vendredi 14 mai 2010

Burkina Faso: l'homme qui arrêta le désert

«Succès tangible dans la lutte contre la désertification » : si ce titre devait apparaître ici ou là dans les médias, on peut raisonnablement penser qu’il coifferait un article évoquant une prouesse technologique ou scientifique facilitée par un apport massif de fonds, publics ou privés. De l’UNESCO à la Fondation Jacques Chirac – la première depuis 1977, la seconde depuis moins longtemps, forcément – nombreuses sont les institutions qui s’efforcent de combattre ce drame des pays sub-sahariens. Avec plus ou moins de bonheur et plutôt moins que plus, a priori, tant, il est vrai, sont nombreuses les données de l’équation: changements climatiques, déboisement accru dû à la pression démographique, surexploitation pour les monocultures destinées à l’exportation (encore un effet de la « mondialisation heureuse » chère a Alain Minc) et donc appauvrissement des sols, etc. Cependant, toutes choses égales par ailleurs, on aurait pu espérer que les myriades d’ingénieurs agronomes, de chimistes, de botanistes que les universités du monde entier produisent chaque année aient pu, depuis tout ce temps, trouver une solution technique au problème de la désertification - à défaut de résoudre les questions politico-sociales, économiques et climatiques qui en sont la cause profonde. Une solution technique aisément applicable dans les pays victimes du phénomène, bien sûr, sans quoi elle n’aurait aucun intérêt.
« Succès tangible dans la lutte contre la désertification » annoncerait donc l’histoire exemplaire d’une équipe de scientifiques opiniâtres et talentueux n’ayant compté ni leurs heures ni l’argent de leurs sponsors. S’ensuivrait l’annonce de la mise en place d’un vaste et dispendieux plan de mise en œuvre avec budget et comité international de suivi. Ce serait une histoire qui se passerait quelque part dans un pays « développé ». Enfin, normalement.

Car cette histoire a véritablement eu lieu – on a trouvé une solution technique peu onéreuse et efficace face a la désertification – seulement voilà : elle s’est passée dans un des pays les plus pauvres du monde, le Burkina Faso, et met en scène un paysan ayant pour seul bagage scolaire quelques années passées dans une école coranique au Mali. Il ne parle que le Mooré (la langue du groupe dominant dans son pays, les Mossis) et ne sait ni lire ni écrire. Il s’appelle Yacouba Sawadogo. Il vit à Ouahigouya, dans la province du Yatenga, au nord du pays.


Voici – résumé de façon succincte - ce qu’a fait cet homme : un jour, il y a plus de 25 ans, alors que ses voisins fuyaient leurs terres devenues arides, il est resté sur les siennes et s’est gratté la tête. Au Burkina et dans la région, il existe une technique traditionnelle de fertilisation des sols, qui s’appelle le « zaï ». Cette technique consiste à semer dans des trous creusés mètre après mètre, lors de la saison des pluies. Yacouba s’est appuyé sur cette technique, et l'a perfectionnée.

  • D'abord, il a creusé ces trous avant la saison des pluies. Cette initiative lui a immédiatement valu l'animosité de ses voisins. Ce "timing" inhabituel allait à l'encontre des traditions et les traditions, hein, quelle que soit la latitude, c'est sacré. Pour se rassurer, on le traita de fou

  • Ensuite, il s'est dit qu'ajouter du compost dans les trous en question serait probablement une bonne idée. Pour faciliter l'aération de l'ensemble, il y a "invité" des termites
  • Enfin, suite à une expérience menée par l'ONG Oxfam, il a mis en place des systèmes de mini-digues afin d'éviter l'écoulement trop rapide des eaux de pluie

De surcroît, Yacouba avait compris l'importance de la présence de forêts pour protéger les cultures vivrières. Là encore, son point de vue était nouveau: une forêt, dans la vision traditionnelle, ne pouvait servir que de réserve de combustible ou de matériau de construction. Ce "zaï amélioré", il l'appliqua donc non seulement à ses cultures, mais également à la création, d'année en année, d'un ensemble forestier, là où il n’y avait que le désert. Ça a marché. Les rendements des cultures des terres de Yacouba se sont avérés bien meilleurs que celles de ses voisins, grâce notamment à la présence de sa forêt.

Les spécialistes de l’agronomie ou de la botanique, comme le professeur Chris Reij de la Vrij University d’Amsterdam, qui suivent le travail de Yacouba depuis des années, sont formels : ils en sont comme deux ronds de flan. « Yacouba, à lui tout seul, a eu davantage d’impact sur la conservation que tous les chercheurs nationaux et internationaux réunis. Dans cette région, des dizaines de milliers d’hectares qui étaient devenus improductifs sont redevenus fertiles grâce aux techniques de Yacouba », affirme Chis Reij.
Yacouba ne s’est pas contenté de reconstituer une forêt et d'améliorer les rendements agricoles: il s’est efforcé, ces dernières années, de transmettre son savoir. Tant et si bien que le « zaï amélioré » de Yacouba s’est diffusé dans tout le Yatenga et au delà, pour les cultures vivrières comme le mil ou le sorgho.

Cette histoire, un cinéaste-photographe, ancien cameraman de la BBC, Mark Dodd, a entrepris l’an dernier de la raconter, sous la forme d’un docu-fiction d’une soixantaine de minutes : « The man who stopped the desert ». On y voit notamment Yacouba arpenter le « mall » de Washington D.C., avant d’aller s’exprimer devant des officiels américains, à l’invitation d’Oxfam, en novembre 2009.

Alors, « happy ending »? Hosanna au plus haut des cieux, la puissante Amérique va donner l’ampleur qu’elles méritent aux trouvailles de Yacouba et sanctuariser sa forêt qui a « arrêté le désert »? Pas sûr.

Car il n’est pas impossible qu’il soit trop tard. Yacouba se fait vieux. Or la municipalité de Ouahigouya entreprend en ce moment de lotir des terrains pour faire face à l’accroissement de la population. Et entre la nécessité de trouver de la place pour le plus grand nombre et le souci de préserver la « forêt de Yacouba » et son écosystème reconstitué, qui fascinent tant les spécialistes occidentaux, on n’hésitera pas longtemps. Non par méchanceté ou par ignorance, mais tout simplement parce que les ressources manquent et que si on doit fixer des priorités, on choisira les humains plutôt que la « nature ». Et bien pignouf serait celui qui, bien installé dans un de nos pays a climat tempéré, où l’espérance de vie moyenne dépasse quarante-cinq ans, trouverait quelque chose à y redire. D’autant que les villageois, au Burkina, n’apprécient pas vraiment de vivre trop près d’une forêt : on craint, sans doute a juste titre, la présence des serpents. Alors tant que Yacouba sera vivant – et compte tenu de son prestige – on ne touchera pas a sa forêt. Après…
Et puis les initiatives de Yacouba n’ont pas nécessairement suscité l’enthousiasme de tous, à Ouahigouya… Ses voisins, parce que ses idées allaient à l'encontre des traditions, ont un jour mis le feu a sa forêt. Il s’en est fallu de peu qu’elle disparaisse pour de bon.

Cette histoire est exemplaire parce qu'elle nous redit que l'intelligence d'un seul peut, lorsqu'elle ose bousculer le conformisme de la multitude, favoriser l'intérêt de tous. Cette histoire est exemplaire parce qu’elle bat en brèche la propagande des fabricants d’engrais, de pesticides, de fongicides, d’herbicides et d’OGM qui voudraient nous faire croire que la survie de l’humanité affamée passe exclusivement par le gonflement de leurs profits. Mais cette histoire n’a pas de morale, car on n’en connaît pas la fin, en tout cas pas de façon certaine.

Quoiqu’il en soit il m’a semblé qu’elle valait la peine d’être racontée. By the way, « The man who stopped the desert » cherche un diffuseur. En ces temps de commémoration du cinquantenaire des indépendances, il ne serait pas inutile qu’une grande chaîne TV contribue à casser, auprès du plus grand nombre, les préjugés sur l’Afrique. Notamment celui qui consiste à croire que la résolution des problèmes du continent est une affaire de Blancs, rivalisant d’idées pour « mobiliser les populations locales autour de projets qu’elles peuvent s’approprier ». Alors à bon entendeur…

Pour un aperçu du film de Mark Dodd: http://www.1080films.co.uk/project-mwsd.htm


Ciao, belli

Post-scriptum: cet article est le 100ème sur ce blog. Ça fait quelque chose, tout de même...

mardi 20 avril 2010

Val ne me fait plus rire

Comme tout un chacun, j'ai mes préférences en matière d'artistes, notamment comiques. Par exemple, Philippe Val m'a beaucoup fait rire alors que Stéphane Guillon, pas du tout ou très peu. En tant qu'artiste j'ai toujours trouvé le premier brillant, inventif, tandis que le second ne m'apparaît que rarement inspiré et souvent très lourdingue. Seulement voilà, Philippe Val est devenu il y a près d'un an directeur de France Inter, antenne sur laquelle Stéphane Guillon s'est violemment payé la tête d'Eric Besson, déclenchant une polémique qui a occupé les médias pendant plusieurs jours. Philippe Val s'est exprimé dans "Le Monde" daté de ce jour, entre autres sur ce qui est devenu "l'affaire Guillon". Et nous en a lâché trois, qui mériteraient d'être imprimées sur un joli parchemin et encadrées comme il se doit:
  • "Ce que dit Stéphane Guillon ne me pose pas de problème, il est dans le champ démocratique : on peut dire tout ce qu'on veut sur ce que font les gens, pas sur ce qu'ils sont"
  • "Le problème ce n'est pas Stéphane Guillon en soi, c'est sa place. Il n'est écrit nulle part que l'humour doive intervenir à 7 h 55. Jusqu'où peut-on aller dans ce mélange sans nuire à l'information?"
  • "En démocratie, celui qui n'est pas respecté n'a pas la même liberté que celui qui est respecté. Or on doit tous avoir la même liberté"
En 1978, avec son compère d'alors Patrick Font, Philippe Val chantait sur scène un truc superbe intitulé "Lourdes": "ce cancer au flanc des Pyrénées" où les curés marchent "gonflés comme des pédégés" et où "des bonnes soeurs putrides et barbues/ lèvres pincées, poussent les p'tits chariots / en serrant bien fort le trou d'leur cul /des fois qu'le vent leur carress'rait l'dos". Moi sincèrement j'aimais bien (et j'aime toujours) car c'était rafraîchissant, décapant et pas franchement consensuel: "A Lourdes c'est très embouteillé / car même les piétons sont en voiture".

Bien évidemment, ce rappel d'un objet quasi-archéologique n'est pas plus pertinent à l'égard de Philippe Val que ne l'est, à l'égard de Daniel Cohn-Bendit, l'exhumation polémique de ses discours ou écrits de sa période soixante-huitarde (Bayrou s'en tape encore le front contre les murs, de s'être risqué à ce petit jeu) - le contexte, les gens changent. N'empêche. J'ai la conviction profonde que si la chanson "Lourdes", vieille d'il y a plus de trente ans, n'a pas pris une ride, Philippe Val, lui, a pris un méchant coup de vieux, mais alors très méchant.

Stéphane Guillon n'est pas un "problème", non non. Il y a juste que s'en prendre au physique de quelqu'un, c'est de la triche: d'accord, c'est la récré, mais on a dit qu'on jouait pas avec les affaires. Stéphane Guillon n'est pas un "problème", non non. Mais il passe à 7h55, juste avant le journal, un truc sérieux. 7h55, c'est pas la bonne heure pour rigoler, ça peut "nuire à l'information". Stéphane Guillon n'est pas un "problème", non non. Mais il a manqué de "respect" à quelqu'un qui, du coup, a perdu de sa "liberté". Récapitulons: on peut rire de tout un chacun, à condition de ne pas évoquer son aspect physique - ce serait anti-démocratique - et quoi qu'il en soit dans une tranche horaire aussi éloignée que possible de l'"information". Comme par exemple des incontournables "micro-trottoirs" de la rédaction de France Inter, même s'ils sont au journalisme ce que les éditions Harlequin sont à celles de La Pléiade, mais c'est une autre affaire. On croit rêver.

Lorsque Nicolas Sarkozy a fait nommer Philippe Val à la direction de France Inter, on s'est dit tiens, là c'est vraiment de l'"ouverture", plus à gauche que Val tu cherches longtemps - n'en déplaise à la gôgôche radicale que le Directeur de "Charlie Hebdo" brocardait intelligemment ("Les traîtres et les crétins", éd. Le Cherche Midi, 2007). Un an après, on peut encore se poser la question: comment Philippe Val a-t'il pu accepter? Etait-il soudainement devenu Sarkozyste? Sûrement pas. Le fric, alors? Ca a dû entrer dans l'équation, mais sur un mode mineur. Un an après, à la lueur de cette interview du "Monde" pleine de contorsions pseudo-philosophiques et capillo-tractées, on voit se dessiner la réponse: le goût du pouvoir.


Philippe Val n'est pas plus à droite qu'avant, seulement il y a qu'aujourd'hui on l'écoute, lui l'ancien saltimbanque. Il a des responsabilités éminentes et reconnues, il peut croire que le cas échéant il saura faire peur. Belle évolution de carrière. A l'époque de la chanson "Lourdes", Patrick Font, de son côté, jouait un sketch qui s'appelait "le candidat des cons". A un moment, Font faisait dire à son personnage: "Je ne veux pas le pouvoir pour le pouvoir, mais le pouvoir... pour pouvoir pouvoir". Nous y sommes. Philippe Val aime "pouvoir pouvoir". De là à dire que c'est le candidat d'un con, je n'irai pas jusque là, car ce serait un grave manque de respect mais plus sérieusement: cette griserie, ce doux frisson ont un prix. On doit, de temps à autre, renvoyer l'ascenceur et convenir, faisant écho à un triste personnage commme Eric Besson, que des blagues à la Stéphane Guillon, non, décidément, c'est pas des manières.

On doit ce faisant, Monsieur Philippe Val, accepter l'idée qu'on vous préférât, par principe, un histrion qui n'a pas la moitié du talent que vous aviez il y a trente ans - et même depuis, lorsque vous étiez vous-même chroniqueur humoristique sur France Inter, à 7h55, juste avant les trucs "sérieux". Beurre, argent du beurre, etc, on ne peut pas tout avoir.

Ciao, belli.

samedi 27 mars 2010

Les prêtres pédophiles, ou l'argument de mauvaise foi

"Oui, mais les Noirs aux Etats-Unis...": c'est la réponse définitive, pleine de sous-entendus, que faisaient les communistes fervents à toute critique de l'Union Soviétique. Souvenir de la terreur stalinienne et de ses millions de victimes, sous-production et pénuries, gaspillage, corruption, répression de la dissidence, impérialisme, retard technologique, pouvait-on leur dire. "Oui, mais regardez la situation des Noirs aux Etats-Unis..." s'entendait-on répondre. Les scandales historiques de l'esclavage et de la ségrégation et leurs conséquences ont, entre autres joyeusetés, toujours terni le prestige du "Land of the Free". N'empêche que cette réponse, rhétorique de la paille et de la poutre, prêtait à sourire, à force. Il se pourrait cependant que ce genre d'argument reprenne du poil de la bête.
Prêtres pédophiles: lors de leur assemblée plénière à Lourdes, cette semaine, les évêques de France ont exprimé ressentir «tous honte et regrets devant ces actes abominables», dans un «message cordial de soutien» à Benoît XVI. "Honte et regrets", oui, c'est bien le moins. D'autant que cet acte de contrition public s'inscrit dans une réaffirmation de leur fidélité au chef suprême de l'église catholique: or un récent article du "New York Times" vient de l'accuser d'avoir naguère caché sous le boisseau les agissements d'un prêtre ayant abusé d'enfants aux Etats-Unis. On ne peut évidemment pas exiger d'une assemblée d'évêques qu'elle se mette à critiquer le pape, pas plus qu'on ne demanderait au Comité Central du Parti Communiste Chinois de voter une résolution contre Hu Jintao. Mais on ne peut s'empêcher de décoder ce "message de soutien" comme s'inscrivant dans une stratégie de communication (de crise) récemment déployée par le Vatican: Benoît XVI serait en ce moment victime d'un "acharnement médiatique". On avance le fait que Joseph Ratzinger a publiquement reconnu, le 20 mars, la responsabilité de l'Eglise dans les abus commis en Irlande et vertement condamné l'omerta écclésiale. S'en prendre à lui - notamment également à travers les révélations sur son propre frère - serait donc foncièrement injuste, Joseph Ratzinger ayant été le premier pape à vraiment prendre le sujet à bras-le-corps, si l'on ose écrire. Benoît XVI victime, donc. Et avec lui le clergé catholique tout entier, pourquoi pas. Victimes des méchants médias qui font rien qu'à divulguer, semaine après semaine, les "misérables petits tas de secrets" qu'on s'était évertué avec application à enfouir au fond des placards. Qui font rien qu'à ouvrir grand leurs colonnes, leurs micros, leurs écrans à des enfants désormais grands, marqués à jamais par des salopards à la soutane entre les dents. L'"acharnement médiatique": pathétique système de défense, systématiquement mis en avant par ceux dont les projecteurs soulignent l'indécence. Le Pen, avec son "détail", se disait lui aussi victime de "l'acharnement médiatique".
En parallèle, autre contre-feu, est relancé le débat sur le célibat des prêtres: autorisons les curés à convoler en justes noces, à consommer leur mariage et à engendrer leurs propres bambins, nous dit-on en substance, et vous verrez, ces horreurs pédophiles disparaîtront. Outre le fait qu'on oublie au passage qu'une majorité des cas d'abus sexuels sur enfants sont de nature incestueuse, il y a dans la réanimation de cette polémique entre cathos progressistes et conservateurs quelque chose de proprement stupéfiant: si problème il y a, dans ces affaires récurrentes de prêtres pédophiles ce serait, in fine, celui de la misère sexuelle consubstantielle à l'appartenance au clergé catholique. Pauvres prêtres, mettez-vous à leur place: ils sont privés de cabrioles pour le restant de leurs jours, alors forcément, ils ne peuvent pas s'empêcher. Le plus terrible, c'est l'insoutenable sentiment de culpabilité qu'ils doivent ressentir après avoir tripoté des gamins, vous imaginez? Ça doit être affreux. Victimisation des bourreaux, là encore.
Ces pitoyables lignes de défense n'endigueront pas la vague de dégoût qui déferle jusqu'au sein des fidèles catholiques eux-mêmes. Car de surcroît, il apparaît comme évident que ni les crimes pédophiles ni la politique visant à les étouffer ne sont des phénomènes isolés, que ce soit dans le temps ou dans l'espace. La personnalité et le passé de Benoît XVI ne sont, en l'espèce, que des épiphénomènes, c'est bien l'institution elle-même qui a perdu tout crédit. Comment appelle-t'on une organisation fortement hiérarchisée qui commet des crimes à grande échelle tout en passant son temps à les dissimuler? Du côté de Naples, on appelle ça la Camorra, tandis qu'à Reggio on parlera de N'Drangheta et à Syracuse de Cosa Nostra. Dans le reste du monde, il faut dire: Eglise Catholique, Apostolique et Romaine. De fait, pas besoin de remonter aux crimes de l'Inquisition ou à l'appel d'Urbain II à la croisade pour remettre en cause l'autorité de cette institution dans le débat public. Il suffira d'évoquer les turpitudes contemporaines de cette machine à fabriquer des maniaques sexuels et à en assurer l'impunité. Et, ce faisant, instaurer un cordon sanitaire délégitimant par avance, de Brest à Varsovie et de Dublin à Rome, toute vélléité de cette institution d'imposer ses vues sur des sujets comme l'avortement, la contraception, le port du préservatif, la procréation médicalement assistée. Et ses avis péremptoires sur la morale individuelle et collective en général.
On goûtera dès lors sans vergogne le plaisir d'argumenter comme naguère les communistes à propos de l'Union Soviétique: "L'Église s'oppose à l'avortement car elle défend la vie - Oui, mais le scandale des prêtres pédophiles..." / "L'Église réprouve la recherche sur les embryons - Oui, mais le scandale des prêtres pédophiles..." / etc... On se délectera ouvertement d'une rhétorique à base de mauvaise foi, afin de contrer les attaques des représentants d'une foi peut-être pas plus mauvaise qu'une autre, mais qui n'ont aujourd'hui que le droit de se taire. Voltaire, reviens, on est tous avec toi!
See you, guys

mardi 16 mars 2010

Régionales: "crise de leadership toi-même!"

Que n'a-t'on lu ou entendu, depuis deux ans, sur la "crise du leadership au PS"? Toutes ces doctes analyses sur "la conjuration des ego", le "combat des chefs" ou "l'affrontement des éléphants" sont bien souvent pertinentes et entretiennent, à juste titre, une sinistrose dévastatrice au sein du Parti Socialiste ou de ses sympathisants. Ce faisant, implicitement ou explicitement, elles soulignent, par contraste, l'éclatante absence d'un tel problème à droite.
De ce côté-là de l'échiquier politique les choses sont claires: Nicolas Sarkozy donne le la, et à lui seul constitue l'alpha et oméga de la stratégie, de la tactique et de l'action politiques. Dans la Chine des années 60 le militant communiste suivait la ligne "Marxisme-Léninisme-Pensée du Président Mao", dans la France de 2007-2009 le militant UMP se doit de mettre en oeuvre le "Libéralisme-Populisme-Pensée du Président Sarko". Pas la peine de s'enquiquiner avec des débats, des affrontements, ne parlons même pas d'élections primaires: la "synthèse", asymptote fantasmée lorsqu'on est au PS, se forge à l'UMP au sommet de la pyramide hiérarchique, jour après jour. Reste à en saisir les nuances puis à diffuser celle du moment - en attendant la suivante. Fastoche et confortable, somme toute, la vie de militant ou de responsable politique, quand on a un vrai leader.
Au vu des résultats du premier tour des élections régionales cependant, il y a tout lieu de croire qu'à l'UMP on va devoir sortir de cette zone de confort: le leader, naguère infaillible, s'est fourré le doigt dans l'oeil. Le leader, naguère brandi comme un étendard, est devenu un épouvantail. C'est bel et bien à une crise de leadership qu'on assiste à droite. Et une sévère.
L'alchimie Sarkozyenne, furieusement gagnante en 2007 et au delà, s'articulait autour de quatre axes principaux:
  • L'invention d'une convergence d'intérêts entre patronat et salariés autour de la "valeur travail"
  • L'affichage d'une volonté de "modernisation" des services publics
  • L'exaltation de préoccupations sécuritaires et "identitaires"
  • L'absorption ponctuelle et ciblée de personnalités et de thèmes de gauche ou supposés tels

Ces quatre éléments se complètent: le troisième permet de faire passer la pilule des deux premiers - notamment, suivez mon regard vers le borgne, auprès de "l'électorat populaire", tandis que le quatrième occupe les journalistes et déstabilise publiquement l'adversaire - noyant les inévitables imperfections des trois précédents sous un bruit médiatique opportunément dérivatif.

La mise en avant tonitruante et permanente de la personne même du candidat, puis du président, a permis de diffuser cette tétralogie de telle façon qu'opposants et même partisans se sont trouvés tétanisés. Tandis que les premiers devinrent inaudibles, les seconds furent irrémédiablement transformés en godillots.

Seulement voilà, la machine s'est visiblement grippée. Tandis que la "convergence" espérée s'est transformée, la crise aidant, en quasi-guerre sociale, tandis qu'en fait de "modernisation" on perçoit volontiers une paupérisation des services publics, l'échec patent du "package" sécuritaire, le pathétique achevé du "grand débat sur l'identité nationale" et la banalisation d'une "ouverture" devenue pure gesticulation (qui se soucie de Michel Charasse ou de Didier Migaud, franchement?) ont rompu l'équilibre du bel édifice. Dès lors, l'omniprésence médiatique de Sarkozy est contre-productive: elle n'est qu'agitation, même le plus stupide des anciens électeurs Frontistes et a fortiori le moins civique des abstentionnistes chroniques peut s'en apercevoir.

Quels que soient les résultats du 21 mars, ce premier tour des élections souligne la vacuité d'un "business model" qu'on nous avait naguère décrit comme imparable dans le contexte d'une présidentialisation du régime: tout miser sur la personnification, l'incarnation du projet politique. En tout état de cause, il s'avère qu'un projet politique doit également comporter une part significative d'intelligence collective s'il veut résister aux épreuves du temps. En clair: l'affichage d'une équipe qui, par moments et sur des sujets sérieux, ne parle pas d'une seule voix, n'est pas nécessairement une tare. J'en veux pour preuve l'attelage hétéroclite d'Europe Ecologie, tout-à-fait capable de porter une candidature Cohn-Bendit "au cas où". Car ce n'est pas un scoop, toutes les élections ne sont pas présidentielles, et un succès à cette consultation ne garantit rien pour les suivantes. C'est pour l'avoir oublié qu'un Bayrou a été rayé de la carte. Ségolène Royal, qui se verrait volontiers en femme providentielle omnisciente, serait également inspirée d'en rabattre sur sa "destinée manifeste".

Quant à l'UMP, elle se retrouve à poil. Commentant les résultats du premier tour, Rachida Dati a déclaré: "Il faut revenir à nos fondamentaux". Ah bon. Mais quand "les fondamentaux" sont exclusivement faits des affichages successifs et contradictoires d'un leader déconsidéré, vers quoi revient-on? Godillot, c'est un statut très reposant, intellectuellement parlant. C'est rassurant. Jusqu'au jour où celui qui mène le défilé se met à déconner ferme.

Ciao, belli

lundi 8 février 2010

NPA, l'aliénation avec ou sans hijab

Il était temps. Un peu plus, et la présence du NPA sur la scène des élections régionales passait quasiment inaperçue. Heureusement, la semaine dernière on a appris qu'une de ses candidates dans le Vaucluse, Ilham Moussaïd, portait un hijab. S'en est ensuivi un bruit médiatique tonitruant, braquant les projecteurs sur la formation d'Olivier Besancenot. On pourrait arrêter là l'interprétation de cette candidature et rejoindre simultanément Jean-Luc Mélenchon, Laurent Fabius et Nadine Morano, qui sont d'accord sur un point: l'investiture d'Ilham Moussaïd serait un "coup de pub". Mais s'en tenir à cette lecture serait, à mon avis, un peu court.
Reprenons. Une personne se présente aux suffrages de ses concitoyens. Elle est Française, majeure et vaccinée. Pour des raisons qui la regardent, elle porte un foulard sur la tête. Ce type de foulard signe sa foi (ou l'idée qu'elle s'en fait) dans une religion, l'Islam, et a donné lieu en 2004 à une loi. Que dit-elle, cette loi? Que le port de "signes religieux ostensibles" est interdit dans les établissements scolaires. Point-barre. Ilham Moussaïd a passé l'âge d'aller à l'école, semble-t-il, elle a donc tout-à-fait le droit de porter un "signe religieux ostensible" si ça lui chante. Or tout se passe, dans cette histoire, comme si cette interdiction s'étendait à l'ensemble de l'espace public - notamment l'espace virtuel de la visibilité médiatique. Premier constat: cette "affaire" pourrait ne pas en être une si tout un chacun agissait et parlait avec en arrière-plan l'idée que la France est un Etat de droit.
Mais en l'occurrence, évidemment, tout le monde se contrefout de la portée de la loi de 2004: ce qui a fait réagir, ici et là, c'est l'apparente contradiction entre ledit foulard et le fait de porter les couleurs d'une formation d'extrême-gauche: en tant que militante du NPA, Ilham Moussaïd devrait abhorrer la religion, l'opium du peuple selon Marx, sournois dérivatif défendant "objectivement" les intérêts des capitalistes. C'est en tout cas l'injonction implicite que lui fait Mélenchon, qui en connaît un rayon côté marxisme. Dans le même ordre d'idées, on note que le NPA se veut féministe et révolutionnaire: porter un "voile islamique", ce serait souligner un attachement à un rôle de la femme bien antérieur à la diffusion des thèses du Women's Lib' et, partant, furieusement réac'. Le foulard d'Ilham, c'est le crime de lèse-drapeau rouge, la mouche dans le lait de la cause prolétarienne. Deuxième constat: à travers cette candidate, le NPA est sommé de se conformer sans plus attendre aux us et coutumes de la gauche marxisante.
Mais s'il lui plait, au NPA, de ne pas faire où on lui dit de faire? Historiquement, la Ligue Communiste Révolutionnaire s'est toujours distinguée de sa soeur ennemie Lutte Ouvrière par sa "pratique militante": tandis que LO ne vit que par et pour la "classe ouvrière", la LCR a volontiers "ciblé" des catégories moins visiblement inscrites dans le "mouvement de l'Histoire" selon Marx: lycéens, étudiants, enseignants... Depuis un an, a fortiori, la LCR s'est auto-dissoute pour donner naissance au NPA, s'efforçant de rassembler au delà du marxisme-léninisme pur et dur: si dilution de la doctrine LCR il y a, elle est volontaire. Dès lors, qu'on retrouve au NPA une miltante d'extrême gauche par ailleurs visiblement attachée à une religion, rien d'étonnant à celà. Face à ce voile, les anciens LCR avaient deux options: soit bloquer cette candidature au nom de la pureté de la doctrine marxiste - au risque de se mettre à dos les nouveaux venus du NPA - soit l'accepter - au risque de se prendre une volée de bois vert par leurs "amis" d'extrême-gauche. Ils ont choisi la seconde option, qui présente, au premier abord, l'avantage de "faire du bruit" dans les médias. Mais pas seulement, loin s'en faut: en investissant Ilham Moussaïd, le NPA veut signifier une indifférence à la question du hijab, donc finalement une posture à la fois "post-laïque" et "post-religieuse", voire "post-culturelle". Et, partant, une opposition frontale à la Sarkozye et son "grand débat". Troisième constat: le NPA n'est ni dans la provocation médiatique ni dans la contradiction, il est dans une logique politique "attrape-tout".
De l'opportunisme politique à l'état pur, donc, bien davantage qu'un "coup de pub". Cela étant, tout "dilué" que puisse être son corps de doctrine originel, le NPA est intransigeant sur un point: pas question d'envisager une seconde de prendre de quelconques responsabilités opérationnelles dans un exécutif régional de gauche. On présente des candidats, mais si d'aventure ils sont élus ils devront se garder de mettre les mains dans le cambouis: le capitalisme ne se réforme pas, il se combat, camarade. Pas question de faire alliance avec les social-traîtres et leurs supplétifs. Ca serait sale. On présente des candidats pour se compter et éventuellement faire bisquer les autres Trotskistes de Lutte Ouvrière: prendre le "leadership" de l'extrême-gauche qui se refuse à "gérer le système", ça c'est important, camarade.
Cette intransigeance, en définitive a-démocratique, me semble au moins aussi incompatible avec les valeurs républicaines qu'un bout de tissu sur la tête. Qu'est-ce qui est plus aliénant, pour une femme? De porter en permanence un foulard sur le crâne parce qu'on vous a inculqué que Dieu vous préfère comme ça, ou de se présenter à une élection et refuser a priori de faire un boulot d'élue parce que c'est la ligne du Parti?
La réponse n'est pas évidente, ce qui est sûr c'est que les deux en même temps, ça fait beaucoup. Grâce au NPA, Ilham Moussaïd est une cumularde avant même d'entamer sa carrière. Souhaitons-lui d'en prendre conscience un jour. Et d'ici là, foutons-lui la paix.
A bientôt