Ce qu'il y a de bien, avec le foot, c'est que, contrairement au water-polo ou au curling, c'est un sport qui donne à réfléchir. Attendez, partez pas, je m'explique: avec les autres sports, lorsque se déroule une épreuve, la plupart du temps l'événement en soi ne sera jamais que sportif. Tandis qu'avec le foot, on a vite fait d'embrayer sur des tas d'autres choses...
Souvenez-vous, c'était il y a à peu près six mois (voir ici-même et la même chose, en couleur, sur Rue89), la France s'émouvait parce qu'une banderole insultante pour les "ch'tis" avait été déployée par des supporters du PSG. Enfin, "la France", disons ses médias et une bonne partie de sa classe politique. On découvrait ou feignait de découvrir que les stades sont souvent remplis d'un nombre non-négligeable de crétins absolus. Et on était d'autant plus choqué que, cette fois, il ne s'agissait pas d'injures racistes "ordinaires": les bananes jetées aux joueurs noirs, passe encore, mais insulter les "gens du Nord", ça, non.
Aujourd'hui, nouveau drame d'ampleur nationale: des supporters ont sifflé la "Marseillaise" lors d'un match amical France-Tunisie hier soir. Les supporters en question, d'après les documents que diffuse la presse, étaient plutôt jeunes et bronzés, bref des "Français d'origine maghrébine" comme on dit, car quand on n'est pas blanc-blanc on est toujours un Français-d'origine-quelque-chose, même à la quatrième génération. (Là-dessus j'en ose une très mauvaise: un match amical, c'est un match qui compte pour du beur)
L'affaire est grave: Nicolas Sarkozy lui-même, délaissant un moment le sauvetage de l'économie mondiale, s'est emparé du "dossier", flanqué de son Premier Ministre et des membres du gouvernement concernés. S'en sont suivis une avalanche de communiqués, la convocation séance tenante des instances nationales du foot et une série de "mesures à prendre". Ce soir, Roselyne Bachelot, Ministre des Sports, de la Santé et de je ne sais plus quoi, occupait le plateau du journal de France 2. Branle-bas de combat, tout le monde sur le pont.
Le truc, ce coup-là, c'est que contrairement à l'"affaire" de la banderole anti-"ch'tis", il y a des précédents identiques: la "Marseillaise" fut également sifflée lors de matches France-Algérie et
France-Maroc.

Il y en a un à qui ça n'a pas échappé: Jean-Marie Le Pen s'est fendu d'un communiqué sur l'échec de l'intégration de "masses étrangères". On lui objectera, a minima, que s'il n'avait tenu qu'à lui à une certaine époque, l'Algérie, le Maroc, la Tunisie et tout un tas d'autres pays remplis de gens à peau sombre seraient restés dans le giron de la France. Ces "masses", bien que nées sur des sols lointains, auraient donc été moins étrangères que ces gamins ayant vu le jour à moins de vingt kilomètres de Notre-Dame, hein, dis, Jean-Marie? N'empêche, cet hymne national sifflé pose la question de l'intégration. Mais pas forcément comme on l'imagine a priori.
Reprenons: des gens dont les parents ou grands-parents sont nés de l'autre côté de la méditerranée viennent assister à un match de foot entre la France et, disons, le pays d'origine de leurs ancêtres. Pour simplifier, admettons que les supporters siffleurs d'hier soir soient tous d'origine tunisienne. Rappel: un supporter de foot, qu'il soit ukrainien ou berrichon, est avant tout un supporter de foot. Son truc, c'est de démontrer bruyamment à quel point il adore l'équipe A. Assez fréquemment , cette dévotion implique ipso facto la détestation de l'équipe B, et plus encore des supporters de l'équipe B. En Amérique Latine, cette passion pourra aller jusqu'au meurtre, sous nos latitudes on se contentera le plus souvent d'insultes, de bousculades ou de bagarres.
Tout ça pour dire que nos supporters de l'équipe tunisienne, en tant que supporters, vivent l'événement avec une idée en tête: exprimer avec éclat leur détestation du camp d'en face, en l'occurrence "la France". Bon, là-dessus se pose un problème matériel: aucun d'entre eux n'a eu le temps de préparer une chouette banderole du genre "Français = enculés". A défaut de l'image, reste le son: on siffle donc l'hymne national du camp d'en face - fût-il chanté par une "compatriote" - c'est toujours ça de pris. Bref le supporter de l'équipe tunisienne, surtout en bande, ne se distingue en rien des autres supporters, c'est avant tout bien souvent un con: exemple s'il en est de l'unité de l'espèce humaine, exemple à jeter à la face de tous les racistes.
Là où ça devient troublant, c'est qu'on peut aisément affirmer que la plupart de ces supporters "tunisiens" sont de jure des Français car nés en France, et si ça se trouve leurs parents aussi. Idem pour les supporters "algériens" et "marocains" des matches précédents. Par ailleurs on peut imaginer que leur expérience du Maghreb, aux uns et aux autres, se limite à quelques vacances de ci-de là, et leur connaissance de l'Arabe, pour la plupart, à "Nah'din a mouk". D'où vient dès lors cette expression soudaine de déloyauté?
Première explication évidente, d'ores et déjà reprise ici et là dans les médias: l'"intégration" ne fonctionne pas comme elle devrait, c'est le moins qu'on puisse dire. Le sentiment national ne se décrète pas, notamment lorsqu'au quotidien flics, employeurs et un certain nombre de "Français de souche" vous rappellent que vous êtes d'origine ceci ou celà, explicitement ou implicitement. Celà étant dit il y a autre chose, qui renvoie au "phénomène foot": de même que pour la banderole anti-"ch'tis", il y a dans ces sifflets quelque chose de transgressif, donc d'éminemment jouissif pour un supporter chauffé à blanc. Siffler la "Marseillaise" - le départ tonitruant de Chirac de la tribune officielle lors du "France-Algérie" l'a prouvé - c'est l'assurance d'une réprobation outrée de la part d'une France perçue comme bien-pensante: politiques et médias mais aussi, dans le cas qui nous occupe, Français "de souche". La sur-réaction du gouvernement (et de l'opposition) quant aux incidents d'hier ne saurait que renforcer nos facétieux supporters dans le sentiment qu'ils tiennent là un truc efficace, aussi efficace qu'une bonne banderole remplie de gros mots ou une baston générale à coups de battes de base-ball.
Sur le fond, quant à moi, cette "Marseillaise" sifflée me laisse indifférent: pour des tas de raisons, je n'ai jamais vibré à cet hymne aux paroles grotesques, je n'ai pas de sillons à abreuver (mon côté urbain, sans doute) et quand bien même j'en aurais, j'ai beaucoup de difficultés avec la notion de "sang impur". Je suis sûrement un mauvais Français.
Finalement, on peut dire que siffler la "Marseillaise" ou la chanter au garde-à-vous avec la larme à l'oeil, si on y réfléchit bien, c'est la même chose: c'est exprimer une émotion autour de quelques vers de mirliton jetés sur une partition pompeuse, c'est renoncer à l'intelligence et se laisser entraîner par une force d'ordre symbolique et irrationnelle.
Du coup, ces supporters qui sifflent la "Marseillaise" expriment deux choses: d'une part l'importance qu'ils accordent à ce chant, d'autre part l'alignement sur un comportement - la transgression - qu'on retrouve chez tous les supporters excités de France et de Navarrre. Paradoxalement, cette "Marseillaise" sifflée signe une certaine forme d'intégration. D'intégration par la connerie, certes, mais d'intégration quand même.
Ciao, belli.