samedi 7 janvier 2012

Jeanne d'Arc: qu'ils se la gardent!

Nicolas Sarkozy vient, ce jour, de célébrer à Domrémy le 600ème anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc, il paraît que c’est un scandale. A double titre, faut-il entendre: d’une part parce que la célébration de ce personnage historique est l’apanage, depuis de nombreuses années, du Front National - le déplacement du Président dans les Vosges serait donc un clin d’œil, un de plus, à l’extrême-droite, sur le registre des symboles. D’autre part parce que la « pucelle d’Orléans » fait partie du patrimoine national, au même titre que la bouillabaisse ou les falaises d’Etretat : « Jeanne d'Arc n'appartient à personne en particulier, elle est à tous les Français", a expliqué Harlem Désir sur LCI. "Elle était celle qui galvanisait les énergies en rassemblant les Français et en leur donnant confiance en l'avenir. Eux [le Font National et l’UMP] passent leur temps à diviser les Français et à jouer sur les peurs. Ils ne sont pas de bons représentants du message qu'elle a pu laisser".

Non mais tout de même, sérieusement, Harlem. Je veux bien qu’on est en pleine campagne électorale et qu’il faut cogner tant qu’on peut, mais à un moment il faut penser à se reposer, plutôt que de dire des conneries. « Le message qu’elle a pu laisser », et puis quoi encore ? Un message comme « Boutons les Anglais hors de France », par exemple ? Elle l’a laissé où, ce message, Harlem ? Sur ton iPhone ? Surtout n’oublie-pas de le transmettre aux descendants des « Tommies » qui se sont fait déchiqueter les tripes sur la Somme, en 14-18…

Vous je ne sais pas mais moi, Jeanne d’Arc , au mieux, c’est un sujet quasi-inépuisable de plaisanteries (au goût parfois incertain, je le concède)… « Elle a frit, elle a tout compris » ou bien, s’adressant à l’évêque Cauchon, « vous ne m’avez pas crue, vous m’aurez cuite » voire, une fois canonisée : « Chouette, je suis en sainte ». J’écris « au mieux », car par ailleurs le personnage, au-delà de sa vérité historique charrie, dans ses représentations, la quintessence d’un phénomène détestable car mortifère : la propagande nationaliste, en l’occurrence française.

Jeanne, la pucelle. Pensez-donc, une femme en armure qui manie l’épée, pas question qu’elle soit sexuée d’aucune manière. Elle peut bien se faire accompagner de soudards voire d’un détraqué précurseur de Landru, le fameux Gilles de Rais, dit Barbe-Bleue (lire ou relire le fabuleux Gilles et Jeanne de l’espiègle Michel Tournier), rien n’y fait : elle n’est que pureté. D’ailleurs Dieu en personne se serait adressé à elle, via Sainte Catherine, Sainte Marguerite et l’Archange Saint-Michel. Jeanne, la bergère : pas de doute, elle est issue du peuple. Jeanne, la Lorraine : elle pousse l’élégance jusqu’à voir le jour aux confins des frontières de la « nation ». Jeanne, la martyre : trahie, bafouée, suppliciée mais elle a raison contre ses bourreaux, mélange de vils collabos et d’Anglais perfides. Elle a raison contre tout le monde, au final : les élites, le roi, l’église de son temps, voire l’ensemble de ses contemporains. Car deux passions l’habitent : Dieu et la France.

Bien sûr, je schématise. Mais pas étonnant qu’un personnage, un destin de ce calibre n’ait – notamment depuis le XIXème siècle – nourri les fantasmes de l’idéologie « hexagonaliste ». Tout y est, chacun sur l’échiquier politique français peut y trouver son compte: à ma droite, l’énergie guerrière, le salut de la Patrie, Dieu ; à ma gauche, la transgression des genres, l’intégrité du peuple face aux élites corrompues, la foi d’une femme de peu face aux nantis de l’Eglise.

Chacun peut y trouver son compte, mais toujours est-il que, c’est un fait, les plus intégrales, les plus visibles, les plus tonitruantes récupérations du personnage de Jeanne d’Arc se font remarquer à l’extrême-droite, singulièrement dans sa version national-catholique, de Maurras à Le Pen en passant par Pétain. Et, somme toute, c’est bien normal, Jeanne a tout pour leur plaire. Notamment le fait que la divinité dont elle se réclame n’est pas franchement ce Jésus universaliste pour qui tous les Hommes se vaudraient. Non, ce Dieu-là a ses chouchous, ses préférés, Il prend parti : Il trouve que les Plantagenêt ont tort de revendiquer le trône de France. Il le sait bien, Lui, dans Son infinie sagesse qu’un jour, pour que le monde soit meilleur, il faut qu’il y ait sur Terre Napoléon puis De Gaulle, le Tour de France et le camembert – et que rien de tout cela ne sera possible si les mangeurs de fish & chips l’emportent sur Charles VII. Les voix, Jeanne d’Arc, donc: en cette première moitié de XVème siècle Dieu n’a rien de plus urgent à faire que de sauver la France, pas même un petit tsunami au Japon ou un bon tremblement de terre en Anatolie.
« Dieu et la France », incantation magique pour ceux que l’on verra saluer "la pucelle" ce samedi 7 Janvier, en compagnie de Marine Le Pen.
Nicolas Sarkozy s’attache à récupérer la récupération de Jeanne d’Arc par le Front National, grand bien lui fasse. Il faut le comprendre, Jean Jaurès et Guy Môquet lui ont claqué dans les doigts, à quoi bon s’épuiser à aller pêcher des symboles dans la maison d’en face, franchement, c’est bien la peine. Non, Jeanne d’Arc, c’est du solide, du franchement bleu-blanc-rouge et le mot d’ordre c’est : rien de ce qui est cocardier et volontiers xénophobe ne doit être laissé au Front National. Alors direction Domrémy, et au pas de charge.

Mais franchement, où est le problème ? Je n’ai personnellement que faire de la « mémoire » d’un personnage historique dont le destin a été trituré, malaxé, digéré à des fins de bourrage de crânes, un bourrage de crânes où la bigoterie la plus stupide le dispute au chauvinisme le plus crétin. Alors qu’ils se la gardent, Marine et Nicolas, leur « pucelle d’Orléans ».

« Elle est à tous les Français », nous dit Harlem Désir. Ah bon ? Puisque j’ai encore un passeport français, qu’on se le dise : je laisse mon bout à qui veut bien le prendre. Sers-toi, Nicolas, te gène pas. De toute façon, il est comme toi, mon morceau de Jeanne d’Arc : complètement cramé.

A bientôt

vendredi 23 décembre 2011

Cibler à bon escient

"Que vas-tu faire, mon fils, de tout cet argent?
- Papa, sache que je le dépenserai avec parcimonie et à bon escient
- L'Arménien, ça va, mais méfie-toi du Corse..."

Voilà, c'est fait, c'est plus à faire: l'assemblée nationale de la République Française vient de voter (enfin, 40 députés présents, mais bon c'est bientôt Noël, faut pas déconner) la pénalisation de la négation des génocides. Comme pour ce qui concerne l'extermination des Juifs durant la seconde guerre mondiale c'était déjà chose acquise (loi Gayssot), tout le monde comprend qu'on a en tête le massacre systématique des Arméniens commis par le régime Jeune Turc en 1915. Tout le monde, à commencer par le gouvernment turc qui considère cette initiative comme un affront et a fait savoir que des mesures de rétorsion, notamment économiques, s'ensuivront. Mais la République s'en fout, de ce qu'en pensent les Turcs. La République s'en fout car, comme chacun sait, la France est la représentante unique de la conscience universelle de  l'Humanité. La Patrie des Droits de l'Homme, ça s'appelle. Et donc sa mission, sur Terre, outre d'essayer de concurrencer les chasseurs F-18 et Eurofighter avec son Rafale, est de rappeler à tout un chacun qu'il y a des vérités historiques qu'une fois franchis le Rhin, les Alpes, les Pyrénéees, l'Atlantique ou la Manche, on ne saurait remettre en cause.
Evidemment on notera que d'autres crises diplomatiques seraient logiquement à prévoir à plus ou moins brève échéance: que vont dire les Belges, maintenant qu'il est interdit de contester le génocide, à coups de travail forcé, des Congolais lors de la colonisation lancée par Léopold 1er? Comment vont réagir les Américains et les Canadiens au fait qu'ils ne pourront plus contester publiquement, en France,  la quasi-élimination des Amérindiens? Que pensent les Australiens d'une loi qui leur interdit de nier l'éradication des Aborigènes? Mais tout porte à croire que ces gouvernements amis ne lèveront pas le sourcil - il ne leur viendrait d'ailleurs pas à l'idée de remettre en cause ces faits historiques qui les concernent en particulier, contrairement au gouvernement turc arc-bouté sur sa "vérité-table-rase-du-passé" héritée du Kémalisme.

Et puis la France n'héberge, sur son territoire, aucune communauté d'origine amérindienne ou aborigène et quant aux Congolais, si quelqu'un en avait quelque chose à foutre, ça se saurait. Car soyons sérieux, c'est bien de ça qu'il s'agit: on entend envoyer un "signal fort", à cinq mois de la présidentielle, à une partie de l'électorat, quiconque prétendrait le contraire serait soit un crétin, soit un menteur. Ce "ciblage" opportuniste des électeurs d'origine arménienne en dit long sur une certaine conception de la politique: l'électeur serait avant tout le représentant d'un sous-ensemble de la population, défini sur la base de critères socio-démographico-culturels: jeune ou vieux, homme ou femme, agricuteur ou commerçant, descendant de réfugié arménien ou de rapatrié d'Afrique du Nord. En l'occurrence, donc, on suppose l'existence d'un "vote arménien" qu'il conviendrait de gagner. On imagine donc que les citoyens français au patronyme se terminant par "an" vont désormais se dire: "Hmm, c'est vrai que Sarkozy est un désastre sur pattes, mais bon, il a énervé le gouvernement turc qui refuse d'admettre le génocide arménien, allez hop, je vais voter pour lui". Non seulement le calcul est pathétique - on prend, globalement, l'électeur pour plus con qu'il n'est - mais de surcroît il est opéré par des gens qui, par ailleurs, brandissent leur refus de la "communautarisation".
On relèvera que Marine Le Pen ne raisonne pas autrement lorsqu'elle envoie son compagon, Louis Aliot, faire des mamours en Israël aux colons "ultra" ou à leurs soutiens, mettant en avant le "refus de l'islamisme" de fifille. Dans la petite tête des nouveaux "communiquants" du FN, on se dit: le vote juif, c'est important pour la présidentielle et le "détail" du papa nous en interdit l'accès. Qu'à celà ne tienne, pour lever le soupçon d'antisémitisme nous allons prouver que nous avons des amis juifs. Rapprochons-nous donc des Juifs les plus violemment anti-Arabes, montrons-leur que nous avons le "refus de l'islamisme" en commun. On se rapproche des racistes juifs en Israël pour supposément se gagner, en France, les faveurs de certains "Juifs d'en bas", sépharades pas encore remis de l'indépendance de l'Algérie, du Maroc et de la Tunisie. Ironie suprême, on trouvera des commentateurs pour qualifier, sans rire, cette approche de "stratégie de dé-diabolisation". Quoiqu'il en soit la démarche ne diffère pas, sur le fond, de celle adoptée par Sarkozy et ses affidés: il s'agit de caresser ce qu'on croit être une "communauté" dans le sens du poil.

"Vote arménien" ou "vote juif", l'illusion est identique: elle traduit la présence, dans certains états-majors politiques, de gugusses qui confondent marketing politique et marketing tout court. Pour ces "stratèges", l'alpha et l'oméga du succès c'est la "segmentation" du marché. Identifier des "cibles" et les travailler avec des discours spécifiques, fussent-ils totalement déconnectés les uns des autres, voila le principe, il est largement connu. Mais lorsqu'il est appliqué non à  des catégories sociales ou professionnelles mais à des entités d'ordre culturel il traduit une double impuissance: l'incapacité à penser l'individu indépendamment de ses origines, l'impossibilité d'imaginer une société que lieraient des principes plutôt qu'une langue ou une religion. Bref, imaginer un "vote arménien" ou un "vote juif", c'est non seulement se fourrer le doigt dans l'oeil, mais aussi, tout simplement, nier les fondements de la plupart des constructions étatiques modernes. Notons qu'il n'est pas  fortuit que les opposants les plus déterminés au vote des étrangers extra-européens aux élections locales soient ceux-là mêmes qui sont obsédés par les votes "identitaires" arménien ou juif  - le FN ou l'UMP: ces gens-là n'imaginent pas une seconde qu'un Malien, un Burkinabè ou un Marocain puisse voter autrement qu'en fonction, par exemple, de son identité musulmane. Or ce déterminant-là est étranger, dans tous les sens du terme, à ces omnibulés du tricolore. Ce qui les gène dans cette histoire, ce n'est pas tant que le droit de vote en soit déconnecté de la citoyenneté. Ce qui les gène c'est qu'ils n'auraient rien à dire à ces électeurs - proposition de loi "mémorielle" ou discours anti-quelque chose. Et d'agiter le spectre du "communautarisme", ce qui n'est au fond pas un paradoxe: le "communautarisme", c'est lorsque ces gens n'ont rien dans leur besace historico-culturelle pour "cibler" les électeurs.
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Tandis qu'avec les Arméniens, pas de problème. Il suffit de légiférer à bon escient.

Bonnes fêtes à tous, cela dit

vendredi 11 novembre 2011

Europe: Won't Get Fooled Again

« E pluribus, unum », c’est la devise des Etats-Unis d’Amérique. Simple, clair, et reflet d’une certaine réalité, sinon d’un projet. On chercherait en vain une quelconque expression latine qui résumerait avec autant d’efficacité l’Union Européenne, dans les faits ou dans les têtes. Spontanément toutefois m’en vient une à l’esprit : « e pluribus, bordelum ».

Euro, dettes souveraines, tout un continent au bord de la crise de nerfs sous les regards inquiets du reste du monde. De sommet en sommet, de compromis en « solutions » vite obsolètes l’Union Européenne court après une chimère insaisissable, se lance dans une chasse au dahu - obtenir la « confiance des marchés financiers » - sous la houlette du plus improbable tandem de dirigeants politiques depuis Roosevelt et Staline : Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ou le « Merkozy », pour reprendre l’expression de Daniel Cohn-Bendit. S’ensuit une avalanche de plans de rigueur qui sont à la croissance économique ce que serait une photo de Claude Guéant placée au-dessus d’un lit conjugal : un tue-l’amour. Des plans de rigueur qui ressemblent à s’y méprendre, toutes proportions gardées, aux « politiques d’ajustement structurel » imposées aux pays sub-sahariens par le FMI, la Banque Mondiale ou… l’Union Européenne, avec l’effet que l’on sait sur le bien-être général des populations. Notons que, comme dans le cas des pays d’Afrique, les potions administrées par les experts économiques comprennent une dose très homéopathique de réforme des impôts et d’une optimisation de leur collecte, en regard des fortes prescriptions de taxes sur la consommation et, surtout, de réduction de la dépense publique. Normal, ce sont les mêmes médecins qui sont à la manœuvre. Mais à la limite, la question n’est pas là.

Ce qui fait question, comme on dit, c’est la belle histoire qu’ici et là on tente de nous vendre : cette crise serait un formidable catalyseur, l’occasion inespérée de réaliser, sous la contrainte, un vieux rêve fédéraliste ou ce qui serait censé le préfigurer : un « gouvernement économique de la zone Euro » et, partant, la mise en place, serait-ce à quelques-uns, de coopérations tellement « renforcées » que se matérialiserait, de facto, une Europe politique. Une construction, bien sûr, qui aurait, comme l’UE, vocation à s’élargir avec le temps, et youpi tralala, en avant vers un avenir radieux.

Soyons clairs : on m’a eu une fois, on ne m’aura pas une deuxième. La première fois c’était à la fin du siècle dernier, lorsque je votai « oui » au traité de Maastricht et, de fait, à la monnaie unique. A l’époque j’étais convaincu – et je n’étais pas le seul – que cette étape était, justement, une étape. Comme autrefois l’union douanière - le Zollverein - précéda l’unité de l’Allemagne, cette monnaie unique et l’alignement économique qu’elle était supposée entraîner n’aurait su être que le signe avant-coureur d’une véritable entité politique supranationale, à même de s'adresser d’égal à égal aux géants américain et asiatiques. Là où je me suis fait empapaouter, comme beaucoup, c’est que je voyais l’Euro comme un moyen et qu’en l’occurrence il s’est agi d’une fin. Le monétarisme, ça s’appelle, mais pas seulement : la monnaie unique aura été l’instrument des docteur Folamour du néo-libéralisme. En effet, et ce quasiment à l’échelle d’un continent, allait pouvoir se réaliser, dans la concurrence effrénée du tous contre tous et sans le casse-tête des taux de change, l’établissement d’un vaste marché « libre ». De cette liberté émergerait un équilibre qui, promis-juré, ferait le bonheur de tous. D’où la fameuse clause du projet de « constitution » de 2005, sur la « concurrence libre et non-faussée ». A cette « constitution » j’ai dit oui, également. Non qu’entretemps l’Europe politique ait fait quelque progrès vis-à-vis de celle des marchands, mais justement parce que ce projet rendait malgré tout ce progrès possible. La fin, pas les moyens, toujours.

Mais les taupes abruties – technocrates, experts, lobbyistes, et surtout dirigeants politiques européens majoritairement médiocres – qui président aux destinées de l’Europe n’ont su en faire qu’une usine à gaz institutionnelle surplombant un souk généralisé. Cette crise est d'abord leur crise, tout autant que celle du laisser-faire. Car tout en annihilant barrières douanières et taux de change, la construction européenne s’est bien gardée de toucher à ce qui, depuis un siècle voire davantage, est la malédiction du continent : les états-nations et leurs sacro-saintes « identités ». Au nom, paradoxalement, de la démocratie (on n’élit bien que ceux dont on partage l’ « identité »), la construction européenne est a-démocratique. L’élection des députés européens, avec ses scrutins aux modes divers et désynchronisés, dont les campagnes sont purement nationales, nous en fournit, autre paradoxe, la preuve tous les cinq ans.

Cependant, de la supranationalité, on en a fabriqué, mais une supranationalité de banquiers et de « big business » qui dans sa sécheresse, son anonymat et son impact social souvent désastreux a construit, en retour, un surcroît de « fierté nationale ». Une fierté qui, prenons un exemple au hasard, conduit un pays comme la Grèce à consacrer quelques 4% de son PIB à ses dépenses militaires (Allemagne : 1,4% ; Italie : 1,7% ; France : 2,4% - chiffres 2099, source : Banque Mondiale) pour, on l’imagine, se protéger de son méchant voisin Turc (qui, comme chacun sait, n’a qu’une idée en tête : envahir la Grèce). Cette supranationalité du fric n’a, nonobstant, pas dupé les spéculateurs qui, faute de jouer contre la Drachme, la Lire ou le Franc, se rabattent sur les taux d’intérêt des dettes souveraines : au-delà de leurs oripeaux politiques respectifs, il ne reste de souverain aux états-nations que leur dette.

Aussi lorsque sur l’air de «à quelque chose malheur est bon » on tente de nous convaincre qu’émergera des pantomimes « Merkozyens » de ces dernières semaines une véritable Europe politique, on nous raconte des carabistouilles. Car on fait l’impasse, de nouveau, sur un petit détail. Oh, trois fois rien, direz vous : les peuples. Des peuples à qui on concèdera volontiers le hochet des élections nationales (dont celle au Parlement Européen), mais qu’on ne saurait laisser, collectivement, peser sur des enjeux qui depuis longtemps dépassent leurs frontières respectives : l’Economique, le Social, l’Environnement, la Recherche, la Défense.

A la fin du XIXème siècle, l’empire ottoman était surnommé « l’homme malade de l’Europe ». Au début du XXIème siècle, même sans les ottomans, l’Europe est un empire malade de ses hommes.

See you, guys

lundi 17 octobre 2011

De l'équilibre du temps de parole en période électorale

Bon ben voilà, ça, c’est fait, c’est plus à faire : le Parti Socialiste dispose d’un candidat incontestable pour l’élection présidentielle de 2012. Le tout au terme d’une « primaire » qui a suscité un enthousiasme inespéré, exercice qui s’est déroulé dans une ambiance de bon aloi, à tout le moins bien meilleure que celle que pronostiquaient les plus pessimistes (dont votre serviteur, ici-même). Bien sûr le plus dur reste à faire, mais c’est une nouvelle plutôt réjouissante. Car de même que le plus grand plaisir qu’on retire d’une victoire électorale de la gauche c’est qu’elle correspond immanquablement à une défaite de la droite, on apprécie d’autant les premiers chants de victoire entonnés par les ténors socialistes qu’on se réjouit des mines dévastées des dirigeants de la majorité.
Ces derniers et, dans son ensemble, le « système Sarkozy » sont atteints dans ce dont ils pouvaient être le plus fiers : leur capacité à faire tourner le débat public autour de thèmes quasi-prédéterminés et astucieusement séquencés dans le temps et l’espace. Un coup la sécurité avec une petite loi vite-fait-mal-fait consécutive à un faits-divers, un coup la grandeur nationale avec l’intervention en Libye, un coup la séquence émotion avec l’hommage aux paras tombés en Afghanistan, un coup le « moi j’travaille » avec les sommets franco-allemands sur l’Euro, etc., j’en passe et des moins glorieuses, comme le pathétique débat sur l’identité nationale. Bientôt cinq ans que ça durait cette avalanche « d’événements », de « news » dont le trait commun était de souligner le génie du président que les Français se sont choisis en 2007. Certes depuis de nombreux mois, le niveau de popularité de l’ hyper-président se situant plutôt à l’entresol, on a adopté une stratégie de raréfaction de la parole présidentielle à la Jacques Pilhan. Cependant cette accalmie était plus que compensée par les « débats » lancés par la Droite Populaire ou les incessantes « pistes » distillées par les ministres à propos de tout et n’importe quoi. Au final, une forme d’ubiquité médiatique qui ne concédait au Parti Socialiste qu’un rôle de faire-valoir : souligner l’inanité de la politique politicienne (en regard d’une politique de l’ « action ») par l’étalage incessant des divergences des un-e-s et des autres. Mieux, le basculement soudain et irrémédiable de DSK de la rubrique politique à celle des faits-divers mettait la cerise sur le gâteau : non seulement le contenu d’une alternance possible était inaudible, mais le défenseur probable (souhaitable?) de cette alternance s’avérait être, au mieux, un queutard de douze intempérant, au pire un dangereux détraqué.

Or que s’est-il passé ces huit dernières semaines ? Non seulement les médias (même le « Figaro ») ont largement couvert l’élection primaire organisée par le Parti Socialiste, mais en plus ils ont dû, dans l’ensemble, faire leur deuil d’une guerre fratricide, d’un pugilat sanglant, d’une « conjuration des egos » qui aurait occulté les vrais nuances de tempérament et d’interprétation du projet socialiste à l’origine même de cet exercice électoral. Cependant, cette séquence a largement publicisé les propositions du PS en matière économique, sociale, fiscale etc., bref plus de « fond » et moins de « petites phrases » qu’anticipé. Mieux, tandis que les électeurs de gauche étaient amenés à décider qui d’Aubry, de Baylet, de Hollande, de Montebourg, de Royal ou de Valls était le mieux à même de leur faire gagner les élections de 2012, ceux de droite en étaient à se demander qui de Bourgi, de Djouhri ou de Takkiedine avait le plus de chances de les leur faire perdre - décidément, comme disait l’autre, "c’est quand il y en a plusieurs qu’il y a des problèmes ».

D’où la rage à peine dissimulée des Copé, Morano, Fillon, et autres, quelques semaines, soit dit en passant, après s’être fait rafler le Sénat. La riposte s’organise sur deux axes : 1. « Çà fait bien trop longtemps qu’on n’entend parler que du PS, maintenant ça suffit » ; 2. « Le succès des primaires est un malentendu, le programme du PS est truffé de conneries »

Pour ce qui concerne le premier point, en toute honnêteté on ne peut qu’opiner du bonnet, cependant la question du second souligne, par contraste, l’assourdissant silence de la droite quant à sa « vision » pour le quinquennat 2012-2017. En admettant que les pistes proposées par le PS soient impraticables, on se demande bien quelles sont les idées que l’UMP entend soumettre aux électeurs l’an prochain, à part bien évidemment celle du renouvellement du mandat de son génial leader. La vérité est que le logiciel de la droite française est sérieusement défaillant : le « travailler plus pour gagner plus » fait la joie des humoristes et les surenchères « identitaires » celle de Marine Le Pen, tandis que le « moins d’Etat » hérité du Reagano-Thatchérisme ne fait plus rêver que quelques fanatiques isolés. Quant aux solutions apportées aux problèmes de l’insécurité, seul le Ministre de l’Intérieur est en mesure d’en parler sans rire.

Mais gageons que, comme le suggérait le titre d’un joyeux nanar des années 70, ce néant, ces impasses n’empêcheront pas ministres et représentants de la majorité de se bousculer devant caméras et micros, afin de récupérer le temps de parole perdu ces dernières semaines. Je leur suggère, bien modestement, quelques « éléments de langage » :

• Le « changement », slogan du PS, ça ne vous rappelle pas 1981 ?
• Variante du précédent : le programme du PS est archaïque, la modernité c’est nous
• François Hollande est notoirement un indécis, il faut en ces temps de crise un décideur, un vrai, suivez mon regard
• La France a gardé son « rating » AAA auprès des agences de notation, avec Sarkozy c’est moins grave que si c’était pire
• Variante des deux précédents : on ne change pas de capitaine en pleine tempête
• Grâce à Sarkozy les Libyens sont libres, c’est important la liberté, d’ailleurs c’est une valeur bien française
• Augmenter les impôts c’est ballot, vous voulez payer plus d’impôts, vous ?
• Et l’immigration, hein, l’immigration ? Ben nous, on expulse pas loin de 30 000 personnes par an, et on peut faire plus !

Je pense que ces quelques « éléments », ressassés en boucle, permettront à la majorité de tenir jusqu’à Janvier 2012 : c’est le moment que choisira Nicolas Sarkozy pour entrer en campagne et là, l’UMP n’aura plus qu’à espérer qu’il fasse des miracles. « Chez ces gens-là, Monsieur, on ne pense pas : on prie »

La droite n’a pas besoin de « primaire », elle a un président sortant. La droite n’a pas besoin de programme, elle a un président sortant. La droite n'a pas besoin de remettre ses idées en question, elle a un président sortant. Mais il est urgent de lui rétablir son temps de parole, ça serait dommage pour le débat démocratique, sinon.

See you, guys.

lundi 12 septembre 2011

Guerre en Libye, guerre-alibi

Pif-paf, boum badaboum sur le vilain colonel Iznogoud. Réacteurs hurlants, les jets français et britanniques sont allés prêter main forte aux insurgés libyens. Kadhafi et ses sbires ont été stoppés au seuil d’un massacre généralisé de leurs opposants, puis bousculés et finalement acculés dans quelques bastions dont la chute n’est désormais plus qu’une question de jours, au plus tard de semaines. Iznogoud et ses fils aux prénoms martiaux (Hannibal, Saïf-al-Islam…) se terrent quelque part dans quelque recoin désertique, ils finiront par être débusqués, jugés en bonne et due forme inch’Allah, ou bien pendus haut et court par une foule en délire comme le fut naguère Mussolini, ou bien encore exilés dans quelque pays lointain, et voilà pour eux.

Que voilà une affaire rondement menée, on aurait presque envie de dire que des guerres comme ça, on en redemande. Pensez donc: une cause juste (la vie de civils promis à un massacre, la liberté d’un peuple soumis à quarante ans de dictature), une exécution propre (pas un seul mort occidental, des dégâts collatéraux dans la limite du raisonnable), dans le viseur un salaud véritable, un mégalo complètement givré, et en quelques mois l’affaire est dans le sac. Que demander de mieux ? Pas étonnant qu’un penseur de haute volée, un pourfendeur quasi-institutionnel de la barbarie sous toutes ses formes (ou presque) ait été, dit-on, à l’origine de l’activisme du Président français dans cette affaire : Bernard-Henri Lévy choisit bien ses combats. Proposons un slogan : « la guerre à B.H.L., la guerre qu’elle est belle ! ».

Bon.

Même s’il faudrait avoir l’esprit bien chagrin pour ne pas se réjouir de l’effondrement du régime de Kadhafi, on peut tout de même remarquer la chose suivante: la détermination des occidentaux à régler son compte au régime libyen là, tout de suite, n’a d’égale que la sidérante complaisance, c’est le moins qu’on puisse dire, dont ils ont fait preuve ces dernières années à l’égard dudit régime. Les fonctionnaires Kadhafistes ont quitté Tripoli un peu précipitamment, et les barbouzes n’ont pas eu le temps de faire le ménage, comme naguère lors de l’opération « Barracuda » qui délogea Bokassa de son trône impérial. Bref, la tuile: ce sont des journalistes qui ont mis la main sur un certain nombre de documents qui font un peu mauvais genre. On y apprend qu’une société française au doux nom d’Amesys a, parmi d’autres, fourni au régime libyen un matériel de surveillance (Internet, téléphonie) sophistiqué de la population. Mieux, des experts de la D.G.S.E. ont supervisé sa mise en œuvre, entre Juillet 2008 et Janvier 2011, à la demande de l’Elysée. Gageons que cette révélation n’est que la première d’une longue série. Se dévoilera inéluctablement, tôt ou tard, une litanie d’affaires lucratives en tout genre entre la Libye et la France, l’Italie, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, etc... Il y a que le colonel, dès la fin 2001, avait eu le nez creux: sentant souffler le vent d’une tempête vengeresse (la « guerre au terrorisme » consécutive au 11 Septembre), il avait prudemment rejoint « l’axe du Bien » et soldé, moyennant finances, ses petites facéties de la fin des années 80 (les attentats de Lockerbie et contre le DC10 d’UTA, 440 morts en tout). Une fois réglée également l’ « affaire des infirmières bulgares », le colonel était devenu définitivement fréquentable (lire ici-même « Des mamours à Mouammar » et « Touche pas au despote »). La Libye étant gorgée de pétrole – donc solvable – et affamée de technologie occidentale, ça tombait bien. Pouvait alors commencer la sarabande des visites officielles et des contrats en tout genre. Pétrole oblige, Kadhafi était non seulement fréquentable, mais aussi intouchable : lorsque qu’il y a trois ans la Suisse eut affaire au colonel, que ce dernier retint deux ressortissants helvétiques en otage, pas le début d’un commencement de manifestation d’une once de solidarité chez ses voisins européens, à commencer par la France et l’Italie.

Kadhafi et son pétrole valaient bien des reniements, bien des humiliations. Mais au-delà, la « banalisation » du colonel et de son régime permettait d’inscrire ce pays, à l’instar des autres pays arabes, dans une grille de lecture intellectuellement reposante pour les chancelleries occidentales. Le monde arabe, c’était simple : d’une part il y avait des autocrates (ou un système, comme en Algérie) plus ou moins débonnaires, d’autre part de méchants islamistes, armés ou non, point-barre. Entre les deux, rien, ou plutôt une masse informe, susceptible du jour au lendemain de rallier les seconds, n’était la vigilance des premiers. Cette masse avait un nom, on l’appelait « la rue arabe ». L’Arabe, à moins d’être flic, soldat, ou terroriste, ne pouvait être acteur de sa propre Histoire. Tout juste lui concédait-on d’être agissant en tant que Druze, Chrétien ou Chiite dans un environnement majoritairement Sunnite : dis-moi comment tu pries, je te dirai quel Arabe tu es, sinon par défaut tu es dans « la rue ».

C’est cette grille de lecture que les « printemps » du monde arabe ont mis à bas, tout autant qu’un certain nombre de dictateurs – enfin, pas tous. En lieu et place de « la rue » surgissent des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux avec des espoirs, des craintes. En lieu et place de « la rue » surgissent des humains qui se veulent citoyens. Ce surgissement a tout autant sidéré les occidentaux que les régimes qu’il entendait balayer.

Dès lors il y a de la fuite en avant dans cette « guerre propre », comme une volonté de rattraper un train en marche. Et ce, à moindres frais : Kadhafi n’est pas El Assad, son pouvoir de nuisance est nul. Alors haro sur le baudet, feu à volonté, au nom de la démocratie et des droits de l’Homme, bien sûr, B.H.L. en témoignera. Ce faisant, on croise les doigts et on espère. On espère qu’en lieu et place de la « Jamihyria » et de son chef émergera un pouvoir bien disposé à l’égard de ses voisins européens - Kadhafi est parti, mais son pétrole reste. Mais surtout on espère que les Libyens – et par delà, les Arabes désormais sortis de la masse informe de « la rue » - auront la mémoire courte ; à tout le moins on souhaite que leur mémoire la plus longue aura été effacée par le rugissement salvateur des chasseurs-bombardiers de l’OTAN : une guerre lancée comme on appuie sur le bouton « reset » d’un appareil électronique, une guerre « pouf-pouf, on efface tout et on recommence ».

Le colonel Iznogoud est sorti de la scène de l’Histoire, c’est une bonne chose et c’est indéniablement l’effet de la campagne militaire menée par les occidentaux. Mais cette guerre-alibi ne saurait, en soi, les tenir quitte de deux exigences : la mémoire d’un passé fait de compromissions, d’une part ; l’invention de l’avenir d’une « politique arabe » ou plutôt d’une « politique avec les Arabes », d’autre part. Tout cela, bien sûr, est un peu plus difficile que le déclenchement d’une attaque aérienne.

See you, guys.