lundi 28 juin 2010

L'insoutenable légèreté du Woerth

Il est un anglicisme désormais abondamment utilisé, le plus souvent comme euphémisme: "problème de gouvernance" (governance issue). Lorsqu'au sein d'une organisation quelconque on observe du favoritisme, du népotisme, des détournements de fonds, une incompétence flagrante alliée à un pouvoir sans garde-fou, un conflit d'intérêts ou une corruption généralisée, on ne parlera aujourd'hui ni de pétaudière, ni de foutoir: on dira que cette organisation rencontre "un problème de gouvernance". Ainsi en va-t'il de la Fédération Française de Football dont le président, Jean-Pierre Escalettes, a dû rendre ce jour son tablier, contraint et forcé. En cause: 23 gamins pourris-gâtés et capricieux ayant trop peu mis la baballe dans les bubuts lors du Mondial de football, de surcroît supervisés par un "coach" ostensiblement plus bavard qu'efficace. 1940-2010, d'un désastre l'autre, c'est la France tout entière, Président de la République en tête, qui entend laver bruyamment ce linge sale. Haro donc sur ce président de fédération sportive, vecteur d'une défaite humiliante, en attendant une probable mission parlementaire qui ferait tomber d'autres têtes. On a les "procès de Riom" qu'on peut.

Pour que de telles mesures purificatrices soient cependant mises en oeuvre, il faut que les parties ayant un intérêt dans la bonne marche de l'organisation visée se rejoignent sur un diagnostic commun: de ce consensus naîtra la résolution du "problème de gouvernance". Or ce consensus est parfois difficile, voire impossible à atteindre.

Prenons par exemple ce qu'on appelle désormais "l'affaire Bettencourt". Au détour d'un litige d'ordre privé aux rebondissements façon "Dallas", on apprend que l'épouse du Ministre du Travail, Éric Woerth, occupe un emploi au sein de Clymène, société chargée de la gestion de la fortune de Liliane Bettencourt, héritière du groupe L'Oréal. Petit détail qui n'échappe pas aux observateurs: Éric Woerth occupait jusqu'il y a peu le poste de Ministre du Budget, tandis que son épouse appartenait à une équipe travaillant d'arrache-pied à faire échapper quelques milliards d'Euros au fisc. Oups, direz-vous. Et bien non, ou plutôt: seuls les partis politiques d'opposition et la quasi-totalité des commentateurs y trouvent quelque chose à redire. Le Président de la République, le gouvernement, l'UMP, non. Posture obligée, objectera-t'on, Éric Woerth est en charge du délicat dossier de la réforme des retraites, pas question de l'abandonner en rase-campagne. Tout de même, nonobstant les imprécations d'un Arnaud Montebourg ou d'une Eva Joly, nonobstant les quolibets qui fusent ("L'Oréal, because I'm Woerth it") on défend, vaille que vaille, l'indéfendable.

L'indéfendable car de toute évidence il y a conflit d'intérêts. La preuve en est qu'on a bien vite demandé à Madame Woerth d'aller exercer ses talents ailleurs. "Pour faire taire la calomnie", dit-on en substance.

Ce qui n'est pas le moins stupéfiant, dans cette affaire, c'est la ligne de défense adoptée par l'intéressé et ses chiens de garde: Éric Woerth est honnête, nous dit-on. Pas d'enrichissement personnel, s'empresse-t'on de préciser, M. Woerth est un janséniste de la politique, jugulaire-jugulaire, d'ailleurs observez bien son visage d'expert-comptable gavé de fichiers Excel: imagineriez-vous cet homme parader au Fouquet's ou agitant une Rolex? Subtile diversion, Alain Juppé suggère amicalement à Éric Woerth d'abandonner ses fonctions de Trésorier de l'UMP. Serait-ce parce que, par pure coïncidence, Liliane Bettencourt pourrait éventuellement appartenir à un groupe de généreux donateurs du parti présidentiel? Et que donc, horrible soupçon, on serait amené à supputer un retour d'ascenseur? Qu'il est de bon conseil, ce cher Alain Juppé, vite vite, M. Woerth, abandonnez-donc ce rôle d'argentier du parti. Pour faire taire la calomnie, là encore. Ah, il vous aura fallu en faire, des sacrifices.

Sur le fond, ce pathétique fait-divers est symptomatique de la formidable désinvolture d'une partie des "élites" françaises. A travers ses dénégations qui sont certainement sincères, Éric Woerth fait un terrible aveu: il ne voit pas où est le problème. Il ne tire pas de bénéfice personnel de l'histoire, donc tout va bien, circulez, y a rien à voir. Insoutenable légèreté des êtres d'un certain monde, s'affranchissant eux-mêmes de toute réalité. L'éthique se résume à une ligne jaune à ne pas franchir: se garder de taper dans la caisse. Pour le reste, la notion même de "conflit d'intérêts", quand bien même on en percevrait l'existence, n'a aucun sens: ministre, conseillère fiscale de haut niveau, vieille dame milliardaire - même sucrant un peu les fraises - on est entre soi, du même monde. S'il y a bien des intérêts, comment pourrait-il y avoir conflit? Mieux: c'est parce qu'il y a des intérêts qu'il n'y a pas conflit. L'agitation médiatique autour de l'"affaire Bettencourt" n'est donc pas seulement une douloureuse épreuve: elle est une nuisance inconvenante et, pour tout dire, inconcevable. Contrairement au foot pas de consensus, donc, sur un éventuel "problème de gouvernance".

Alain Juppé, l'"ami" d'Éric Woerth, a pris soin de préciser sa pensée: l’"exploitation politicienne" de cette affaire "a pour résultat d’apporter des voix à Marine Le Pen". Comme naguère la gauche quand elle niait à la fois la réalité des problèmes d'insécurité et les préoccupations qui en découlaient pour ne pas "faire le jeu de Le Pen", on nie aujourd'hui, à droite, le caractère inacceptable, par le plus grand nombre, de certaines connivences politico-financières. La gauche a autrefois chèrement payé son déni de la réalité, la droite commence ce jour à recevoir ses premières factures. L'insoutenable légèreté du Woerth ne le préservera pas, ni lui ni les siens, des lois de la pesanteur.

On est en train d'identifier et de traiter, au sein de la Fédération Française de Football, un "problème de gouvernance". Il en est un autre, ailleurs, qui exigerait au moins autant de diligence: l'aveuglement imbécile d'une clique désinvolte.


A bientôt

vendredi 28 mai 2010

2016, le bout du tunnel

Le Sarkozysme, en tant que mode de gouvernance, a ceci de particulier: il est à la fois imprévisible et cousu de fil blanc.
Imprévisible car le Président de la République française conçoit son mandat comme un plan média avec des séquences qui sont prévues soit des mois à l'avance, soit sous quarante-huit heures. Ces séquences, très rapprochées et de nature coq-à-l'ânesque, ont pour effet de surprendre à la fois médias et adversaires politiques.
Cousu de fil blanc car ces séquences s'inscrivent ouvertement, et même parfois outrageusement, dans le cadre d'une tentative permanente de conquérir l'opinion, soit par segment, soit de façon transversale. Avec, en ligne de mire, la présidentielle de 2012. Et rien d'autre.
Suite à la déculottée historique de la majorité aux élections régionales on a assisté au déclenchement d'une phase "reconquête-de-l'électorat-de-droite" également désignée sous les termes de "retour-aux-fondamentaux". Foin du dépassement des clivages, du "ensemble, tout devient possible", trêve de billevesées, donc, on attaque dans le dur: la droite, se dit-on à l'Elysée, depuis toujours c'est l'obsession de l'ordre, la tendresse pour la ruralité, et la propension à proposer des options économiques "responsables". Alors exeunt les préoccupations écologiques et la "réforme du capitalisme", on va parler flicaille, soutien aux agriculteurs et tiens, ça c'est une bonne idée, on va s'occuper du "problème des retraites".
C'est une bonne idée car malgré sa complexité, ce dossier porte en germe ce qu'on appelle un élément "clivant": l'âge légal de la retraite. Peu importe que cet âge légal soit, dans les faits, souvent trop peu atteint - la retraite anticipée, alternative présentable, et de surcroît subventionnée, à un coûteux licenciement sec, peu importe que cet arbre cache la forêt des questions de la pénibilité et de la variabilité de l'espérance de vie... La mise en avant de cette question présente deux avantages: un, elle escamote habilement celle des sources de financement alternatives à la masse salariale; deux, "la-retraite-à-soixante-ans" est un symbole à gauche.
Bingo: tandis que la direction du PS monte sur ses ergots pour défendre ce symbole, la droite se targue de "briser un tabou" (tout en faisant semblant d'avoir envisagé cette option en dernier recours, alors qu'en fait elle ne pense qu'à ça depuis le début). Chacun retrouve ses marques sans trop se fouler. Net net, Sarkozy continue sa reconquête du "peuple de droite", et c'est ça qui compte pour l'instant.
Mais le côté "clivant" de l'âge de la retraite ne présente pas, à terme, que des avantages. Après tout, de nombreux électeurs de droite sont salariés. Et par ailleurs, aussi convaincu qu'on puisse paraître de sa propre toute-puissance, il faut se rendre à l'évidence: le problème du revenu des agriculteurs est plus durable que leur gestion des sols, et les initiatives sécuritaires patinent ouvertement dans la semoule. Sur les "fondamentaux", ça sent un peu l'échec, somme toute. Il serait grand temps de se dégotter un vrai succès...
Mais...? Quelle est cette clameur de joie qui monte ce jour du peuple d'en bas, du milieu, d'en haut?...
"OUAIIIIS!!! ON-A-GA-GNE!!!!"
Quoi, demandez-vous? Enfin pardi, mais bien sûr: la France va héberger, en 2016, la coupe de l'UEFA!
Et tout ça grâce à qui, hmm? La preuve, Il est allé Lui-même défendre la cause de la patrie à Genève, ce jour, coiffant au poteau les perfides Ottomans et les futiles Transalpins. " (...) C'est bien qu'il soit venu. Si Nicolas (Sarkozy) n'avait pas été là, la Turquie aurait certainement gagné" admet Michel Platini, président de l'UEFA. Et ça, reconnaissons-le, ç'aurait été affreux.
Alors du coup, l'avenir s'éclaire. 2016, certes, c'est loin, mais quelle belle lueur au bout de ce long tunnel... Car dans la minute qui a suivi l'annonce de cette grande victoire, on a pu en apercevoir les fruits merveilleux: sept stades à rénover, quatre à construire, sans compter les infrastructures de transport public qu'on créera à l'occasion - jusque là, ces projets d'infrastructure semblaient bien dispendieux mais là, vous pensez bien, on ne va pas mégoter. Toutes activités qui vont générer des emplois dans le BTP, bien sûr, même si les recettes sociales qui devraient aller avec risquent de manquer un peu - le BTP a une réputation qu'il ne saurait trahir. Et puis, des semaines durant, des centaines de milliers de supporters des quatre coins du continent viendront nourrir une ambiance bon-enfant, joyeuse mais digne, toute de fraternité et de tolérance. Le tout pour quelques centaines de millions d'euros de dépenses publiques, une paille.
Le spectacle footballistique comme dérivatif à une morosité qui, si on n'y prend garde, peut dégénérer en ressentiment politique, le constat n'est pas nouveau. Le simple fait de l'énoncer est même un lieu-commun usé jusqu'à la corde... mais ce lieu-commun a sa part de vérité. "J'entretiens onze imbéciles pour en calmer neuf cents", disait le personnage joué par Jean Bouise - propriétaire du club de foot et de l'usine du coin - dans "Coup de tête" de Jean-Jacques Annaud (1979)...Dans le cas qui nous occupe, ça fait un peu plus de monde à calmer.
Mais par les temps qui courent, montrer qu'on a "la gagne" sur des enjeux aussi considérables que le foot, c'est toujours bon à prendre. A la fois imprévisible et cousu de fil blanc, je vous dis.
Allez, salut

vendredi 14 mai 2010

Burkina Faso: l'homme qui arrêta le désert

«Succès tangible dans la lutte contre la désertification » : si ce titre devait apparaître ici ou là dans les médias, on peut raisonnablement penser qu’il coifferait un article évoquant une prouesse technologique ou scientifique facilitée par un apport massif de fonds, publics ou privés. De l’UNESCO à la Fondation Jacques Chirac – la première depuis 1977, la seconde depuis moins longtemps, forcément – nombreuses sont les institutions qui s’efforcent de combattre ce drame des pays sub-sahariens. Avec plus ou moins de bonheur et plutôt moins que plus, a priori, tant, il est vrai, sont nombreuses les données de l’équation: changements climatiques, déboisement accru dû à la pression démographique, surexploitation pour les monocultures destinées à l’exportation (encore un effet de la « mondialisation heureuse » chère a Alain Minc) et donc appauvrissement des sols, etc. Cependant, toutes choses égales par ailleurs, on aurait pu espérer que les myriades d’ingénieurs agronomes, de chimistes, de botanistes que les universités du monde entier produisent chaque année aient pu, depuis tout ce temps, trouver une solution technique au problème de la désertification - à défaut de résoudre les questions politico-sociales, économiques et climatiques qui en sont la cause profonde. Une solution technique aisément applicable dans les pays victimes du phénomène, bien sûr, sans quoi elle n’aurait aucun intérêt.
« Succès tangible dans la lutte contre la désertification » annoncerait donc l’histoire exemplaire d’une équipe de scientifiques opiniâtres et talentueux n’ayant compté ni leurs heures ni l’argent de leurs sponsors. S’ensuivrait l’annonce de la mise en place d’un vaste et dispendieux plan de mise en œuvre avec budget et comité international de suivi. Ce serait une histoire qui se passerait quelque part dans un pays « développé ». Enfin, normalement.

Car cette histoire a véritablement eu lieu – on a trouvé une solution technique peu onéreuse et efficace face a la désertification – seulement voilà : elle s’est passée dans un des pays les plus pauvres du monde, le Burkina Faso, et met en scène un paysan ayant pour seul bagage scolaire quelques années passées dans une école coranique au Mali. Il ne parle que le Mooré (la langue du groupe dominant dans son pays, les Mossis) et ne sait ni lire ni écrire. Il s’appelle Yacouba Sawadogo. Il vit à Ouahigouya, dans la province du Yatenga, au nord du pays.


Voici – résumé de façon succincte - ce qu’a fait cet homme : un jour, il y a plus de 25 ans, alors que ses voisins fuyaient leurs terres devenues arides, il est resté sur les siennes et s’est gratté la tête. Au Burkina et dans la région, il existe une technique traditionnelle de fertilisation des sols, qui s’appelle le « zaï ». Cette technique consiste à semer dans des trous creusés mètre après mètre, lors de la saison des pluies. Yacouba s’est appuyé sur cette technique, et l'a perfectionnée.

  • D'abord, il a creusé ces trous avant la saison des pluies. Cette initiative lui a immédiatement valu l'animosité de ses voisins. Ce "timing" inhabituel allait à l'encontre des traditions et les traditions, hein, quelle que soit la latitude, c'est sacré. Pour se rassurer, on le traita de fou

  • Ensuite, il s'est dit qu'ajouter du compost dans les trous en question serait probablement une bonne idée. Pour faciliter l'aération de l'ensemble, il y a "invité" des termites
  • Enfin, suite à une expérience menée par l'ONG Oxfam, il a mis en place des systèmes de mini-digues afin d'éviter l'écoulement trop rapide des eaux de pluie

De surcroît, Yacouba avait compris l'importance de la présence de forêts pour protéger les cultures vivrières. Là encore, son point de vue était nouveau: une forêt, dans la vision traditionnelle, ne pouvait servir que de réserve de combustible ou de matériau de construction. Ce "zaï amélioré", il l'appliqua donc non seulement à ses cultures, mais également à la création, d'année en année, d'un ensemble forestier, là où il n’y avait que le désert. Ça a marché. Les rendements des cultures des terres de Yacouba se sont avérés bien meilleurs que celles de ses voisins, grâce notamment à la présence de sa forêt.

Les spécialistes de l’agronomie ou de la botanique, comme le professeur Chris Reij de la Vrij University d’Amsterdam, qui suivent le travail de Yacouba depuis des années, sont formels : ils en sont comme deux ronds de flan. « Yacouba, à lui tout seul, a eu davantage d’impact sur la conservation que tous les chercheurs nationaux et internationaux réunis. Dans cette région, des dizaines de milliers d’hectares qui étaient devenus improductifs sont redevenus fertiles grâce aux techniques de Yacouba », affirme Chis Reij.
Yacouba ne s’est pas contenté de reconstituer une forêt et d'améliorer les rendements agricoles: il s’est efforcé, ces dernières années, de transmettre son savoir. Tant et si bien que le « zaï amélioré » de Yacouba s’est diffusé dans tout le Yatenga et au delà, pour les cultures vivrières comme le mil ou le sorgho.

Cette histoire, un cinéaste-photographe, ancien cameraman de la BBC, Mark Dodd, a entrepris l’an dernier de la raconter, sous la forme d’un docu-fiction d’une soixantaine de minutes : « The man who stopped the desert ». On y voit notamment Yacouba arpenter le « mall » de Washington D.C., avant d’aller s’exprimer devant des officiels américains, à l’invitation d’Oxfam, en novembre 2009.

Alors, « happy ending »? Hosanna au plus haut des cieux, la puissante Amérique va donner l’ampleur qu’elles méritent aux trouvailles de Yacouba et sanctuariser sa forêt qui a « arrêté le désert »? Pas sûr.

Car il n’est pas impossible qu’il soit trop tard. Yacouba se fait vieux. Or la municipalité de Ouahigouya entreprend en ce moment de lotir des terrains pour faire face à l’accroissement de la population. Et entre la nécessité de trouver de la place pour le plus grand nombre et le souci de préserver la « forêt de Yacouba » et son écosystème reconstitué, qui fascinent tant les spécialistes occidentaux, on n’hésitera pas longtemps. Non par méchanceté ou par ignorance, mais tout simplement parce que les ressources manquent et que si on doit fixer des priorités, on choisira les humains plutôt que la « nature ». Et bien pignouf serait celui qui, bien installé dans un de nos pays a climat tempéré, où l’espérance de vie moyenne dépasse quarante-cinq ans, trouverait quelque chose à y redire. D’autant que les villageois, au Burkina, n’apprécient pas vraiment de vivre trop près d’une forêt : on craint, sans doute a juste titre, la présence des serpents. Alors tant que Yacouba sera vivant – et compte tenu de son prestige – on ne touchera pas a sa forêt. Après…
Et puis les initiatives de Yacouba n’ont pas nécessairement suscité l’enthousiasme de tous, à Ouahigouya… Ses voisins, parce que ses idées allaient à l'encontre des traditions, ont un jour mis le feu a sa forêt. Il s’en est fallu de peu qu’elle disparaisse pour de bon.

Cette histoire est exemplaire parce qu'elle nous redit que l'intelligence d'un seul peut, lorsqu'elle ose bousculer le conformisme de la multitude, favoriser l'intérêt de tous. Cette histoire est exemplaire parce qu’elle bat en brèche la propagande des fabricants d’engrais, de pesticides, de fongicides, d’herbicides et d’OGM qui voudraient nous faire croire que la survie de l’humanité affamée passe exclusivement par le gonflement de leurs profits. Mais cette histoire n’a pas de morale, car on n’en connaît pas la fin, en tout cas pas de façon certaine.

Quoiqu’il en soit il m’a semblé qu’elle valait la peine d’être racontée. By the way, « The man who stopped the desert » cherche un diffuseur. En ces temps de commémoration du cinquantenaire des indépendances, il ne serait pas inutile qu’une grande chaîne TV contribue à casser, auprès du plus grand nombre, les préjugés sur l’Afrique. Notamment celui qui consiste à croire que la résolution des problèmes du continent est une affaire de Blancs, rivalisant d’idées pour « mobiliser les populations locales autour de projets qu’elles peuvent s’approprier ». Alors à bon entendeur…

Pour un aperçu du film de Mark Dodd: http://www.1080films.co.uk/project-mwsd.htm


Ciao, belli

Post-scriptum: cet article est le 100ème sur ce blog. Ça fait quelque chose, tout de même...

mardi 20 avril 2010

Val ne me fait plus rire

Comme tout un chacun, j'ai mes préférences en matière d'artistes, notamment comiques. Par exemple, Philippe Val m'a beaucoup fait rire alors que Stéphane Guillon, pas du tout ou très peu. En tant qu'artiste j'ai toujours trouvé le premier brillant, inventif, tandis que le second ne m'apparaît que rarement inspiré et souvent très lourdingue. Seulement voilà, Philippe Val est devenu il y a près d'un an directeur de France Inter, antenne sur laquelle Stéphane Guillon s'est violemment payé la tête d'Eric Besson, déclenchant une polémique qui a occupé les médias pendant plusieurs jours. Philippe Val s'est exprimé dans "Le Monde" daté de ce jour, entre autres sur ce qui est devenu "l'affaire Guillon". Et nous en a lâché trois, qui mériteraient d'être imprimées sur un joli parchemin et encadrées comme il se doit:
  • "Ce que dit Stéphane Guillon ne me pose pas de problème, il est dans le champ démocratique : on peut dire tout ce qu'on veut sur ce que font les gens, pas sur ce qu'ils sont"
  • "Le problème ce n'est pas Stéphane Guillon en soi, c'est sa place. Il n'est écrit nulle part que l'humour doive intervenir à 7 h 55. Jusqu'où peut-on aller dans ce mélange sans nuire à l'information?"
  • "En démocratie, celui qui n'est pas respecté n'a pas la même liberté que celui qui est respecté. Or on doit tous avoir la même liberté"
En 1978, avec son compère d'alors Patrick Font, Philippe Val chantait sur scène un truc superbe intitulé "Lourdes": "ce cancer au flanc des Pyrénées" où les curés marchent "gonflés comme des pédégés" et où "des bonnes soeurs putrides et barbues/ lèvres pincées, poussent les p'tits chariots / en serrant bien fort le trou d'leur cul /des fois qu'le vent leur carress'rait l'dos". Moi sincèrement j'aimais bien (et j'aime toujours) car c'était rafraîchissant, décapant et pas franchement consensuel: "A Lourdes c'est très embouteillé / car même les piétons sont en voiture".

Bien évidemment, ce rappel d'un objet quasi-archéologique n'est pas plus pertinent à l'égard de Philippe Val que ne l'est, à l'égard de Daniel Cohn-Bendit, l'exhumation polémique de ses discours ou écrits de sa période soixante-huitarde (Bayrou s'en tape encore le front contre les murs, de s'être risqué à ce petit jeu) - le contexte, les gens changent. N'empêche. J'ai la conviction profonde que si la chanson "Lourdes", vieille d'il y a plus de trente ans, n'a pas pris une ride, Philippe Val, lui, a pris un méchant coup de vieux, mais alors très méchant.

Stéphane Guillon n'est pas un "problème", non non. Il y a juste que s'en prendre au physique de quelqu'un, c'est de la triche: d'accord, c'est la récré, mais on a dit qu'on jouait pas avec les affaires. Stéphane Guillon n'est pas un "problème", non non. Mais il passe à 7h55, juste avant le journal, un truc sérieux. 7h55, c'est pas la bonne heure pour rigoler, ça peut "nuire à l'information". Stéphane Guillon n'est pas un "problème", non non. Mais il a manqué de "respect" à quelqu'un qui, du coup, a perdu de sa "liberté". Récapitulons: on peut rire de tout un chacun, à condition de ne pas évoquer son aspect physique - ce serait anti-démocratique - et quoi qu'il en soit dans une tranche horaire aussi éloignée que possible de l'"information". Comme par exemple des incontournables "micro-trottoirs" de la rédaction de France Inter, même s'ils sont au journalisme ce que les éditions Harlequin sont à celles de La Pléiade, mais c'est une autre affaire. On croit rêver.

Lorsque Nicolas Sarkozy a fait nommer Philippe Val à la direction de France Inter, on s'est dit tiens, là c'est vraiment de l'"ouverture", plus à gauche que Val tu cherches longtemps - n'en déplaise à la gôgôche radicale que le Directeur de "Charlie Hebdo" brocardait intelligemment ("Les traîtres et les crétins", éd. Le Cherche Midi, 2007). Un an après, on peut encore se poser la question: comment Philippe Val a-t'il pu accepter? Etait-il soudainement devenu Sarkozyste? Sûrement pas. Le fric, alors? Ca a dû entrer dans l'équation, mais sur un mode mineur. Un an après, à la lueur de cette interview du "Monde" pleine de contorsions pseudo-philosophiques et capillo-tractées, on voit se dessiner la réponse: le goût du pouvoir.


Philippe Val n'est pas plus à droite qu'avant, seulement il y a qu'aujourd'hui on l'écoute, lui l'ancien saltimbanque. Il a des responsabilités éminentes et reconnues, il peut croire que le cas échéant il saura faire peur. Belle évolution de carrière. A l'époque de la chanson "Lourdes", Patrick Font, de son côté, jouait un sketch qui s'appelait "le candidat des cons". A un moment, Font faisait dire à son personnage: "Je ne veux pas le pouvoir pour le pouvoir, mais le pouvoir... pour pouvoir pouvoir". Nous y sommes. Philippe Val aime "pouvoir pouvoir". De là à dire que c'est le candidat d'un con, je n'irai pas jusque là, car ce serait un grave manque de respect mais plus sérieusement: cette griserie, ce doux frisson ont un prix. On doit, de temps à autre, renvoyer l'ascenceur et convenir, faisant écho à un triste personnage commme Eric Besson, que des blagues à la Stéphane Guillon, non, décidément, c'est pas des manières.

On doit ce faisant, Monsieur Philippe Val, accepter l'idée qu'on vous préférât, par principe, un histrion qui n'a pas la moitié du talent que vous aviez il y a trente ans - et même depuis, lorsque vous étiez vous-même chroniqueur humoristique sur France Inter, à 7h55, juste avant les trucs "sérieux". Beurre, argent du beurre, etc, on ne peut pas tout avoir.

Ciao, belli.

samedi 27 mars 2010

Les prêtres pédophiles, ou l'argument de mauvaise foi

"Oui, mais les Noirs aux Etats-Unis...": c'est la réponse définitive, pleine de sous-entendus, que faisaient les communistes fervents à toute critique de l'Union Soviétique. Souvenir de la terreur stalinienne et de ses millions de victimes, sous-production et pénuries, gaspillage, corruption, répression de la dissidence, impérialisme, retard technologique, pouvait-on leur dire. "Oui, mais regardez la situation des Noirs aux Etats-Unis..." s'entendait-on répondre. Les scandales historiques de l'esclavage et de la ségrégation et leurs conséquences ont, entre autres joyeusetés, toujours terni le prestige du "Land of the Free". N'empêche que cette réponse, rhétorique de la paille et de la poutre, prêtait à sourire, à force. Il se pourrait cependant que ce genre d'argument reprenne du poil de la bête.
Prêtres pédophiles: lors de leur assemblée plénière à Lourdes, cette semaine, les évêques de France ont exprimé ressentir «tous honte et regrets devant ces actes abominables», dans un «message cordial de soutien» à Benoît XVI. "Honte et regrets", oui, c'est bien le moins. D'autant que cet acte de contrition public s'inscrit dans une réaffirmation de leur fidélité au chef suprême de l'église catholique: or un récent article du "New York Times" vient de l'accuser d'avoir naguère caché sous le boisseau les agissements d'un prêtre ayant abusé d'enfants aux Etats-Unis. On ne peut évidemment pas exiger d'une assemblée d'évêques qu'elle se mette à critiquer le pape, pas plus qu'on ne demanderait au Comité Central du Parti Communiste Chinois de voter une résolution contre Hu Jintao. Mais on ne peut s'empêcher de décoder ce "message de soutien" comme s'inscrivant dans une stratégie de communication (de crise) récemment déployée par le Vatican: Benoît XVI serait en ce moment victime d'un "acharnement médiatique". On avance le fait que Joseph Ratzinger a publiquement reconnu, le 20 mars, la responsabilité de l'Eglise dans les abus commis en Irlande et vertement condamné l'omerta écclésiale. S'en prendre à lui - notamment également à travers les révélations sur son propre frère - serait donc foncièrement injuste, Joseph Ratzinger ayant été le premier pape à vraiment prendre le sujet à bras-le-corps, si l'on ose écrire. Benoît XVI victime, donc. Et avec lui le clergé catholique tout entier, pourquoi pas. Victimes des méchants médias qui font rien qu'à divulguer, semaine après semaine, les "misérables petits tas de secrets" qu'on s'était évertué avec application à enfouir au fond des placards. Qui font rien qu'à ouvrir grand leurs colonnes, leurs micros, leurs écrans à des enfants désormais grands, marqués à jamais par des salopards à la soutane entre les dents. L'"acharnement médiatique": pathétique système de défense, systématiquement mis en avant par ceux dont les projecteurs soulignent l'indécence. Le Pen, avec son "détail", se disait lui aussi victime de "l'acharnement médiatique".
En parallèle, autre contre-feu, est relancé le débat sur le célibat des prêtres: autorisons les curés à convoler en justes noces, à consommer leur mariage et à engendrer leurs propres bambins, nous dit-on en substance, et vous verrez, ces horreurs pédophiles disparaîtront. Outre le fait qu'on oublie au passage qu'une majorité des cas d'abus sexuels sur enfants sont de nature incestueuse, il y a dans la réanimation de cette polémique entre cathos progressistes et conservateurs quelque chose de proprement stupéfiant: si problème il y a, dans ces affaires récurrentes de prêtres pédophiles ce serait, in fine, celui de la misère sexuelle consubstantielle à l'appartenance au clergé catholique. Pauvres prêtres, mettez-vous à leur place: ils sont privés de cabrioles pour le restant de leurs jours, alors forcément, ils ne peuvent pas s'empêcher. Le plus terrible, c'est l'insoutenable sentiment de culpabilité qu'ils doivent ressentir après avoir tripoté des gamins, vous imaginez? Ça doit être affreux. Victimisation des bourreaux, là encore.
Ces pitoyables lignes de défense n'endigueront pas la vague de dégoût qui déferle jusqu'au sein des fidèles catholiques eux-mêmes. Car de surcroît, il apparaît comme évident que ni les crimes pédophiles ni la politique visant à les étouffer ne sont des phénomènes isolés, que ce soit dans le temps ou dans l'espace. La personnalité et le passé de Benoît XVI ne sont, en l'espèce, que des épiphénomènes, c'est bien l'institution elle-même qui a perdu tout crédit. Comment appelle-t'on une organisation fortement hiérarchisée qui commet des crimes à grande échelle tout en passant son temps à les dissimuler? Du côté de Naples, on appelle ça la Camorra, tandis qu'à Reggio on parlera de N'Drangheta et à Syracuse de Cosa Nostra. Dans le reste du monde, il faut dire: Eglise Catholique, Apostolique et Romaine. De fait, pas besoin de remonter aux crimes de l'Inquisition ou à l'appel d'Urbain II à la croisade pour remettre en cause l'autorité de cette institution dans le débat public. Il suffira d'évoquer les turpitudes contemporaines de cette machine à fabriquer des maniaques sexuels et à en assurer l'impunité. Et, ce faisant, instaurer un cordon sanitaire délégitimant par avance, de Brest à Varsovie et de Dublin à Rome, toute vélléité de cette institution d'imposer ses vues sur des sujets comme l'avortement, la contraception, le port du préservatif, la procréation médicalement assistée. Et ses avis péremptoires sur la morale individuelle et collective en général.
On goûtera dès lors sans vergogne le plaisir d'argumenter comme naguère les communistes à propos de l'Union Soviétique: "L'Église s'oppose à l'avortement car elle défend la vie - Oui, mais le scandale des prêtres pédophiles..." / "L'Église réprouve la recherche sur les embryons - Oui, mais le scandale des prêtres pédophiles..." / etc... On se délectera ouvertement d'une rhétorique à base de mauvaise foi, afin de contrer les attaques des représentants d'une foi peut-être pas plus mauvaise qu'une autre, mais qui n'ont aujourd'hui que le droit de se taire. Voltaire, reviens, on est tous avec toi!
See you, guys