mardi 9 août 2011

De l'utilité d'un Claude Guéant heureux

« Le soleil est rare, et le bonheur aussi... » chantait Serge Gainsbourg. Aussi lorsqu’en cet été maussade s’affiche la mine réjouie d’un homme qui, en substance, clame haut et fort qu’il est heureux, on ne peut que marquer son intérêt. Cet homme, c’est Claude Guéant, Ministre de l’Intérieur de la République Française. Le printemps arabe vire à l’été sanglant, les marchés financiers vacillent (ça devient une habitude), l’Europe s’enfonce dans son néant politique de « machin » ingérable et ingéré, la guerre en Afghanistan vient de faucher deux soldats français supplémentaires mais bon, heureux, il est, Claude Guéant. Sinon, comment expliquer qu’il se soit fendu, ce 8 Août, d’une déclaration, comme ça, tout à trac, sans qu’on ne lui ait rien demandé?

Alors quoi? Aurait-on enregistré une notable amélioration sur le front des « atteintes aux personnes »? La confiance reviendrait-elle entre les forces de police et les habitants dans les « quartiers »? Non, rien de tout cela. L’objet de ce communiqué de Claude Guéant, c’est un état statistique des expulsions d’immigrants illégaux. Du temps de son prédécesseur, Brice Hortefeux, l’objectif «avait été fixé à 28.000 reconduites, (il a) décidé de (le) remonter à 30.000». «Pour l’instant, il semble que nous puissions atteindre cet objectif», et «si nous l’atteignons, ce sera le meilleur résultat que nous aurons historiquement enregistré», a souligné Claude Guéant. Alors, elle est pas belle, la vie ? 28 000, c’était déjà pas mal : c’est l’équivalent d’une ville comme Soissons, en Picardie. Hop, a p’us Soissons. Mais 30 000, là, respect : on vise quelque chose comme Saint-Laurent-du-Var, ou Mont-de-Marsan. Bon. Notons qu’à date, il ne s’agit encore que d’un objectif à atteindre à la fin de l’année : d’ci là il peut s’en passer, des choses, comme une grève d’Air France (c’est rare, mais ça arrive). Cela dit le ton est donné : à cœur vaillant, rien d’impossible, allez, tope-là, 30 000, et cochon qui s’en dédit. Ça sera un résultat « historique », hosanna au plus haut des cieux.

Mais, peut-on se demander, pour quoi faire? Pourquoi accroître de 7% la charge de travail de policiers passablement débordés ? De la part d’un ministre a priori sérieux, on pourrait s’attendre à des explications socio-économiques, portant sur la pénurie de logements sociaux, ou sur les emplois clandestins que des patrons peu scrupuleux seront bien obligés de pourvoir avec des salariés déclarés. A minima, le Ministre de l’Intérieur pourrait mentionner le fait que «dura lex, sed lex » et que son boulot c’est de la faire respecter, justement. 2 000 contrevenants supplémentaires sanctionnés, en soi c’est un résultat respectable quand on est ministre de la loi et de l’ordre. Bien sûr, à chacune de ces motivations on pourrait faire des objections, à commencer par le fait que l’immigration clandestine est, par définition, difficile à quantifier, et que donc, 28 000 ou 30 000, quelle différence ça peut bien faire ? Mais la question n’est pas là.

Car ce qui est remarquable, dans ce communiqué triomphaliste, c’est qu’aucune de ces finalités n’est évoquée. Non, la « maîtrise des flux migratoires » est une « priorité » car «il s’agit d’une vision de la France de demain», rien que ça. Le ministre explique que la France «a une histoire, des racines, une culture, un corps de doctrine sociale, juridique, très profondément ancré dans l’opinion et les Français tiennent à tout cela». Il s’agit de s’occuper encore plus sérieusement des clandestins « pour que ceux qui viennent puissent adopter cette civilisation française, être intégrés, sinon nous allons à une France de communautarisme, de juxtaposition de communautés, de cultures, de groupes, chacun avec leur histoire et leur religion, ce n’est pas conforme à l’idée que nous nous faisons du pays uni ». Ah bon, donc le problème c’est la clandestinité, un immigré clandestin serait bien moins susceptible qu’un « légal » d’adopter la « civilisation française »? Vous n’y êtes pas : le ministre annonce dans la foulée qu’il entend réduire l’immigration légale de 200 000 à 180 000 entrées. Le problème c'est l'étranger, point-barre.
La Police des Frontière a des objectifs, son ministre a une « vision de la France de demain» : accroître les premiers (de 28 000 à 30 000) ne peut qu’embellir la seconde. De 7%. Et la réduction de 10% de l’immigration légale l’améliorera encore d’autant.

En terre helvétique un parti., l'UDC, véhicule, à coup d'initiatives récurrentes, une "vision" très similaire de la "Suisse de demain". Mais par ici, personne ne lui dispute cette "vision".



Un ministre heureux, donc. Non pas parce qu’il fait bien son boulot de ministre de la République, mais parce que des considérations d’ordre statistique lui permettent de remplir sa vraie mission : celle d’une flanc-garde national-sécuritaire en vue de la Présidentielle de 2012. Cette mission vient compléter celle assignée aux tenants de la « Droite Populaire », fraction de l’UMP dont la tâche est de passer un vernis républicain sur ce que la présidente du Front National dit tout haut et que, gnagnagna, les Français pensent tout bas. Mais tandis que les propositions de Thierry Mariani, Lionnel Luca et consorts se font jusqu’à présent régulièrement reconduire à la frontière du Parlement, Claude Guéant, lui, « est dans l’action ». Si la maladie est la désaffection de l’opinion, Guéant et sa « vision de la France» c’est du Lepénisme à dose homéopathique et un traitement dûment suivi. La « Droite Populaire » par contre c’est du bon gros générique, mais la lourde prescription n’a pas encore atterri chez le pharmacien. Ce diptyque, qui fonctionne comme une petite horloge, est la dernière trouvaille de la Sarkozye pour récupérer le fameux « électorat populaire » tout en épargnant au Président d’en faire lui-même des wagons.

« Le soleil est rare, et le bonheur aussi... Mais tout bouge, au bras de Sarkozy?». Non, en fait, depuis le début, rien ne change.



Ciao, belli

vendredi 17 juin 2011

Le "Silence des Agneaux" sociétal

Remarque préliminaire : malgré mon patronyme je n’ai aucun lien, de près ou de loin, avec le citoyen Luc Ferry, philosophe à temps partiel, ci-devant Ministre de l’Education Nationale et présentement touilleur de ragots. Ce préambule afin de me permettre souligner l’aspect remarquable, à mon sens, de la polémique déclenchée par le monsieur, sans être soupçonné d’un quelconque favoritisme d’ordre familial.

Luc Ferry, donc, que je qualifierais volontiers de signe des temps politiques à lui tout seul. Temps incertains, calme apparent masquant des tensions intenses prêtes à éclater – le fameux calme avant la tempête. Luc Ferry qui, à la façon d’un matois pilier de bistrot cherchant à impressionner ses compagnons de beuverie, laisse entendre publiquement qu’il sait des choses très graves à propos de quelqu’un de très important mais dont il doit taire le nom. Ce quelqu’un, un ministre de la République, s’il vous plait, aurait rien moins que partouzé avec des garçons mineurs au Maroc. L’affaire aurait été étouffée, elle serait connue au plus haut niveau de l’Etat, mais chut, il ne saurait en dire plus. Dès la diffusion de ces propos, le monde médiatico-politique s’est emballé et, de façon transversale, on retient des commentaires la chose suivante : Luc Ferry est irresponsable car il « nourrit le populisme ». A priori on ne peut qu’opiner du bonnet et relever que oui, l’activation de soupçons de dégueulasserie sur « ceux d’en haut » par une personnalité issue de – et en constant lien avec – l’appareil d’Etat, qualifiée d’ « intellectuel organique de la droite » par un Alain Duhamel, ne peut que légitimer le fameux « tous pourris ». On remarquera, cela étant, qu’une telle unanimité des grandes « plumes » de la presse est susceptible, elle aussi, de nourrir ledit « populisme » (« Ben tiens, les journaleux et les politiques, copains comme cochons »), mais là n’est pas la question.

La vraie question, c’est que la sortie de Luc Ferry et le tollé qui s’en est ensuivi est symptomatique du vent médiatico-politique singulier qui souffle en cette pré-campagne présidentielle.

Les sondages laissent entendre de façon récurrente que le Front National à la sauce Marine Le Pen est train de s’installer solidement dans les préférences de l’opinion – épée de Damoclès d’un « nouveau 21 Avril » dont on ne saurait trop dire s’il sera « à l’envers » ou « à l’endroit ». Ce phénomène tétanise les partis et le personnel politique dits « normaux », et avec eux de nombreux éditorialistes – sans parler des sondeurs, qui ne savent plus trop comment bidouiller leurs chiffres bruts. Mais quel est le terrain sur lequel le F.N., avec ou sans Marine Le Pen, est le plus à l’aise ? Certainement pas celui de l’économique et du social, mais bien plutôt celui du jugement moral, du « ressenti », de la subjectivité sublimée. Sur ce terrain il peut vilipender, railler, s’indigner, frapper à droite et à gauche. Et sur ce terrain, droite et gauche dites de gouvernement, davantage encore que sur les questions de multi-culturalité, d’immigration ou de sécurité, sont d’emblée perdants.

Or ces dernières semaines, le débat politique en France est quasi-exclusivement occupé par les questions morales, à l’initiative même des partis de gouvernement. A droite, on a compris qu’à l’instigation du conseiller Elyséen Patrick Buisson on entendait sciemment « travailler » l’opinion sur les « valeurs ». Mais le P.S. y met également du sien : en quelques jours émanent de ses rangs un projet d’autorisation du mariage homosexuel et l’idée d’une dépénalisation du cannabis. Ajoutons à ce magma les remugles de l’ « affaire DSK » qui, contre toute évidence, peine à rejoindre la rubrique des faits-divers, n’oublions pas le doigt d’honneur d’Henri Emmanuelli, et le tableau est complet. Cet « air du temps », la flatulence verbale de Luc Ferry et les commentaires qu’elle a suscités en sont la manifestation exemplaire.

Tout se passe comme si, dans cet entre-deux du temps politique, faute d’affrontement explicite inter- ou intra-partis « de gouvernement » sur les questions économiques et sociales, d’énergie, d’environnement, de construction européenne, de politique étrangère, les uns (politiques) et les autres (médias) se rabattaient sur des enjeux qu’on pourrait qualifier de « petit-bourgeois ». DSK est-il un gros dégueulasse ou la victime d’un malentendu? A-t-on couvert les cabrioles pédophiles d’un grand de ce monde? Faut-il permettre à Alix et Enak de convoler en juste noces? Est-il bien raisonnable d’incarcérer le géniteur de la fille du coupeur de joints? Toutes ces questions sont sensibles, certes, mais on sent bien que, de tout cela, l’électeur de 2012 se contrefout plus ou moins allègrement. Et dût-il, incidemment, se soucier de ces enjeux, il se trouve sur les linéaires du supermarché politique un produit qui lui propose des réponses simples, claires : le F.N. de Marine Le Pen.

Or Marine Le Pen, justement, se garde bien de labourer le champ moral. Bien sûr, sommée de se prononcer sur le mariage homosexuel, elle répond en substance « et pourquoi pas la polygamie, tant que vous y êtes ? » mais là n’est pas son propos principal. Elle préférera marteler son programme économique et social – où la fameuse « préférence nationale » n’est plus qu’un message subliminal – fait de « retour au Franc », de « lutte contre le mondialisme et le fiscalisme » etc. : toutes choses sur lesquelles les politiques « de gouvernement » ne semblent pas vouloir lui apporter la contradiction, tâche pourtant aisée a priori. Ce non-débat, ce paradoxe – désertion par l’une et par les autres des terrains sur lesquels ils ont respectivement l’avantage – ne peut, en définitive, que bénéficier à Marine Le Pen s’il est vrai, et tout porte à le croire, que la présidentielle de 2012 se jouera largement sur les questions auxquelles elle apporte aujourd’hui des « réponses » : l’emploi, les salaires.

Alors ce tapage à la Luc Ferry, ce « buzz » interminable sur les questions morales, ne nourrit pas le « populisme ». Il l’ignore, tout simplement, et c’est pire. Car ce boucan n’est rien d’autre, en définitive, qu’un silence assourdissant, un « silence des agneaux ». Si ce silence continue, la louve va les bouffer tout cru.

See you, dudes.

mercredi 18 mai 2011

DSK, douleur du "doute raisonnable"

La semaine dernière encore, les aficionados de Dominique Strauss-Kahn laissaient entendre qu’il convenait d’organiser avec soin « l’atterrissage » de leur candidat favori sur la scène politique française : on entendait ménager une sorte de sas de décompression à DSK afin qu’il puisse prendre le temps de se réhabituer aux petites réalités hexagonales. « Atterrissage » prévu fin Juin-début Juillet, donc, pile à temps pour se lancer dans les primaires du PS.

Mayday, mayday : en fait d’ « atterrissage », c’est plutôt à une descente en piqué de l’intéressé qu’on a assisté ce week-end, se concluant par un crash qu’on peut d’ores et déjà qualifier de final, quels que soient les développements à venir de l’affaire. Accusé de tentative de viol sur une femme de chambre du SOFITEL de Manhattan, DSK risque plus de soixante-dix ans de prison et, à l’heure où j’écris, croupit dans une cellule aux confins du Bronx. Game over.

Ce 14 Mai 2011 est au monde politico-économique, bien au-delà des frontières françaises, ce que le 11 Septembre 2001 fut au monde tout court. « Sidération », « stupéfaction », « consternation », voila quelques-uns des mots glanés au fil des commentaires qui ont déferlé ces dernières quarante-huit heures. Certes, la nouvelle est, comme on dit, « énorme ».

Mais ce qui n’est pas moins sidérant que la chute de DSK de cette roche Tarpéienne, c’est le Capitole au sein duquel l’homme avait bien vite été installé. A un point tel que l’organisation de primaires à gauche, voire l’existence d’un premier tour à l’élection présidentielle semblaient quasi-insultantes à l’égard du personnage. Comment donc: un homme béni par le « Financial Times », avalisé par le CAC 40, chouchou des électeurs centristes et au delà, devait encore s’abaisser à faire des risettes au populo? On vantait son expérience, sa compétence. Il planait au-dessus des basses contingences. Il était l’homme providentiel et rien ne devait arrêter sa marche vers le pouvoir, pas même les ambitions légitimes de ses petits camarades. Pensez-donc : il dominait les sondages et ça, c’est sacré. Seuls de mauvais esprits, dont votre serviteur, pouvaient faire remarquer que cette performance dans les sondages était peut-être bien liée à l’absence et au silence que lui imposait son statut de président du F.M.I. Mais non : DSK pour 2012, c’était comme Delors pour 1995, mais en mieux, car on sentait bien qu’il allait y aller pour de vrai.

Oui mais voilà : sans préjuger de ce que donnera l’enquête menée aux Etats-Unis, on note que les langues commencent à se délier ici et là (le lion est à terre, les chacals reprennent courage) et du coup, cette histoire d’agression d’une femme de chambre, aussi incroyable qu’elle soit, paraît éventuellement plausible. « Son problème, c’est les femmes », entend-on dire pudiquement. Plus crûment, on comprend que l’homme le plus intelligent de la scène politique française, deus ex machina d’une régulation mondiale à venir (inch’ Allah), a peut-être bien une bite à la place du cerveau. Ca la fout mal, forcément.

D’où, sans aucun doute, la « sidération » des vrais et faux amis de DSK, dans et hors le Parti Socialiste. Car ce « penchant » relevait apparemment, dans le monde médiatico-politique, du secret de polichinelle. Alors si on comprend la limite que se sont jusqu’alors fixée les journalistes politiques quant à la vie privée des personnages qu’ils observent – c’est tout à leur honneur – on comprend moins l’espèce de fascination béate que suscitait Dominique Strauss-Kahn auprès de toute une population « dans la connivence ». La sordide affaire du SOFITEL « consterne » beaucoup de ce petit monde bien informé, non uniquement parce qu’ils ressentent une profonde douleur à l’idée du terrible sort qui attend DSK (au mieux l’oubli, ou plutôt le refoulement), mais aussi – et je dirais surtout – parce qu’aucun d’entre eux n’est capable de mettre sa main au feu que cette histoire d’agression sexuelle soit rigoureusement impossible. Se dire qu’on a peut-être adulé, pendant des années et en partie en conscience, un pauvre détraqué, supérieurement intelligent mais détraqué tout de même, se dire que derrière l’homme politique parfait aux costards impeccables se cachait peut-être la figure d’un « gros dégueulasse », voilà qui est véritablement « sidérant ».

Larmes, cris, lamentations des anciens laudateurs. Non sur le sort d’un grand de ce monde tombé au fond du trou, encore moins sur celui d’une femme de chambre qui se serait fait agresser, mais sur eux-mêmes, finalement, dès lors qu’ils réalisent que dans cette affaire ils ont un « doute raisonnable ». Et qu’il ne profite pas à l’accusé, et encore moins à eux-mêmes.
A suivre, sans doute…



Ciao, belli

samedi 14 mai 2011

FFF, UMP: Superdupont rongé par le doute

L’exaltation de l’identité nationale française et sa sublimation dans un grand élan collectif passent bien souvent (si ce n’est le plus souvent , en temps de paix) par le spectacle sportif et tout particulièrement par le football. Or cette production spectaculaire, tout comme celle de la musique, s’appuie sur une certaine forme de mondialisation, mais suivant un processus inverse : la musique trouve toujours sa source dans un environnement culturel singulier et aspire à l’universel, tandis que le spectacle footballistique s’appuie potentiellement sur un rassemblement d’hommes de toutes origines et délivre, au final, un émoi local ou national. Pour ce qui est de la musique, tout le monde se contrefiche du fait que le groupe « Arcade Fire » soit canadien ou qu’Anton Dvorak soit tchèque, à tout le moins ça n’entre pas en ligne de compte lorsqu’il s’agit de dire si l’on aime ou pas. De même avec le football : peu importe l’origine d’un joueur, voire qu’il ait un second passeport, pourvu qu’il contribue à stimuler la joie, les cris, les coups de trompe et les troisièmes mi-temps triomphantes de tout un « peuple » peinturluré.

Pour ce qui me concerne, ce genre d’émoi glisse sur mon entendement comme la notion de santé publique sur la conscience de Jacques Servier. Mais cette indifférence soudaine, partagée par des foules immenses, à l’égard de la couleur de peau et des origines m’a toujours semblé constituer l’une des illustrations les plus évidentes de l’idéal méritocratique. Evidemment cet idéal, en soi, n’est pour rien dans le fait qu’un beau jour un gamin d’origine X ou Y et/ou socialement modeste se retrouve propulsé héros national ou local et, accessoirement, riche à millions. C’est d’un processus mercantile qu’il s’agit – les joueurs s’achètent et se revendent – dont la finalité est la performance sportive, et surtout les monceaux de fric qui vont avec. Et dans ce processus, l’origine de la « marchandise » est un facteur négligeable, pourvu qu’elle s’avère lucrative. N’empêche, le monde du football portait au moins cette exemplarité, même involontairement.

Et bien même pas, si on s’en tient à la déconcertante « affaire des quotas »: quelques olibrius parmi les dirigeants de la Fédération Française de Football ont semble-t-il envisagé sérieusement de mettre en place des quotas dans la sélection des joueurs, en particulier au détriment des joueurs noirs.

L’une des raisons évoquées lors de cette discussion est que, « trop costauds », les Noirs ne seraient pas assez efficaces. Voyez l’Espagne, pas un seul black et hop, champions du monde. Pathétique, ce genre de considération est un écho lointain, mais inversé, de la propagande patriotarde de 14-18 sur la « Force Noire », selon laquelle les tirailleurs « sénégalais » allaient ratatiner les boches en moins de deux, et y a bon Banania. Et du coup, allez savoir : il n’est pas exclu que ces préjugés physiques aient, ici et là, contribué par le passé à la surreprésentation des Noirs dans l’équipe de France. Mais là, crac, le doute, les Noirs balèzes ça marche plus, il en faut moins. Notons au passage que ce type de raisonnement fait l’impasse sur l’encadrement et le coaching qui, d’après ce que je crois comprendre au football, sont un tout petit peu complètement essentiels, mais bon. Quoi qu’il en soit, il semble qu’un certain nombre de dirigeants du football français s’avèrent un tantinet ébranlés dans leurs certitudes, au point de remettre en question la logique plus ou moins darwinienne qui prévaut en matière sportive. Obsession identitaire, doute identitaire.

A cet égard, plus intéressante encore est la seconde raison sous-tendant l’idée de quotas : avoir trop de joueurs à double nationalité (entendez principalement : franco-quelque-part-en-Afrique-de-l’Ouest) dans les équipes locales, c’est courir le risque à terme que ces joueurs choisissent le pays de leur second passeport pour jouer en « national » plutôt que la France, autant dire une trahison. Le même risque, notons-le, est également identifié pour ce qui concerne les joueurs d’origine ceci ou cela. Plus intéressante car, en deux temps trois mouvements, deux illustres zozos du monde politique ont jugé bon de « rebondir » sur cette question de la double nationalité et d’en élargir l’enjeu : l’un, Claude Goasguen, pour carrément envisager de l’interdire, l’autre, Thierry Mariani, pour proposer un fichage des bi-nationaux. Rappelons que si le premier est un éminent représentant du courant « anciens du groupe Occident » au sein de l’UMP, le second anime au sein du même parti la mouvance « Marine-land, pourquoi seulement à Antibes ? ». Autant dire des hommes politiques à la conscience nationale chevillée au corps, des hommes politiques dont on imagine qu’ils se tatoueraient volontiers des drapeaux tricolores sur l’épaule, des hommes politiques dont on soupçonne que la qualité de Français leur procure quotidiennement un grand frisson. Pourtant, Goasguen et Mariani observent leurs contemporains comme Gregor Mendel ses drosophiles, et ils en arrivent à la terrible conclusion que l’état de Français est un caractère récessif. Dans leur analyse, que par malheur cette nationalité se trouve en concurrence avec une autre et pffuit, terminé. La quête effrénée, en France, de l’ « identité nationale », ressemble à la chasse au dahu que l’on fait subir aux gosses en classe de montagne. Comme le dahu, elle est introuvable tant elle est fragile, en définitive cette quête peut s’avérer anxiogène. Obsession identitaire, doute identitaire.

Certains dirigeants du football français ne semblent plus assumer le caractère intrinsèquement mondialisé du spectacle qu’ils produisent. Ils en viennent à se demander à quoi ça devrait ressembler, une équipe de France. Un peu comme si Apple Inc., parce qu’une partie des iPad est fabriquée au Japon, se mettait à douter de son efficacité comme entreprise, donc de son américanité. Dans la foulée, des UMP à poil dur révèlent, bien involontairement, leur angoisse existentielle, qui sans aucun doute traverse également leurs cousins frontistes.

Décidément, Superdupont ne se porte pas bien. Mais si je dois avouer que je me tamponne allègrement de l’avenir du football hexagonal, l’incertitude qui ronge les politiques obsédés du tricolore ne peut que me réjouir.

A wech all

mercredi 27 avril 2011

Qu'un seul être vous manque, et bof...

Il est l'Innomé, le Très-Haut, l'Invisible. Croire en Sa présence est un pari, mais ne pas y croire serait un défi. On le dit Tout-Puissant, même si la réalité de Sa puissance n'est une évidence qu'aux yeux de ceux qui croient en Lui. Il est dit unique, et lui imaginer des pairs serait offensant, à tout le moins pour Ses fidèles. Il n'est accessible qu'à bien peu, mais Il est doté d'intercesseurs qui, en de rares circonstances, laissent transparaître Ses desseins au commun des mortels.

Comme sa femme, par exemple. Ou Pierre Moscovici.

Cela va faire des années, maintenant, que plane sur la scène politique française "le scénario Dominique Strauss-Kahn". Des années que l'homme incarne une épée de Damoclès placée au dessus de la tête de Nicolas Sarkozy. Ce dernier avait cru bon de l'exiler pour en éloigner la menace mais las, le Parti Socialiste s'est arrangé pour que le planning du "machin" des primaires ouvertes soit compatible avec la durée du mandat de "DSK" à la tête du F.M.I., et bisque bisque rage. Il est vrai que de sondage en sondage - et à défaut d'un leadership clair à gauche - Dominique Strauss-Kahn est apparu comme un recours. Seulement voilà, un président en exercice du F.M.I. ne saurait mêler sa voix aux politicailleries quotidiennes de son pays d'origine - un devoir de réserve, qu'on requalifiera volontiers en "devoir de décence". De fait, depuis bientôt cinq ans ou presque, Dominique Strauss-Kahn ne dit ni ne fait rien qui puisse avoir un quelconque rapport avec les enjeux politiques en France. Mieux: sa participation à l'élection primaire du Parti Socialiste reste, à ce jour, une hypothèse. Les sondeurs, cependant, qui quand ils ne savent pas spéculent, l'incluent systématiquement dans leurs enquêtes d'intentions de vote. Dès lors on en parle, même si lui-même ne prononce pas un mot. Dès lors il est présent, même s'il n'est pas là.
Pour l'intéressé, cette virtualité a longtemps été un atout, c'est aujourd'hui un boulet. Seuls quelques "communicants", au nom de la vertu supposée de la "rareté" théorisée par Jacques Pilhan, doivent encore trouver des avantages à cette place "au-dessus de la mêlée". Ne doutons pas qu'il se trouve près de "DSK" quelque Séguéla de rencontre pour se réjouir de cette absence de son client sur la scène politique. A tort: cette vraie-fausse candidature tourne désormais au ridicule.

Car la donne a changé. L'enjeu, désormais, n'est pas que le Parti Socialiste et, partant, la gauche, dispose d'une alternative "crédible" à Nicolas Sarkozy. Si on en croit les sondages - qui, en l'occurrence, sont un bon repère puisque ce sont les enquêtes d'opinion qui ont "fait" Dominique Strauss-Kahn ces dernières années - ils sont désormais plusieurs au P.S. à prétendre à ce titre, tant s'est dégradée l'image du président sortant, et pour cause. L'enjeu, désormais, pour le P.S., c'est d'émerger significativement lors d'un premier tour des présidentielles qui verra une déferlante de candidatures y'à-qu'à-faut-qu'on, et pas seulement celle de Marine Le Pen. Et tout porte à croire que le national-populisme d'une part, la gauche radicale d'autre part feront mieux que gêner les candidats "crédibles" - et pour cause, là encore. Or dans ce contexte, rien ne prouve que "DSK" soit un cheval gagnant. Mieux: pour peu qu'in fine le P.S. se présente aux électeurs sous le visage de Dominique Strauss-Kahn, dans la seconde Mélenchon et Besancenot crieront à l'unisson: "poule!" - par les temps qui courent, être le socialiste préféré du monde des affaires est un handicap. Bref, en l'état, Dominique Strauss-Kahn ferait un excellent candidat de second tour, pourvu qu'il puisse sécher le premier. Il serait donc urgent qu'il se mette à l'ouvrage.

Laurent Joffrin, dans le "Nouvel Obs'", suggérait il y a quelques semaines à "DSK" de démissionner immédiatement de sa présidence du F.M.I. pour signifier à l'électorat, par un acte visible, son engagement dans la course. Sous l'hypothèse qu'il entende se présenter c'est un excellent conseil, que l'intéressé ne semble pas vouloir suivre. Sans doute prête-t-il davantage l'oreille à ces "experts" qui lui suggèrent de continuer à jouer les sphynx, arguant de sa récurrente performance sondagière. Et si justement, elle ne tenait qu'à ça, sa performance dans les sondages: à son absence, et surtout, à son silence? Pour en avoir le coeur net il conviendrait, justement, de mettre fin à l'un et à l'autre. Or tout se passe comme si Dominique Strauss-Kahn souhaitait affronter ce moment de vérité le plus tard possible. C'est sans doute un homme brillant, intelligent mais là, soyons clairs: ce petit jeu de "com" est un jeu de con. Tant pis pour lui.

Car, comme pour l'Autre, la foi peut n'avoir qu'un temps, pour peu qu'on l'aie jamais eue.

Ciao, belli