jeudi 15 octobre 2009

Les faits-divers qui la foutent mal

Vous l'aurez sans doute remarqué, la belle et bonne entreprise Carrefour, dans sa chasse au chaland permanente, nous a recyclé il y a quelques mois sa vieille rengaine "Avec Carrefour, je positive": une campagne TV mettait en scène, entre autres, un moins que trentenaire dont le visage s'illumine à mesure qu'on lui explique toutes les merveilleuses choses que Carrefour a inventées pour lui permettre de consommer davantage, donc d'être plus heureux, tout chômedu qu'il puisse être éventuellement par ailleurs. Pas de quoi en déféquer un Panzer, m'objectera-t'on: un épicier, même gonflé aux hormones comme Carrefour, fera n'importe quoi pour améliorer sa condition d'épicier, il se contrefout du ridicule comme de l'indécence éventuelle de son propos. Il y avait cependant quelque chose de symptomatique dans cette campagne: en ces temps de crise, où les chiffres du chômage en France s'incrémentent de dizaines de milliers de personnes par mois, non seulement il convient de ne pas alimenter la désespérance sociale, mais également il sera bon de la noyer sous un déluge de messages dérivatifs (fussent-ils, comme dans le cas de Carrefour, implicitement situés dans le registre: "à quelque chose, malheur est bon") afin, in fine, de la nier. Le présumé fauché de la pub Carrefour, par le grâce de magasins dont l'assortiment est proposé à des prix adéquats, ne devient pas plus riche: il y a que ni sa pauvreté ni bien sûr les causes de sa pauvreté ne sont des questions dignes d'intérêt. Sic transit le fait social, donc. Rien d'étonnant à cela, cependant, dans l'univers du spectacle publicitaire.
Mais cet escamotage du social, c'est également en définitive la nouvelle finalité du Sarkozysme "hyper-communicant": cette obsession de quotidiennement "nourrir la bête" médiatique visait naguère à gagner l'élection présidentielle puis à en prolonger l'état de grâce indéfiniment (jusqu'à 2012, au moins). En ces temps de crise, elle a pour but désormais de désamorcer par avance toute forme possible de cristallisation des mécontentements. Le fait est que l'objectif est atteint: les syndicats ne savent plus quoi faire de leurs grèves ni de leurs manifestations (si tant est qu'elles aient quelque consistance) et le PS est bien trop occupé à se gratter l'eczéma pour produire et exprimer une quelconque alternative économique et sociale cohérente. Et nonobstant les gesticulations des lagôchedelagôche sic transit, là encore, le fait social, mais cette fois dans un monde bien moins virtuel, quoiqu'on en dise, que celui de la publicité: celui de la politique et du débat d'idées.
Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des Sarkolands possibles si, crotte de crotte, ne surgissaient des parasites infiniment plus dévastateurs que les communiqués de presse du PS ou les élucubrations Ségoléniennes: des "affaires" qui, par leur côté spectaculaire et/ou emblématiques, produisent un "bruit" compliquant sérieusement, voire annihilant le "coup média permanent" du Président et de ses acolytes. Et ces temps-ci, elles s'accumulent.
  • On vient d'annoncer, ce jour, le 25ème suicide chez France Telecom en dix-huit mois. Passons sur la pathétique "communication" des dirigeants du groupe, passant, en quelques semaines, du déni au cynisme, puis du cynisme à la compassion hypocrite et stérile. On retiendra ici l'ombre sérieuse que l'accumulation de ces drames jette sur le discours de droite selon lequel la mutation de salariés protégés en soutiers vivant dans une "saine incertitude" (comme disait Lindsay Owen-Jones, ancien PDG de l'Oréal) est non seulement possible, mais souhaitable
  • "Oyez, oyez, braves gens: en cet an de grâce Deux-mil-neuf, le roi Nicolas 1er a décidé que son fils le prince Jean serait doté de la riche seigneurie des terres de l'EPAD". Les braves gens, à droite tout autant qu'à gauche, sont d'abord pris d'une crise de fou-rire: "elle est bonne, celle-là". Puis leur rire se fige, car il ne s'agit manifestement pas d'une blague. Du coup, les grandes tirades Sarkozyennes sur le "mérite républicain" et l'"effort individuel" perdent un tantinet de leur capacité mobilisatrice
  • Mitterrand ministre de Sarkozy, c'était un bon coup, ça, coco. Las: ledit ministre s'est trouvé embarqué dans un sordide "débat" autour des cabrioles tarifées qu'il confessa (il y quatre ans) avoir naguère pratiqué en Thaïlande avec des garçons. Et "on" se demande si lesdits garçons avaient franchement passé l'âge de la Nintendo DS. On connaît la séquence: Marine Le Pen, en mal de reconquête des cathos-ratapoil du FN, lance le bazar, puis Benoît Hamon, porte-parole du PS, estime judicieux d'en remettre une louche. Au final, le sentiment d'un acharnement opportuniste. Mais aussi, à droite, un malaise palpable : il y a belle lurette qu'un dandysme à la Gabriel Matzneff ne passe plus la rampe, alors défendre un Mitterrand sur une histoire pareille - aussi injustes puissent être les accusations dont il est l'objet - le député et le militant UMP se disent qu'ils ont mieux à faire

Le Sarkozysme, par sa frénésie à produire de l"actualité" au quotidien, a réussi à évacuer la question sociale du débat politique - aidé dans cette tâche par un PS auto-destructeur. Il y a substitué un continuum "people et faits-divers" quasi-exclusivement centré sur la personne même du Président. Mais quand, dans le champ médiatique omniprésent, off- et on-line, les "bruits" successifs sont: les drames humains d'un "champion économique" visiblement mortifère; l'affichage désinvolte d'un népotisme outrancier; l'agitation autour de la vie privée d'un ministre qui, quoi qu'il en soit, ne "parle pas" au coeur d'électorat UMP... on se dit sans doute, à droite, que ça commence à faire beaucoup.

Car quand les faits-divers la foutent mal, somme toute on préfère les faits tout court. Eh oui, mais il aurait fallu y penser avant.

A bientôt

jeudi 17 septembre 2009

Brice-la-poilade ou la vraie "rupture"

Après l'hilarant Brice Lalonde, qui égaya le paysage politique des années 70 et Brice de Nice, fulgurante icône "culte" des moins de trente ans il y a quelques années, a surgi il y a une semaine la figure d'un nouveau comique: Brice Hortefeux. Une semaine, dans les temps politico-médiatiques que nous vivons, c'est très long, et déjà s'estompe l'événement, toutefois on aurait tort de le ramener à une simple anecdote. Il y a, dans cette affaire, la matérialisation d'un phénomène politique important, j'entends la présence au pouvoir, en France, d'un nouveau courant de la droite: la droite "kestananafout" ou "ranapété", comme disaient Sabatier et Foucault dans les sketches des "Guignols" de naguère.
Déambulant, le 10 septembre dernier, dans les allées de l'"université d'été" de l'UMP, Brice Hortefeux, à l'occasion d'un échange avec un militant d'origine maghrébine déclare, goguenard (devant les caméras de la chaîne Public Sénat) : "un, ça va, c'est quand il y en a beaucoup qu'il y a des problèmes". La seule chose sur laquelle tout le monde est d'accord à ce jour, c'est qu'il s'agissait d'un trait d'humour. Brice Hortefeux, sous ses dehors un peu austères, est en réalité un vrai rigolo. On se souvient qu'il avait dit à Rama Yade, dans l'avion qui les emmenait avec Sarkozy en direction du Sénégal quelque chose comme "tu viens avec nous, mais c'est pas sûr qu'on te laisse revenir". De l'humour, là encore. Ah, décidément, Brice n'engendre pas la mélancolie. "Brice-la-poilade", c'est peut-être bien comme ça qu'on le surnomme, au gouvernement.
Passons sur la pathétique et sinueuse ligne de défense adoptée par l'intéressé et ses amis politiques lorsqu'ici et là on s'émut qu'un ministre d'Etat puisse tenir de tels propos. On est même allé jusqu'à incriminer Internet, décrit comme l'instrument diabolique d'un "lynchage médiatique" désormais instantané. Henri Guaino, hier matin, sur France Inter, n'écartait pas l'idée qu'il faille un jour "légiférer" sur la diffusion de l'information sur la Toile. Ben voyons. Lorsque le doigt montre la lune, c'est faire preuve d'intelligence, comme chacun sait, que de regarder le doigt.
Passons, donc, car l'important dans cette histoire c'est moins la question de savoir si le ministre de l'intérieur est pas du tout, juste un petit peu, moyennement ou franchement raciste que l'effarante désinvolture avec laquelle Brice et ses amis traitent la question elle-même: ce qui importe, c'est que s'exercerait en France une censure insupportable du "politiquement correct" (voir l'excellente analyse de Chloé Leprince à ce sujet sur Rue89), sur le thème "ah ben, si on peut plus rigoler, alors, où on va, hein".
Il y a que la droite au pouvoir s'est, à l'image de son chef suprême, largement affranchie de règles de comportement qui jusque là faisaient concensus au sein de la classe politique: peser ses mots et ses actes lorsqu'ils sont publics et se soucier de montrer qu'on a du respect pour tout un chacun, fut-ce hypocritement, fut-ce au prix de l'adoption d'une langue de bois convenue. De la soirée au "Fouquet's" aux bonnes blagues de Brice-la-poilade, en passant par les bagouzes et les tenues Dior de Rachida Dati, il y a en vérité continuité, celle d'une caste qui désormais semble dire aux médias (et, par transitivité, aux citoyens) qui trouveraient à y redire: c'est comme ça et je t'emmerde. La droite "kestananafout", la droite "ranapété", donc. L'un de mes amis a eu un jour ce mot: "La différence entre dictature et démocratie? La dictature c'est "ferme ta gueule", la démocratie c'est "cause toujours"". En ces temps Sarkozyens, ce n'est plus une boutade, c'est un constat.
Mais l'"affaire Hortefeux" n'est que l'écume d'une vague rien moins qu'historique. Il y a cinquante ans presque jour pour jour, De Gaulle se déclarait publiquement en faveur de "l'auto-détermination" de tous les habitants de l'Algérie, ouvrant ipso facto la voie à l'indépendance de celle-ci. De ce mois de septembre cinquante-neuf date la marginalisation durable d'une fraction de la droite qui, s'agrégeant aux nostalgiques de la collaboration (pour autant qu'elle en fut distincte), ne trouva désormais plus comme porte-voix que des Tixier-Vignancour ou des Le Pen. Campagne présidentielle agitant le thème de l'"identité nationale" (voir ici-même), rapprochement d'avec le vicomte De Villiers ou défense inconditionnelle de Brice-la-poilade, une même logique: celle de la réintégration dans le giron de la droite gouvernementale des brebis égarées de cinquante-neuf pour qui un Arabe, fut-il miltant UMP, sera toujours un bicot. Manoeuvre de surcroît effectuée au vu et au su de tous.
Cette manoeuvre et la désinvolture qui l'accompagne constituent certainement la seule vraie "rupture" Sarkozyenne. Elle est de taille, faut admettre.
Ciao, belli.

lundi 7 septembre 2009

Gabon: la France au cul merdeux

Les Iraniens méritent mieux que leur gouvernement actuel” a, en substance, récemment déclaré le président Sarkozy. Nonobstant l’archi-connue allégorie de la paille et de la poutre (les Français, by the way, méritent-ils vraiment Sarkozy ?), cette assertion ne manque pas de stimuler la réflexion. Sur le fond, pas de problème: en affirmant que les Iraniens méritent mieux qu’une bande de théocrates fanatiques, Nicolas Sarkozy ne fait qu’exprimer tout haut ce que bon nombre d’occidentaux – et de non-occidentaux - pensent tout bas. Toutefois on s’interroge: puisque la France est désormais en position, par la voix de son génial président, d’évaluer les régimes politiques de par le monde à l’aune des peuples qu’ils dirigent, et inversement, que n’use-t-elle de son regard aiguisé de façon plus systématique?
Que je sache la France, a priori, avalise l’élection d’Ali Bongo à la présidence du Gabon, ou alors c’est que j’ai loupé quelque chose. Les Gabonais, avec Ali Bongo, ont donc ce qu’ils méritent. S’il y avait le moindre problème côté droits de l’homme, démocratie, gouvernance ou autre, vous pensez bien que la France – son président – le ferait savoir a la terre entière, non? Puisqu’on n’a rien entendu de tel, c’est que l’élection d’Ali Bongo n’a rien de contestable, et que par ailleurs l’homme présente toutes les garanties d’une gestion des plus équitables et intègres de la manne pétrolière du pays.
Evidemment, chacun sait qu’il n’en est rien. Qu’il y a toutes les chances qu’Ali, au delà d’une élection contestable, et à l’instar de son père Omar, se goinfre allégrement des royalties que ne manquera pas de lui verser Total. Qu’il y a toutes les chances que se perpétue la confusion, au Gabon, comme ailleurs, entre les caisses de l’état et la cassette du chef dudit état. Que très probablement il ne fera pas bon, comme sous feu son père, exprimer se désaccords avec le gouvernement de façon trop ostensible.
Mais le Gabonais n’est pas un Iranien: c’est un nègre tout noir qui, comme l’a très bien explique Henri Guaino par la voix de Nicolas Sarkozy, a de la peine à « entrer dans l’histoire » : un dirigeant simili-démocratique devrait lui suffire. L’Iranien, lui, est blanc, en tout cas plus que le Gabonais, il a davantage droit, a priori, aux bienfaits de la démocratie. Par ailleurs le gouvernement Iranien, à date, ne fait rien pour favoriser la bottom-line de Total ni de quelque autre entreprise du CAC 40. Au Gabon, en revanche, Total est comme à la maison, feu Omar Bongo y a veillé. Alors on se dit que le fils, Ali, saura perpétuer la position dominante du « champion » de l‘ex-colonisateur. On se dit qu’il saura ouvrir ses portes à n’importe quelle entreprise, pourvu qu’elle soit française. Et que c’est toujours ça que les Américains n’auront pas.

Le Gabon, et les Gabonais « de base » n’y peuvent rien, pue la Françafrique triomphante: cynisme et condescendance vis-à-vis des populations concernées, complaisance à l’égard d’affairistes peu scrupuleux, souci primordial de garantir une mainmise « française » sur les richesses du pays. « Paris vaut bien une messe», aurait dit le protestant Henri de Navarre avant de se convertir au catholicisme. « Libreville vaut bien une pirouette», entend-on du côté de l’Elysée.

« On ne grimpe pas au mât de cocagne quand on a le cul merdeux, » disait mon père. Il avait raison. Dans le même ordre d’idées, il serait bon que la France se garde de donner des leçons a quelque régime que ce soit dans le monde tant que dureront la Françafrique et, avec elle, son cortège d’injustices, de barbouzeries fumeuses et de profits juteux plus ou moins nets. On m’objectera que les Etats-Unis n’ont pas fait / et ne font pas mieux en Amérique Latine (« This guy is a son-of-a-bitch, disait-on un jour au président Truman a propos d’un dictateur latino-américain - Yes, but he’s our son-of-a-bitch, répondit le président »)… Je répondrai que ce n’est pas une raison.

Mais le paradigme de la Françafrique semble indépassable, tant sont persistants les tropismes postcoloniaux : réagissant à l’attaque, par des opposants gabonais, du consulat de France, Bernard Kouchner a déclaré : « je pense qu’il n’y a pas de vraie tension, ni de rébellion ». Le dernier terme sonne comme un aveu… Si on parle de rébellion, c’est qu’il y a domination… Or le Gabon est indépendant, a priori. Pourquoi parler de « rébellion » vis-a-vis de la France ? Le Gabon, tout compte fait, ne serait-il pas un poil moins indépendant qu’on pourrait le croire ? Ce lapsus rappelle celui de Nicolas Sarkozy lors d’un discours à la communauté française de Cotonou, au Bénin, en 2007 : évoquant la France, celui-ci parlait de « métropole ». On ne se refait pas.

Alors c’est certain, les Iraniens méritent mieux que leur régime actuel. Mais s’il y a un pays qui est franchement mal placé pour le dire, c’est bien la France. Et notamment son président qui, à l’instar de ses prédécesseurs, pratique la rhétorique des droits de l’homme à géométrie variable.

A bientôt

lundi 31 août 2009

Les primaires vues par un primaire

Crise du leadership au PS” est aux chroniqueurs politiques dans les grands médias ce que "Racontez vos dernières vacances" est aux instituteurs dans les écoles: un sujet-bateau, une position de repli commode lorsque l’imagination fait défaut. De surcroît le "traitement" de ce sujet prend l’allure d’une prophétie auto-réalisatrice: la sollicitation et la diffusion effrénée de "petites phrases" alimente, avec un peu de chance, l'affrontement des egos et donc ladite "crise". On en était là, à la veille de l'université d'été du PS, à La Rochelle. Au l'issue de cet événement, alleluia: les mêmes médias, dans un bel ensemble, laissent entendre que "le PS va mieux". Pourquoi? Car le PS, en tant qu'organisation, a fait une avancée considérable: un consensus s'est enfin dégagé au sein des dirigeants sur une question majeure. Les formes que doit prendre la régulation du capitalisme? L'avenir du droit du travail et des salariés? Le rôle de l'Europe? La politique étrangère?... Vous n'y êtes pas du tout. Non, la question cruciale qui a été tranchée c'est que LE PS EST DESORMAIS FAVORABLE A L'ORGANISATION D'UNE ÉLECTION PRIMAIRE OUVERTE A TOUTE LA GAUCHE. Wow, rien que de l'écrire j'en ai la chair de poule.

Blague à part, de quoi parle-t'on? D'une idée lancée par un des nombreux "think tanks" (traduction française: véhicule blindé rempli d'intellectuels chargés de chier de la pensée) du PS, Terra Nova, relayée par un certain nombre de "ténors" du PS en mal de positionnement politique et par les médias de gauche: il conviendrait que le candidat "principal" de la gauche à la présidentielle soit désigné par un large corps électoral de citoyens "de gauche" ou "progressistes", c'est selon, quoiqu'il en soit anti-Sarkozy, cela va sans dire mais ça irait mieux en le disant. Bon. Tout l'été on aura suivi, dans Libération , Rue89 ou ailleurs le palpitant feuilleton à propos du succès croissant de cette idée au sein des instances dirigeantes du PS. Montée en puissance mercredi dernier lorsque "Libé" publie une pétition signée par 100 personnalités appelant à la mise en place d'un tel exercice, publication soulignée par un édito enthousiaste de Laurent Joffrin. Et apothéose à l'issue de l'université d'été de La Rochelle ce week-end, donc.

Moi je suis un primaire, justement, et j'aimerais qu'on m'explique en quoi cette idée présente un intérêt quelconque. Des élections primaires, le PS en a organisé à l'occasion de la dernière présidentielle. Certes, seuls les-militants-à-jour-de-leur-cotisation pouvaient voter, mais on ne fera croire à personne que l'afflux d'adhésions au parti (20 Euros, une affaire) à l'époque et la perspective de ce vote de désignation étaient des phénomènes totalement indépendants. Mais admettons: ce système "ouvert" permettrait la participation de tous les anti-Sarkozy-non-Villepinistes, pour faire simple. Oui mais alors, il faudrait envisager, en bonne justice, que des hommes et femmes politiques à l'extérieur du PS puissent se présenter, non? On inclurait dès lors un Cohn-Bendit, un Mélenchon, un(e) stalinien(ne) repenti(e) genre Buffet, et, pourquoi pas, un Besancenot ou un Bayrou, tant qu'on y est. Oui mais bon, ni les uns ni les autres n'entendent participer à une telle compétition car, pour des raisons diverses, ils tiennent par-dessus tout à être présents lors du premier tour de la présidentielle (sauf Cohn-Bendit à titre personnel, à ce qu'il paraît). Par ailleurs il ferait beau voir le PS soutenir sans faille un vainqueur des primaires qui d'aventure ne serait pas issu de ses rangs. Déjà, avec Ségolène Royal, pourtant PS-pur-sucre, c'était plutôt limite, le soutien, voire du genre de celui que pratique la corde vis-à-vis du pendu. Bref les primaires c'est un truc pour désigner un candidat du PS qui fasse l'unanimité au delà du PS, sachant que rien ne garantit, c'est le moins qu'on puisse dire, que ledit candidat ne se retrouve pas, de toute façon, face à d'autres anti-Sarko plus ou moins de gauche au premier tour de la présidentielle. Et si par miracle ce n'était pas le cas, que disparaissaient comme par enchantement le désir des lagôchedelagôche de se compter, le désir des écolos de jouer les aiguillons et celui de Bayrou de s'écouter causer dans le poste, alors ce(tte) candidat(e) aurait d'emblée à porter sur ses épaules des aspirations tellement contradictoires que son avenir aurait toutes les chances d'être celui d'un Prodi ou d'un Veltroni cisalpin: la gamelle spectaculaire à plus ou moins brève échéance, pour le plus grand bonheur du Berlusconi français, suivez mon regard.

Alors pourquoi ce "buzz" médiatique autour d'une telle usine à gaz? J'ose émette une hypothèse: les chroniqueurs politiques (notamment dans "Libération") font preuve de la même schizophrénie, face aux querelles de personnes au PS, que les chroniqueurs sportifs (notamment ceux de "L'Equipe") face aux phénomènes de dopage dans le Tour de France: en temps normal on alimente le spectacle - au sens Debordien du terme - ("machin n'est pas d'accord avec truc"/"le mec en bleu est vraiment plus rapide que celui en jaune") mais par moment on prend du recul, on se prend la tête dans les mains et on éditorialise: "Mon Dieu, mais que ne se mettent-ils donc d'accord une bonne fois pour toutes?"/"A quand un cyclisme vraiment propre?". Dans l'un et l'autre cas, l'existence même du spectacle est une nécessité, de même qu'il est nécessaire d'en déplorer, de temps à autre, le caractère totalement artificiel. Les "primaires ouvertes de la gauche", c'est la garantie, des mois durant, d'une baston générale, que viendront attiser la diffusion d'interviews assassines et d'"affaires" people-esques bien croustillantes, sans oublier la couverture d'empoignades passionnantes sur la façon d'organiser lesdites primaires, donc l'assurance de pisser et de vendre de la copie sans trop se fouler. C'est aussi la garantie de produire, à intervalles réguliers, de graves réflexions sur la pauvreté du débat programmatique. Bref, le bonheur.

Tambouille pré-régionales mise à part, on se demande pourquoi Sarkozy est allé chercher les zigouilleurs de tourterelles et le vicomte bloqué pour renforcer les rangs de l'UMP: les flonflons de la gauche médiatique autour des "primaires ouvertes" le prouvent: avec de tels ennemis, il n'a pas besoin d'amis.

See you, guys.

Post-scriptum qui n'a rien à voir, comme dirait Delfeil de Ton: amis marketeux en recherche d'idées neuves, en ce BlogDay je vous invite à aller faire un tour chez François Laurent

jeudi 13 août 2009

Aung San Suu Kyi, surmoi des démocraties

C'est historiquement prouvé, les sanctions économiques ont sur les dictateurs un effet comparable à celui des bombardements aériens, fussent-elles, comme ces derniers, "ciblées": nul, voire contre-productif dans certains cas. D'abord parce qu'elles ne sont jamais appliquées par tout le monde, ensuite parce que quel que soit leur degré de précision, les bénéfices pécuniers qu'elles entament éventuellement sont peu de chose en regard de l'absolue jouissance que peut conférer le pouvoir absolu. Enfin parce que leurs potentiels dommages collatéraux, à l'instar encore une fois des bombardements aériens, sont plus souvent pour la gueule des victimes des dictateurs que pour celle de leurs complices.
L'ex-Birmanie n'infirme pas cette hypothèse, où on vient de "neutraliser" une fois encore Aung San Suu Kyi au moyen d'une triste farce judiciaire. Ca provoque, comme on dit, "un tollé au sein de la communauté internationale" et on parle de "durcir", de "cibler davantage" des sanctions économiques: le Conseil des Ministres de l'Union Européenne, dans un communiqué, entend ce jour s'en prendre aux "magistrats responsables du verdict [qui seront] ajoutés à la liste actuelle des personnes et entités faisant l'objet d'une interdiction de voyage et d'un gel de leurs avoirs". Amusant, au demeurant: jusqu'à quel point un magistrat peut-il bien être "responsable" d'un verdict, au Myanmar, lorsqu'il s'agit d'Aung San Suu Kyi? Par ailleurs ça gagne combien, un juge, dans ce pays? Assez pour posséder des "avoirs" dans une banque européenne ou voyager à l'étranger plusieurs fois par an? Fichtre, ça vaut le coup de faire des études de Droit, là-bas... Quoiqu'il en soit ces mesures vont très probablement glisser sur la volonté des dirigeants birmans comme des savonnettes sur un poisson: Aung San Suu Kyi restera assignée à résidence aussi longtemps que cela leur sera nécessaire, point-barre. Inefficacité des sanctions, donc, par ailleurs confirmée par les opposants au régime d'après "Libération" du 11/08/09. Cela étant, les dirigeants occidentaux rivalisent d'éloquence dans l'expression publique de leur indignation, y compris les Français bien évidemment, statut auto-attribué de "patrie-des-droits-de-l'homme" oblige.
Mais quand bien même les sanctions économiques pourraient avoir un quelconque impact, il n'aura échappé à personne que le cas birman, c'est le bal des faux-culs. En effet, nonobstant le "tollé international", il y a deux mots que les uns et les autres refusent avec obstination de prononcer: pétrole et gaz. Nicolas Sarkozy, par exemple, a demandé que l'UE applique des sanctions «tout particulièrement dans le domaine de l’exploitation du bois et des rubis». Ah oui, tiens, bonne idée, ça va drôlement les faire bisquer, ça, les généraux de la junte. On pourrait ajouter: les boutons de culotte, les pignons de pin, les décapsuleurs, les framboises, les porte-serviette... Pourquoi s'arrêter au bois et aux rubis: n'importe quoi, du moment que ça ne sert pas à se chauffer, cuisiner, s'éclairer ou partir en week-end. Parce que bon, dans le cas particulier de la France il y a l'entreprise Total, très présente dans le pays d'Aung San Suu Kyi (la Fédération Internationale des Droits de l'Homme estime à 141 millions d'Euros par an les royalties versés par Total à la junte birmane). De même pour les Britanniques il y a BP, pour les Américains Exxon ou Chevron-Texaco mais au final, Total a en ex-Birmanie la plus grosse part du gâteau. Des sanctions, donc, d'accord, mais soyons sérieux, on a dit qu'on déconnait pas avec les cartables.
Bien sûr, on sent bien que ce déni a quelque chose de choquant, alors on se console comme on peut: on explique que si la France renonçait à ses investissements, la Chine prendrait le relais. Par ailleurs on déclare que Total, au moins, n'utilise pas de la main-d'oeuvre contrainte. Ces deux affirmations viennent d'un expert, à la fois de la diplomatie et des droits de l'homme: Bernard Kouchner qui, en 2003, rémunéré par Total, et au terme d'une étude approfondie sur place d'au moins une semaine, avait conclu que le champion du CAC 40 faisait les choses tout bien comme il faut.
Le cas particulier de Bernard Kouchner, tellement pathétique, est somme toute emblématique de la névrose qui tenaille les démocraties occidentales: une tension entre une libido faite d'appétits financiers et un surmoi droit-de-l'hommiste. Cette tension est singulièrement douloureuse dans le cas de l'ex-Birmanie, et tout particulièrement en France, à la fois leader des pourvoyeurs financiers de la dictature et notoirement grande gueule dès qu'il s'agit de parler des droits de l'homme.
Pour réduire cette tension, les démocraties occidentales ont a priori deux options: en faire un peu moins dans le discours droit-de l'hommiste ou à tout le moins ne pas en faire un marqueur identitatire (Etats-Unis, Grande-Bretagne...) ou ne pas prétendre au statut de "puissance" (Belgique, Suède...). La France en a choisi une troisième: supprimer le Secrétariat d'Etat aux Droits de l'Homme. Dès lors on peut, sans risque de cacophonie gouvernementale dans les médias, jouer sur tous les tableaux: sécuriser les profits de Total, souligner l'inanité des sanctions économiques en en proposant de particulièrement risibles, tout en hurlant sa colère de "patrie-des-droits-de-l'homme".
Le surmoi Aung San Suu Kyi - toutes ces photos à la une des journaux - peut bien se manifester, les démocraties occidentales devraient continuer à suivre leur libido. En France, en tout cas, on s'est trouvé une parole thérapeutique en béton: on se répète que les Chinois n'ont ni ces problèmes de surmoi, ni le contrôle du pétrole birman.
A bientôt