vendredi 18 décembre 2009

Le faux-nez de l'islamophobie

On avait souligné ici-même que le débat Bessonesque sur l'"identité nationale" ajoutait à l'électoralisme cynique le ridicule le plus achevé. J'étais loin cependant d'imaginer qu'il barrerait aussi vite et aussi ouvertement en sucette. A l'heure où j'écris, les éditorialistes débattent, justement, de l'opportunité de continuer de débattre de cette "identité" tant se multiplient, ces derniers jours, les "verbatims" plus ou moins spectaculaires, issus comme autant de flatulences d'un trop plein d'ignorance, de haine, de mépris. Ce "débat" est décidément un piège à cons d'une redoutable efficacité: pas étonnant qu'on retrouve certains hérauts du Sarkozysme dans ses filets.
On déplore, en particulier, que les discussions autour de l'"identité nationale" en soient venues à se focaliser sur la question de l'Islam. Comme si ça ne suffisait pas, les hasards (?) du calendrier font que la "mission parlementaire sur le voile intégral" arrive à son terme et que les ministres s'interrogent doctement sur l'opportunité de légiférer à ce sujet. Grave question, en effet, dont l'urgence ne fait certainement aucun doute, le jour même où l'INSEE pronostique 100 000 destructions d'emplois en 2010.
La question de savoir si l'Islam est "franco-compatible" serait donc le diable sorti de la boîte du conciliabule identitaire des Hexagons. Pourtant, si on y réfléchit bien, la question de la compatibilité de la foi musulmane avec une "identité française", quoiqu'on entende par là, est étonnamment nouvelle.
Il est une institution de la République que l'extrême-droite et tous les excités du tricolore ont de tout temps respecté: l'Armée. La défense envers et contre tout de cette institution est même le marqueur identitaire historique de cette mouvance politique, de l'affaire Dreyfus à la bataille d'Alger. Or l'Armée, même imparfaitement, s'est toujours accomodée de la présence de musulmans en son sein, et la préparation de repas sans porc par les popotes de l'"ordinaire" n'a jamais posé aucun problème. Des Zouaves de naguère aux engagés d'aujourd'hui en passant par les Tabors de Monte Cassino, l'obligation de prier cinq fois par jour en se tournant vers la Mecque s'avère parfaitement compatible avec la qualité de soldat français. Donc de Français tout court, si on en croit l'expression, très prisée notamment du côté de chez Le Pen, de "Français par le sang versé". Alors quoi?
Alors il y a que cette évocation ad nauseam d'un "problème" de l'Islam ou des musulmans est une vaste mascarade. Aujourd'hui, on débat de la question des "musulmans" comme dans les années trente on débattait de la question des "israélites". "Israélites", c'était le terme qu'employait la bonne bourgeoisie de droite pour ne pas dire "Juifs", soit parce que le mot lui écorchait la gueule, soit pour ne pas être assimilée au vulgum pecus des antisémites de la rue, soit les deux. On parle de "musulman" pour ne pas dire "Arabe", punto, basta.
L'extrême droite et la droite musclée (ou plutôt "décomplexée", pour reprendre un mot dans l'air du temps) n'ont en vérité aucun problème avec l'Islam. Tout au bout de cet arc idéologique, les nostalgiques du nazisme pourront même lui trouver des vertus, au souvenir d'Amin-Al-Husseini, le grand mufti de Jerusalem rallié à Hitler, et de la division de Waffen-SS Handschar, composée de musulmans bosniaques. Et puis n'oublions pas: durant 130 ans on pouvait clamer "l'Algérie c'est la France", comme disait un ancien activiste d'extrême-droite ayant fait carrière au centre-gauche. Pourtant l'Algérie, aujourd'hui comme hier, c'est une partie du monde truffée de mosquées où on croise des femmes voilées à tous les coins de rue.
Alors cette "islamophobie" plus ou moins explicite que le "grand débat" met en lumière n'est rien d'autre que le nouveau faux-nez du bon vieux racisme anti-Arabes, nourri du colonialisme puis de la décolonisation. Si tous les maghrébins de France étaient scientologues, et inversement, nul doute que l'église de Scientologie aurait du mal à s'implanter sur le territoire.
Que le port du niqab soit difficilement compatible avec la conception républicaine du statut de la femme, une intégration sociale et administrative harmonieuse et la pratique assidue de la bicyclette, c'est indéniable. Mais de grâce qu'on cesse d'en faire tout un fromage "identitaire".
J'ai longtemps vécu dans une banlieue proche de Paris où la communauté juive comprenait une proportion importante d'ultra-religieux genre Loubavitch. Ces derniers, chaque vendredi soir, ouvraient la porte équipée d'un digicode à tous les vents pour respecter le shabbat. Ca a fini par énerver tous les non-Juifs et Juifs-non-Loubavitch de l'immeuble, tant et si bien que ces très pieux voisins se sont résignés à laisser la porte fermée et à attendre qu'un goy ou un coreligionnaire plus insouciant l'ouvre pour eux. Mais à aucun moment, dans ce cas particulier de contradiction entre une foi minoritaire et une vie sociale paisible, on ne s'est posé la question de l'"identité nationale" de l'immeuble. Si on ne se la pose que lorsqu'on parle d'une pratique plus ou moins assidue de l'Islam, et seulement de l'Islam, c'est qu'on ne tolère les Arabes et les Kabyles que lorsqu'ils portent l'uniforme du soldat qu'on sacrifie ou le bleu de travail du prolo qu'on méprise, l'un et l'autre invisibles et silencieux.
Eric Besson, encouragé par son maîmaître, a joué les de Gaulle s'adressant à la foule des Algérois en 1958. A tous les Dupont-Lajoie de 2009 il adresse un "je vous ai compris", sous-entendu: "c'est quand même génant, tous ces Arabes". Message reçu, cinq sur cinq.
Ciao, belli

lundi 30 novembre 2009

Votation sur les minarets: le paratonnerre

En Suisse Romande, malgré une longue et légendaire tradition horlogère, on ne dit pas "remettre les pendules à l'heure" mais "remettre l'église au milieu du village". Cette expression, les initiateurs de la votation visant à interdire les minarets en Suisse - à laquelle les électeurs ont dit "oui" à 57% hier - se sont bien gardés d'en faire usage tout haut, mais on sent bien qu'ils le pensaient tout bas. Ils parlent de "coup d'arrêt" donné à l'"Islam politique" qui, grâce à l'érection de minarets au pays d'Heidi, aurait à les entendre proliféré en terre helvétique.
Dans cette affaire, on doit distinguer deux choses: l'initiative de ce référendum elle-même, pour laquelle on ne saurait trop démêler l'imbécillité à l'état chimiquement pur de la mauvaise foi et des arrière-pensées politiciennes; le résultat du vote, à la fois catastrophique et symptomatique .

Cette initiative, on le sait, a été prise par un parti qui a malheureusement le vent en poupe par ici, surfant avec habileté sur les préjugés xénophobes voire racistes d'une partie de la population: l'UDC ou Union Démocratique du Centre. Le gouvernement fédéral, la quasi-totalité des autres partis, la plupart des intellectuels et des médias étaient contre cette initiative, rien n'y a fait ou plutôt si, justement: au-delà de l'expression d'une angoisse identitaire, d'une peur de l'autre, de tout ce que vous voudrez, ce score de 57% traduit sans doute également un bras d'honneur d'une partie du "peuple" à ses "élites". Air connu. Toujours est-il que sur le fond, l'idée d'interdire les minarets pour contrer de prétendues visées des islamistes radicaux ne fait strictement aucun sens. De nombreux musulmans de France vous le diront, qui doivent se contenter pour certains d'entre eux de garages ou de caves: la présence d'un minaret n'est pas une condition sine qua non pour l'exercice de la prière. Pas plus qu'un clocher n'est indispensable aux chrétiens: j'en veux pour preuve les fidèles de la cathédrale d'Evry, qui se contentent d'un bâtiment en forme de charlotte aux fraises ratée. Pire: il est à craindre que les vrais islamistes radicaux préféreront prêcher dans des mosquées discrètes, voire impossibles à distinguer des autres bâtiments. Initiative stupide, donc, mais ses initiateurs n'en sont sans doute pas dupes: ce n'est pas l'Islam, radical ou non, qu'on cherche à gêner mais, tout simplement, les étrangers "pas de chez nous". Si les gens de l'UDC avaient voulu vraiment gêner, en tant que Suisses, la progression de l'Islam radical, il y avait un moyen sans doute plus efficace: geler chez eux l'intégralité des avoirs bancaires saoudiens, tant il est vrai que de nombreux ressortissants de ce pays (grand allié de l'Amérique) financent les initiatives salafistes partout dans le monde. Mais bon, soyons sérieux, les banques, c'est sacré.

Le résulat de cette votation est, par ailleurs, tout simplement catastrophique. Non pour les musulmans de Suisse qui, l'avenir le dira sans doute, une fois l'humiliation digérée, iront prier sereinement dans des mosquées sans minarets. Mais pour les Suisses eux-mêmes, tout d'abord: le résultat de cette votation provoque, comme prévu, un tollé dans le monde musulman, et Nestlé commence déjà à serrer les miches pour son business en terre d'Islam. Dans les jours qui viennent, soyons-en sûrs, les initiatives anti-helvétiques plus ou moins violentes vont se multiplier, on peut compter sur le sens de la nuance qui caractérise de nombreux prédicateurs dans les mosquées ici et là. Entre autres joyeusetés, il est raisonnable d'imaginer que Mouammar Kadhafi va en remettre une louche, et que les deux otages suisses qu'il détient depuis plus d'un an ne sont pas prêts de poser le pied à l'aéroport de Zurich. Pour les Suisses eux-mêmes, donc, les nuages vont s'amonceler.
Pour les Suisses, mais pas seulement: ce pays, vu de Casablanca, du Caire ou de Jakarta, fait partie de l'Europe et, au delà, de ce qu'il est convenu d'appeler l'"Occident". Que nous le voulions ou non, à tort ou à raison, pour une partie non-négligeable de la planète, nous sommes tous désormais un peu Suisses. ("Nous-sommes-tous-des-Suisses-allemands!" pourrait d'ailleurs psalmodier Marine Le Pen, prenant acte du succès de la votation dans la partie germanophone du pays).
Justement il y a, dans la réprobation qui monte d'un peu partout en Europe et singulièrement en France, une posture commode: ouh, pas beaux, les Suisses, non mais vous vous rendez compte, j'vous jure Monsieur le Guide Suprême Mouammar, c'est pas chez nous qu'un truc comme ça se produirait, si c'est pas Dieu possible un truc pareil.
La Suisse, avec ce vote - et les électeurs qui ont voté "oui" hier l'ignorent sans doute - remplit une fonction très utile pour les Européens et en particuler les Français: celui de paratonnerre. Avec cette stupide interdiction des minarets, la Confédération va concentrer la colère, jamais vraiment assouvie, d'une partie du monde musulman vis-à-vis de l'Europe et de l'Occident. Et détourner le regard porté sur l'ensemble de ses voisins européens, pas nécessairement bienveillant. Les Suisses l'auront bien cherché, m'objectera-t'on.
N'empêche. En France, on n'interdit pas les minarets, mais essayez donc d'obtenir un permis de construire pour une mosquée. En France, on n'interdit pas les minarets, mais un flic peut traiter un Français d'origine maghrébine de "sale Arabe" sans que le ministère de l'Intérieur ne s'en émeuve plus que ça. En France, on n'interdit pas les minarets, mais un ancien para de la guerre d'Algérie gorgé de mépris et de haine se retrouve au second tour de l'élection présidentielle. En France, on n'interdit pas les minarets, mais on lance une "commission" (sport national par ailleurs) sur le port de la burqa comme si on en croisait à tous les coins de rue. En France, on n'interdit pas les minarets, mais on élit un Président qui n'envisage pas une seconde que la Turquie puisse faire partie de l'Europe alors que la Serbie, hein, pourquoi pas.
Si on organisait une telle votation en France, on n'obtiendrait peut-être pas un "oui" de 57% au niveau national, mais le "non" serait sans doute très faiblard dans de nombreuses zones géographiques. Il y a que les référendums, on s'en méfie comme de la peste dans ce pays vertueux, phare mondial de la démocratie et des droits de l'homme. On préfère ne pas trop demander directement au peuple son opinion, pour éviter les mauvaises surprises. Et quand on le fait, on peut s'asseoir allègrement sur les résultats - comme sur ceux du référendum de 2005 (quoique je puisse penser par ailleurs de ce "non" désastreux). En Suisse, le peuple est considéré comme souverain: dans le cas qui nous occupe, à question stupide, réponse stupide, mais le peuple a tranché, alors en Suisse on changera la constitution, pas le peuple. Et on continuera à lui demander son avis.
Toujours est-il que cette votation helvétique et son résulat sont des symptômes d'un phénomène pan-Européen qui, ici, est amplifié ou, plutôt, perceptible à l'état brut, sans emballage ni fioritures: le succès de forces politiques qui sur-jouent une posture "identitaire". Cette posture connaît des différences de degré (du Sarkozysme au Lepénisme, en passant par les partisans de la Ligue du Nord... ou de l'UDC) selon les lieux ou les moments, pas de nature. Le succès de ces formations, de ces idées, est à la fois l'effet et la cause de l'escamotage des questions sociales du débat politique.
A Tartuffe, Tartuffe-et-demi: les Suisses, en interdisant les minarets, veulent cacher cet Islam domestique qu'ils ne sauraient voir. Les dirigeants européens, en pointant un doigt réprobateur sur ce peuple et ses votations à la con, voudront cacher leurs propres populismes "identitaires" et, partant, leur similaire incapacité à inventer une Europe dont l'horloge ne se serait pas arrêtée en 1453, à la chute de Constantinople.
See you, guys.

samedi 14 novembre 2009

L'Europe d'après le mur, l'Europe dans le mur

Au fil des commentaires que l’on a pu lire ou entendre à propos du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, une remarque récurrente : l’intégration des anciens pays-satellites de l’URSS serait a ce jour « la plus grande réussite » de l’Union Européenne. Ah bon. A cette aune, on en vient a se demander ce que serait dès lors son plus grand échec.

Entendons-nous bien : je fais partie de ceux dont la mémoire n’est pas altérée par une quelconque indulgence a l’égard des défunts régimes communistes. Je ne pus que me réjouir de la disparition de cette hideuse ceinture de béton qui, il est bon de le rappeler, fut construite parce que des ouvriers, des paysans, des travailleurs de toute sorte se carapataient par dizaines de milliers de ces pays où des partis avaient pris le pouvoir au nom des ouvriers, des paysans et des travailleurs. Ce mur, je l’ai vu de mes yeux à Berlin, en 1984, déchirant des rues, des quartiers, une ville, un pays et, au final, un continent. En ce temps-là, son inhumanité était d’autant plus désespérante qu’elle semblait immuable. Sa disparition, lointaine et définitive réplique des secousses enregistrées à Prague en 1968 et à Gdansk en 1980, fut un vrai moment de bonheur. Je fais partie de eux qui apprécient d’autant « Good bye Lénine » qu’il fut suivi de peu par « La vie des autres », le second remettant à l’heure des pendules quelque peu perturbées par le premier.
Il n’empêche que l'extension de l'UE aux pays situés derrière l'ancien "rideau de fer" se fit au détriment d'une accélération de l'intégration politique. Et ce, en conscience, car le débat fut vif, à Bruxelles et Strasbourg, entre les partisans de "l'approfondissement d'abord" et ceux de "l'élargissement d'abord". Les seconds l'emportèrent sur les premiers, usant d'un chantage affectif redoutable, en substance: "si on n'intègre pas ces pays immédiatement, ils risquent de retourner à la dictature" ou "c'est bien le moins qu'on puisse faire, après toutes les années d'oppression qu'ils ont subies". Comment pouvait-on ne pas approuver une telle générosité, d'autant qu'à Varsovie, Bratislava, Budapest ou Prague les intéressés trépignaient d'impatience? C'est en usant d'arguments politiques qu'on renonça, de facto, au politique. Mais les tenants de "l'élargissement d'abord", de ce côté-ci de l'ancien mur, n'avaient au fond que faire d'un quelconque projet à caractère historique - ce n'est certainement pas une coïncidence si les dirigeants Britanniques en faisaient partie. Leur projet, c'était ce que l'Europe est fondamentalement devenue: une vaste zone de libre-échange, où le dumping social et fiscal tient lieu de "facteur de développement".

On se garda bien, en effet, d'injecter proportionnellement autant de fonds "structurels" qu'on le fit naguère en Grèce, en Irlande et au Portugal, et en parallèle on fixa des conditions libéralo-monétaristes drastiques aux candidats issus du monde ex-communiste: il ne restait à ces nations qu'à devenir "compétitives", c'est-à-dire renoncer, et pour longtemps, à une régulation sociale de l'économie de marché un tant soit peu conséquente. Et devenir des destinations idéales pour de juteuses délocalisations des industries "de l'ouest".

C'est à ce projet que beaucoup de Français crurent dire "non" en 2005, torpillant paradoxalement la seule opportunité d'injecter "du politique" dans un ensemble voulu et géré par des marchands. La victoire "noniste" fit jubiler "Le Monde Diplomatique", les marchands firent semblant de s'en désoler. Le dogme de la "concurrence libre et non-faussée" était en effet bien plus sûrement "gravé dans le marbre" qu'auparavant, aucune structure politique supra-nationale potentiellement social-démocrate n'étant désormais en mesure d'émerger. Le Traité de Lisbonne, laborieusement devenu réalité ces derniers jours, n'est qu'un succédané au petit pied du défunt "traité constitutionnel". On se dépécha cependant de désigner Barroso à la tête de la Commission avant son entrée en vigueur - les nouveaux droits accordés au Parlement risquant de coûter sa place au bon petit soldat Jose-Manuel.

L'entrée dans L'UE des anciens satellites soviétiques - et, en conséquence, leur transition vers des régimes démocratiques et des Etats de droit - est sans aucun doute un phénomène historique d'importance dont on peut, globalement, se réjouir.

Mais fichtre, qu'on cesse de nous parler "d'intégration": il s'agit, au mieux, de juxtaposition. Lorsqu'on s'intègre, en général, c'est à quelque chose. Or, avant 2004, l'Europe politique était un ectoplasme en cours de matérialisation (on se souvient de la tragique impuissance de ce "machin" lors des guerres en ex-Yougoslavie): lorsque les trois pays Baltes, les quatre d'Europe centrale, Chypre, la Slovénie et Malte se joinrent aux quinze autres, dix nouvelles voix vinrent s'ajouter à la cacophonie ambiante. Après 2004, l'ectoplasme redevint songe. Et puisqu'avec l'échec du "traité constitutionnel" en 2005 on avait tiré un trait sur l'Europe politique, pourquoi se gêner? En 2006, on accueilla la Roumanie et la Bulgarie. Une fois encore on nous servit la rengaine du "destin historique" de ces nations "ayant vocation" à rejoindre le club. Ben voyons. On pouvait surtout remarquer que le salaire horaire des ouvriers Bulgares ou Roumains était encore plus bas que celui des Slovaques. Par ici, la bonne soupe.

Il était une fois un immense champ de blé divisé en 24 parcelles. Les paysans propriétaires des quinze parcelles de l'ouest de ce champ se réunissaient régulièrement pour partager leur matériel agricole, certains d'entre eux allaient même jusqu'à trouver cette parcellisation ridicule et rêvaient d'un champ unique. Ceux de l'est avaient à peine l'usufruit de leurs parcelles et vivaient sous la domination d'un grand seigneur encore plus à l'est. Ce dernier s'était assuré de leur soumission en érigeant une barrière infranchissable les séparant de leurs homologues de l'ouest. Un jour, l'héritier du seigneur de l'est se lassa de son propre pouvoir, et la barrière finit par céder. Les neuf paysans de l'est purent enfin participer aux réunions de l'ouest. Mais de champ unique, on ne parla guère plus, car les paysans de l'est avaient très envie de profiter de leurs parcelles individuelles: ils les vendirent en partie à ceux de l'ouest. Et aucune véritable décision ne sortit jamais plus de ces réunions.

J'aimerais qu'on me dise au nom de quoi la morale de cette histoire serait que les quinze paysans de l'ouest ont, par leur clairvoyance, réussi quelque chose. C'est pourtant ce qu'on voudrait nous faire avaler en énonçant comme une évidence que l'adhésion des ex-démocraties populaires est "la plus grande réussite" de l'Union Européenne.

Mais sur ce sujet - l'Europe - ce n'est ni la première ni la dernière fois qu'on prend les citoyens pour des courges.


A bientôt

mercredi 28 octobre 2009

Le retour de l"identité nationale"

Il n'aura pas fallu bien longtemps aux vilains-persifleurs-jamais-contents pour remarquer que la dernière initiative d'Éric Besson - le "grand débat" sur l'identité nationale - sentait son électoralisme à plein nez. On a en effet bien vite remarqué que la date prévue pour la conclusion de cette série de causeries - fin janvier - tombait pile-poil avant le démarrage de la campagne UMP pour les régionales. "Oula, Éric, on t'entend venir avec tes sabots pleins de paille, vous voulez nous refaire le coup de la captation du vote FN", a-t'on entendu ici et là. Un salopard de sociologue de gauche (pléonasme?) soulignait même lundi sur France Inter que la mobilisation des préfets et sous-préfets en vue d'engager la discussion sur le sujet avec les "forces vives de la nation" avait quelque chose de déplacé compte tenu, justement, des finalités politiciennes de l'exercice. Il n'y eut sans doute guère à gauche qu'un Laurent Joffrin, hier, dans Libération, pour dire chiche, parlons-en de l'identité nationale, justement, "il y a également du rouge sur le drapeau français". Mais dans l'ensemble, dans l'opposition les grincements de dents dominent, sur l'air bien connu de "vous faites le jeu du FN" - comme lorsqu'on s'avise à droite d'agiter le thème de la sécurité. Bon.
Tout cela relèverait d'un jeu de rôles finalement assez convenu, n'était tout de même l'énormité de l'enjeu: l'IDENTITE NATIONALE, excusez du peu.

Relevons tout d'abord qu'un concept à l'interprétation duquel des Michelet, des Furet, des Leroy-Ladurie et bien d'autres ont consacré une bonne partie de leurs carrières d'historiens pourrait, en l'espèce, être circonvenu et résumé en trois mois de conciliabules. On connaît la posture volontariste que prend volontiers le Sarkozysme en action ("quand on veut, on peut") mais là il faut reconnaître qu'il fait fort, l'ami Besson. "Moi, j'ai envie d'organiser un grand débat..." nous dit-il. Ah ben oui alors, si t'as envie vas-y, la frustration c'est très mauvais pour la santé. Et puis c'est une occasion unique de laisser une trace dans l'histoire de France, justement: "Éric Besson, politicien français du début du XXIème siècle, l'homme qui réussit à définir l'identité nationale de son pays en trois mois". En trois mois, comme Numérobis pour l'édification d'un palais dans "Astérix et Cléopâtre", mais sans l'aide d'aucune potion magique. Finalement, même si on retient l'hypothèse d'une gauche au coeur aigri selon laquelle "tout-ça c'est-rien-que-pour-les-régionales", on ne peut que s'incliner devant le sens du défi qu'arbore cet homme de tempérament. Déjà, prendre le temps d'expulser les immigrés clandestins trois par trois alors qu'il ne lui reste que deux mois pour atteindre ses objectifs (encore plusieurs milliers à mettre dehors si mes calculs sont exacts), c'était déjà faire preuve d'un goût prononcé pour le risque, mais là, chapeau.


Ensuite, et plus sérieusement, il y a tout de même quelque chose de frappant dans cette histoire: la récurrence du thème de l'"identité nationale" dans le débat hexagonal. On m'objectera que ce sujet agite également d'autres pays en Europe et dans le monde. Oui mais voilà, il y a quelque chose de singulier dans le cas français: la France telle qu'elle existe aujourd'hui n'est ni le résultat du rapprochement de populations parlant une langue identique (comme l'Allemagne), ni un patchwork issu d'une association volontaire (comme la Suisse), ni la création de pays tiers (comme la Belgique ou la défunte Yougoslavie), encore moins la représentation sur la carte politique d'un groupe humain homogène sur le plan religieux et/ou linguistique (comme la Serbie ou la Finlande). La France d'aujourd'hui, c'est l'aboutissement d'un lent processus historique, processus dont l'essence est la construction d'un Etat. Cet Etat s'est bâti à coups de traités, de guerres, de révolutions et par le déploiement, au cours des siècles, d'instruments de pouvoir au fonctionnement de plus en plus centralisé, tout au moins jusqu'à la fin du XXème siècle. Cette construction, toutefois, et c'est un point essentiel, s'est opérée avec un "matériel humain" des plus disparates, notamment sur le plan linguistique: Alsaciens, Basques, Bretons, Corses, Occitans, etc... Singulièrement cette pluralité a, dans le cas français, été vécue comme un obstacle sur le chemin de la construction de l'Etat, notamment à partir du XIXème siècle. Dès lors il s'est agi d'éradiquer plus ou moins intégralement ces "particularismes", à tout le moins de n'en retenir que les aspérités folkloriques (les chapeaux ronds, les fromages odorants, la chistera...). Parallèlement s'est imposée la nécessité de bâtir un récit historique permettant de consolider un "sentiment national" que l'unité linguistique imposée ("Défense de cracher par terre et de parler Breton", pouvait-on lire il y a encore cent ans dans les lieux publics au delà de Laval) ne pouvait suffire à garantir: on rêva d'une continuité historique de Vercingétorix à De Gaulle, on s'inventa des frontières "naturelles" (le Rhin, les Pyrénées etc..), bref on créa de la nécessité là où bien souvent il n'y avait que du hasard. Or cette "pluralité originelle" a survécu, et c'est tant mieux, et les nombreuses vagues d'immigration, d'Europe et d'ailleurs, ainsi que les diverses implications de la mondialisation ont rendu la belle légende historico-géographique parfaitement obsolète. Reste ce qu'on peut appeler une "culture" au sens large, incluant des modes opératoires politiques et sociaux, que le temps a fini par rendre singulière et, à certains égards, homogène.
Face à cet objet historique (cette "culture") complexe, il y a quelque chose de pathétique dans la persistance d'une "quête identitaire" dont l'"envie" d'Éric Besson n'est que le dernier avatar. De pathétique car l'entreprise est vaine si, comme on peut le soupçonner, on entend se comparer aux Finlandais ou aux Serbes. De pathétique, mais pas seulement: lorsque d'une "communauté de destins" que l'Histoire constate on veut déduire une "identité", c'est-à-dire une "essence", on est fatalement amené à prendre des libertés avec l'Histoire, justement. Car on ne saurait faire l'économie, ce faisant, de la construction d'un nouveau "récit national": un "nos-ancêtres-les-Gaulois" post-moderne.


Alors bien sûr, cette initiative de ce Talleyrand-du-pauvre qu'est Éric Besson n'est rien d'autre qu'un nouveau coup de pub où le ridicule le dispute à l'aspect "grosse ficelle". Mais elle souligne, au passage, le désarroi hargneux d'une classe politique (pas uniquement de droite) face à une société qui, désormais, refuse de se laisser raconter des carabistouilles au nom d'une chimérique "identité nationale".


Ciao, belli

jeudi 15 octobre 2009

Les faits-divers qui la foutent mal

Vous l'aurez sans doute remarqué, la belle et bonne entreprise Carrefour, dans sa chasse au chaland permanente, nous a recyclé il y a quelques mois sa vieille rengaine "Avec Carrefour, je positive": une campagne TV mettait en scène, entre autres, un moins que trentenaire dont le visage s'illumine à mesure qu'on lui explique toutes les merveilleuses choses que Carrefour a inventées pour lui permettre de consommer davantage, donc d'être plus heureux, tout chômedu qu'il puisse être éventuellement par ailleurs. Pas de quoi en déféquer un Panzer, m'objectera-t'on: un épicier, même gonflé aux hormones comme Carrefour, fera n'importe quoi pour améliorer sa condition d'épicier, il se contrefout du ridicule comme de l'indécence éventuelle de son propos. Il y avait cependant quelque chose de symptomatique dans cette campagne: en ces temps de crise, où les chiffres du chômage en France s'incrémentent de dizaines de milliers de personnes par mois, non seulement il convient de ne pas alimenter la désespérance sociale, mais également il sera bon de la noyer sous un déluge de messages dérivatifs (fussent-ils, comme dans le cas de Carrefour, implicitement situés dans le registre: "à quelque chose, malheur est bon") afin, in fine, de la nier. Le présumé fauché de la pub Carrefour, par le grâce de magasins dont l'assortiment est proposé à des prix adéquats, ne devient pas plus riche: il y a que ni sa pauvreté ni bien sûr les causes de sa pauvreté ne sont des questions dignes d'intérêt. Sic transit le fait social, donc. Rien d'étonnant à cela, cependant, dans l'univers du spectacle publicitaire.
Mais cet escamotage du social, c'est également en définitive la nouvelle finalité du Sarkozysme "hyper-communicant": cette obsession de quotidiennement "nourrir la bête" médiatique visait naguère à gagner l'élection présidentielle puis à en prolonger l'état de grâce indéfiniment (jusqu'à 2012, au moins). En ces temps de crise, elle a pour but désormais de désamorcer par avance toute forme possible de cristallisation des mécontentements. Le fait est que l'objectif est atteint: les syndicats ne savent plus quoi faire de leurs grèves ni de leurs manifestations (si tant est qu'elles aient quelque consistance) et le PS est bien trop occupé à se gratter l'eczéma pour produire et exprimer une quelconque alternative économique et sociale cohérente. Et nonobstant les gesticulations des lagôchedelagôche sic transit, là encore, le fait social, mais cette fois dans un monde bien moins virtuel, quoiqu'on en dise, que celui de la publicité: celui de la politique et du débat d'idées.
Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des Sarkolands possibles si, crotte de crotte, ne surgissaient des parasites infiniment plus dévastateurs que les communiqués de presse du PS ou les élucubrations Ségoléniennes: des "affaires" qui, par leur côté spectaculaire et/ou emblématiques, produisent un "bruit" compliquant sérieusement, voire annihilant le "coup média permanent" du Président et de ses acolytes. Et ces temps-ci, elles s'accumulent.
  • On vient d'annoncer, ce jour, le 25ème suicide chez France Telecom en dix-huit mois. Passons sur la pathétique "communication" des dirigeants du groupe, passant, en quelques semaines, du déni au cynisme, puis du cynisme à la compassion hypocrite et stérile. On retiendra ici l'ombre sérieuse que l'accumulation de ces drames jette sur le discours de droite selon lequel la mutation de salariés protégés en soutiers vivant dans une "saine incertitude" (comme disait Lindsay Owen-Jones, ancien PDG de l'Oréal) est non seulement possible, mais souhaitable
  • "Oyez, oyez, braves gens: en cet an de grâce Deux-mil-neuf, le roi Nicolas 1er a décidé que son fils le prince Jean serait doté de la riche seigneurie des terres de l'EPAD". Les braves gens, à droite tout autant qu'à gauche, sont d'abord pris d'une crise de fou-rire: "elle est bonne, celle-là". Puis leur rire se fige, car il ne s'agit manifestement pas d'une blague. Du coup, les grandes tirades Sarkozyennes sur le "mérite républicain" et l'"effort individuel" perdent un tantinet de leur capacité mobilisatrice
  • Mitterrand ministre de Sarkozy, c'était un bon coup, ça, coco. Las: ledit ministre s'est trouvé embarqué dans un sordide "débat" autour des cabrioles tarifées qu'il confessa (il y quatre ans) avoir naguère pratiqué en Thaïlande avec des garçons. Et "on" se demande si lesdits garçons avaient franchement passé l'âge de la Nintendo DS. On connaît la séquence: Marine Le Pen, en mal de reconquête des cathos-ratapoil du FN, lance le bazar, puis Benoît Hamon, porte-parole du PS, estime judicieux d'en remettre une louche. Au final, le sentiment d'un acharnement opportuniste. Mais aussi, à droite, un malaise palpable : il y a belle lurette qu'un dandysme à la Gabriel Matzneff ne passe plus la rampe, alors défendre un Mitterrand sur une histoire pareille - aussi injustes puissent être les accusations dont il est l'objet - le député et le militant UMP se disent qu'ils ont mieux à faire

Le Sarkozysme, par sa frénésie à produire de l"actualité" au quotidien, a réussi à évacuer la question sociale du débat politique - aidé dans cette tâche par un PS auto-destructeur. Il y a substitué un continuum "people et faits-divers" quasi-exclusivement centré sur la personne même du Président. Mais quand, dans le champ médiatique omniprésent, off- et on-line, les "bruits" successifs sont: les drames humains d'un "champion économique" visiblement mortifère; l'affichage désinvolte d'un népotisme outrancier; l'agitation autour de la vie privée d'un ministre qui, quoi qu'il en soit, ne "parle pas" au coeur d'électorat UMP... on se dit sans doute, à droite, que ça commence à faire beaucoup.

Car quand les faits-divers la foutent mal, somme toute on préfère les faits tout court. Eh oui, mais il aurait fallu y penser avant.

A bientôt