mercredi 23 août 2017

Helvetia Atao! a bougé...

... Désormais, retrouvez mon babil (et toutes les archives du présent site) sur https://helvetiaatao.com 

A wech all,

Riwal

samedi 28 janvier 2017

Dix ans, cause toujours

Il y a dix ans, presque jour pour jour, votre serviteur se lançait dans l'aventure d'un BLOG, autrement dit dans l'érection d'un mur virtuel sur lequel je pourrais coller mes affiches. Des affiches conçues sans autre limites que l'attention portée au "fact checking" et un silence absolu sur ma vie personnelle et professionnelle.
Évidemment il serait tentant de regarder dans ce rétroviseur, d'aligner les évènements et polémiques qui, depuis le 27 Janvier 2007, ont pu inspirer "Helvetia Atao" avec plus ou moins de bonheur et doctement d'en identifier un "best of". Mais ça serait fastidieux et un poil prétentieux. Souvenons-nous simplement qu'à l'époque le règne d'un président américain particulièrement nocif touchait à sa fin, qu'en France Nicolas Sarkozy avait un avenir. Qu'Abou Bakr Al Baghdadi était un parfait inconnu mais que la star mondiale Oussama Ben Laden allait bien, merci. Que Cabu, Charb, Wolinski, Honoré, Bernard Maris et toute l'équipe de "Charlie" étaient vivants, de même que Valéry Giscard d'Estaing. Que Recep Tayip Erdogan et Vladimir Poutine affichaient un tropisme autocratique et belliciste.
Bon, mais à part ça? Il y a tout de même quelque chose de fondamentalement nouveau dans le paysage: à la dérégulation économique et financière a succédé un formidable éclatement de la scène politique (supra-nationale ou nationale), ou plus exactement du sens donné à l'action politique dans ce qu'il est convenu d'appeler le monde des "démocraties occidentales".
La crise de 2008 est venue mettre cul-par-dessus tête un certain nombre de croyances dont, singulièrement, le dogme d'une dérégulation bienfaitrice: les états, donc la richesse publique, ont sauvé l'économie mondiale qu'une finance dérégulée allait précipiter dans le gouffre. Le problème c'est que ces événements n'ont pas été pensés par les élites politiques en place. On est, en quelque sorte, revenu à la normale et les politiques ont, chacun à leur manière de part et d'autre de l'Atlantique, repris leurs postures et discours habituels.
Seulement voilà: si les états ont réparé les dégâts de la crise dans l'économie virtuelle, ils se sont bien gardés d'en atténuer significativement les effets dans l'économie réelle - religion du "laisser-faire" aux Etats-Unis, "position du gestionnaire" (minimisation du déficit et de la dette publics) en Europe. Le tout dans un silence assourdissant quant aux finalites de la politique en tant que telle, autre que la perpétuation de ce qui a pu apparaître comme un "système" - un "système" dont  des pans entiers des corps électoraux se sont, ici et là, justement sentis exclus.
S'en est ensuivie la montée d'animaux politiques alternatifs bien vite qualifiés de "populistes", surfant sur les pulsions nationalistes les plus éculées, la xénophobie et, tournant le dos à la complexité du monde au nom d'un "anti-technocratisme", proposant des solutions simples. D'autant qu'entretemps une violence brutale, inspirée par une idéologie islamiste moyen-ageuse, a surgi au coin de la rue, menacant toutes et tous, partout, n'importe quand. Une violence, une idéologie face à laquelle les états ne sont pas infaillibles - quand ils n'en sont pas indirectement à l'origine par leur politique étrangère: l'invasion de l'Irak, la complaisance vis-à-vis du "soft power" des monarchies du Golfe. À cause de ce climat, mais surtout à cause de son incapacité à penser le rôle de la puissance publique (nationale ou supra-nationale) autrement que comme une facilitatrice de l'économie, face aux "yakafokon", la classe politique "normale" semble tétanisée, comme un lapin pris dans les phares d'une voiture. Aux Etats-Unis, la messe est dite malheureusement, au moins pour quelques temps, et on aimerait croire que l'Europe saurait montrer le chemin d'une politique réinventée.
Mais si on s'en tient à la campagne présidentielle actuelle en France, pas de quoi se réjouir: la question de la construction européenne, justement, est soigneusement évitée ou abordée superficiellement par les partis dits "de gouvernement" tandis qu'à l'extrême-droite ou à l'extrême-gauche on en fait un épouvantail: les premiers car ils ne savent en parler qu'en termes abstraits, l'extrême-droite car la "nation" et son idéologie lui semblent indépassables, l'extrême-gauche car le tropisme neo-liberal de la construction européenne actuelle lui apparaît comme une fatalité. En France comme chez ses voisins, le repli nationaliste n'est pas un fait objectif avec lequel il faudrait composer, c'est la prophétie auto-réalisatrice d'un personnel politique intellectuellement paresseux ou idéologiquement biaisé. Or la réinvention de la construction européenne est précisément ce a quoi la classe politique devrait essentiellement s'atteler, ce dont elle devrait surtout débattre, en France comme ailleurs. Car tout le reste, ou presque, en découle.

Vous l'aurez compris: en dix ans, ce blog n'aura pas gagné en optimisme. Mais c'est de ma faute, à moi, si la connerie humaine est toujours aussi bruyante?

A bientôt

dimanche 28 août 2016

En attendant les Barbares

Les femmes qui souhaitent se baigner vêtues d'un burkini ne devraient pas se voir interdire les plages, c'est le Conseil d'Etat qui l'a dit, arguant qu'on ne saurait restreindre les libertés individuelles lorsqu'il n'y pas d'atteinte à l'ordre public. Dans un Etat de droit qui s'assume en tant que tel, l'affaire devrait être entendue.
Oui mais voilà: en France, pays dont les autorités ou les "intellectuels organiques" ne manquent par ailleurs jamais une occasion de donner des leçons de démocratie et de légalisme à la Terre entière, l'air du temps n'est pas à la sérénité du droit et de la constitutionnalité. L'air du temps est à la crispation, au débat hargneux, au ressentiment. De l'avis du Conseil d'Etat, un certain nombre de politiques ont déjà laissé entendre qu'ils se torchaient allègrement, promettant par exemple de légiférer (Nicolas Sarkozy) ou affirmant sans ambages que le droit devait se plier aux impératifs politiques (Laurent Wauquiez), tandis que le Premier Ministre Manuel Valls maugrée ouvertement.
Pourquoi tant d'histoires pour quelques bouts de tissu perçus comme surnuméraires, portés par quelques femmes, sur quelques plages?
Il y a, bien sûr, que ces bouts de tissu ne sont pas une tendance vestimentaire parmi d'autres: ils sont l'une des trouvailles des adeptes d'une piété islamique post-moderne qui entend "s'adapter" à la vie contemporaine: en l'occurence, cacher des corps de femmes que l'on ne saurait voir tout en permettant à ces dernières d'aller à la plage "comme les autres". Une "commodité", donc, d'un certain point de vue... Même si un journaliste canadien faisait récemment remarquer que les places réservées aux Noirs dans les bus de l'Alabama ou d'Afrique du Sud pouvaient également être considérées comme une "commodité" accordée à des gens qui, sinon, n'auraient pas été autorisés à utiliser les transports en commun... Le burkini, c'est une évidence, constitue une manifestation parmi d'autres d'un islam rigoriste et pudibond qui heurte de front un monde euro-occidental majoritairement a-religieux, voire athée. Et soulève à juste titre la question de l'égalité hommes-femmes - les "barbus" étant, de leur côté, libres d'exhiber leurs bedaines et leurs pattounes poilues.
Cela étant dit, nul ne s'est jusqu'alors ému des couches de vêtements dont s'affublent les Juives pieuses - les "craignant-Dieu" ou haredim - sur les plages, a priori sommées par d'autres "barbus" de masquer leurs corps de tentatrices. Ni, bien sûr, des bonnes soeurs réservant le spectacle de leurs épaules, de leurs jambes ou de leurs cheveux au Petit Jésus.
Il y a que cette fois, il s'agit de l'Islam. Et que le phénomène du burkini fait irruption sur la scène politico-médiatique en pleine vague d'un terrorisme qui trouve ses racines idéologiques dans la même bigoterie qui entend imposer à toutes et à tous, ici et partout, des règles qui définiraient ce qu'est un(e) bon(ne) musulman(e): le wahabbisme saoudien. De là à assimiler le port du burkini à une adhésion pleine et entière à ce projet politico-religieux et, par transitivité, à ses avatars sanglants, il n'y a qu'un pas que d'aucuns franchissent allègrement, implicitement ou explicitement. Car en France la scène politique est marquée par un double phénomène, tout Buzzatien, d'attente indéfinie du déferlement de l'ennemi, des Barbares. 
  • Première muraille: à l'extrême droite - entre autres, au sein du Front National - s'épanouit la théorie du "grand remplacement" développée par Renaud Camus, selon laquelle, si l'on n'y prend garde, à une population "de souche" (en France et en Europe) va se substituer, natalité et immigration aidant,  une population issue de l'Afrique maghrébine, sub-saharienne, voire du Moyen-Orient (la nouvelle "misère du monde" venue de Syrie). Non sans rappeler le fantasme du "Camp des Saints" de l'écrivain Jean Raspail  (voir ici même, le "Retour triomphant d'un racisme sans chichis", Mars 2011), l'adhésion à cette théorie induit une vigilance de chaque instant. Et, en particulier, une attention redoublée à l'égard d'une potentielle "cinquième colonne" qui menacerait les arrières des "patriotes" scrutant la méditerranée  et les masses arabo-mululmanes au delà.  Le port du burkini, "chez nous", dans ce contexte, sera donc perçu comme une agression caractérisée, menée de l'intérieur.
  • Seconde muraille: la progression spectaculaire du Front National dans les urnes est vécue, par une partie  de la classe politique de droite, comme un changement de paradigme, elle leur suggère de re-visiter radicalement les discours servis aux électeurs. Scrutant l'horizon des prochaines élections, ils sont convaincus qu'à défaut d'un tel changement, les hordes du Front National déferleront et s'accapareront les sièges, les prébendes qui a priori leur sont dus, à eux. Dès lors, pour prévenir cette invasion barbare, il convient d'en faire des tonnes sur la sécurité et, bien sûr, sur la défense d'une "identité nationale" qui ne saurait être fondée que sur le judéo-christianisme - plutôt que sur une neutralité religieuse ou un athéisme, par trop gaucho-maçonniques. Interdire le burkini et toute visibilité à un Islam supposément vécu comme allogène par la masse du bon peuple, telle est la priorité pour la droite "décomplexée". Et, accessoirement, pour une "gauche" gouvernementale en mal de popularité.
Ces deux murailles, aux créneaux garnis de gardiens vociférants, sont imbriquées l'une dans l'autre, la première enfermant la seconde. Leur ombre projetée occulte dans le débat public le bon sens, la décence, le droit.
Au point qu'on n'en entend presque que les éructations de ces "lanceurs d'alerte" d'un genre nouveau, où le ridicule le dispute au cynisme et à l'hypocrisie. Ainsi des pourfendeurs de l'avortement prendront-ils la posture de la défense du droit des femmes, tandis que des grenouilles de bénitier nous joueront l'air de la laïcité en danger. L'avis des premières concernées, les femmes musulmanes ou de culture musulmane, dans cette histoire, tout le monde s'en fout. Comment pourraient-elles d'ailleurs avoir un avis? Elles sont, chacun le sait, intégralement soumises à une bande de bougnoules fanatiques - terroristes potentiels de surcroît. 
Occupons-nous donc l'esprit avec la "menace islamique" et notre "identité", donc, en attendant les Barbares. L'avantage est que pendant ce temps, on évitera de parler des dégâts du néo-libéralisme, qui, accessoirement, ne sont pas pour rien dans les replis identitaires et communautaires de toute nature. Mais c'est une autre histoire. Ou pas.


vendredi 1 avril 2016

Barbarin, l'embarrasse-cons

Voici de nouveau l'Eglise Apostolique et Romaine confrontée au problème des prêtres pédophiles. De nouveau, une sombre affaire de crimes étouffés, passés sous silence des années durant, de nouveau un évêque soupçonné, au mieux, de négligence: monseigneur Barbarin, Primat des Gaules, a laissé circuler dans la nature - et donc libre de s'occuper, entre autres, de catéchisme et de patronage - un prêtre aux actes pédophiles avérés.

N'eut été le prestige de l'évêque en question, n'eut été non plus son activisme ostentatoire "pour la défense de la famille et de l'enfant" à l'occasion des manifs contre le mariage pour 
tous, l'affaire n'aurait malheureusement rien d'extraordinaire. Cela étant, on en fait grand bruit et sont recyclés en boucle dans les médias arguments et considérations lus, entendus, vus et revus en d'autres occasions. Et, bien sûr, de micro-trottoir en interviews d'experts, on souligne le désarroi ou, a minima, l'embarras des fidèles catholiques.

Du bruit, donc. Mais il faut relever que, de façon centrale dans ces commentaires médiatiques, se dégage la question d'une forme de "corporatisme" au sein de l'église, à savoir une propension à vouloir régler ses sales affaires en interne, a l'insu de la Justice et, bien sûr, du public et des médias. Fleurissent les mots "omerta", "loi du silence" etc, ad nauseam... Or c'est la centralité de ce reproche de "corporatisme" qu'il convient d'interroger, car en réalité elle présente de nombreux avantages pour l'Eglise catholique et la tranquillité d'esprit de ses soutiens publics.

Tout d'abord elle permet de relativiser le phénomène, en mettant les errements de certains prêtres en regard des errements de certains enseignants, pour mieux souligner une comparable pratique de l'omerta par l'institution "Éducation Nationale", syndicats inclus. Ce rapprochement permet accessoirement à certains de dénoncer un "deux poids, deux mesures" dans l'agitation médiatique autour de la pédophilie, posant les catholiques - et, singulièrement un héraut/héros de la "Manif pour tous" comme Barbarin - comme victimes d'un acharnement suspect.

Ensuite, faire du "corporatisme" le noeud essentiel du problème présente l'immense avantage d'entrevoir des solutions réalistes et relativement rapides: pour peu que la hiérarchie de l'église catholique, pape en tête, prenne le problème a bras le corps et que ça se sache, c'en sera fini de la désastreuse image de l'Eglise que donnent ces lamentables affaires: résoudre la question du silence et du corporatisme c'est somme toute résoudre un simple problème d'image - un enjeu de communication - au delà, on ose l'espérer, d'un travail un peu sérieux "en amont".

Enfin, et surtout, faire d'une condamnable "loi du silence" le problème essentiel permet, précisément, de passer sous silence une question bien plus embarrassante: un homme d'Eglise qui commet des crimes sexuels, ça la fout franchement mal et, qu'on le veuille ou non, bien plus mal que lorsque les mêmes crimes sont commis par un instituteur.
Tout simplement parce que le premier, contrairement au second qui a le droit de penser et dire ce qu'il veut ou presque, est intrinsèquement porteur d'une doctrine, d'une vision-du-monde bien précise: la foi catholique. Et cette doctrine, au moins tout autant que ses cousines en christianisme ou que les autres monothéismes, est intarissable en matière de questions sexuelles. Quand, comment, avec qui et pourquoi les humains peuvent faire des cabrioles, rien de ce qui touche aux questions de cul n'échappe à la réflexion et, bien sûr, aux injonctions des catholiques, fussent-ils clercs ou simples croyants.
Or tout de même, abuser sexuellement d'un enfant constitue une sacrée putain de saloperie de péché, je me trompe?


Dès lors l"affaire Barbarin" comme les précédentes de même nature, embarrasse sérieusement les tenants d'une restauration du contrôle de l'Eglise catholique sur nos sociétés sécularisées - le rétablissement du délit de blasphème, pour ne prendre que cet exemple - activistes bruyants ou simples participants à des manifs "pour tous": une histoire de prêtre pédophile, à chaque fois c'est la mouche dans le pot de crème, un argument évident pour tous ceux qui récusent aux religions en général et à l'Eglise catholique en particulier tout droit à un magistère moral absolu, toute revendication d'une parole qui soit au-dessus des autres.

Faire principalement des affaires de prêtres pédophiles un problème de "corporatisme", c'est donc échapper à peu de frais au risque de remarques dévastatrices comme "lorsqu'on a le cul merdeux, on ne grimpe pas au mat de cocâgne".

Ne leur passons rien, à ces foutus donneurs de leçons. Et qu'ils nous expliquent ce qui les amène apparemment à penser que le viol d'un gosse est somme toute moins grave qu'une relation homosexuelle entre adultes. Là est la vraie question, le reste n'est que bavardage.


Ecr' l'inf

lundi 15 février 2016

Primaires en Phase Terminale

Comme plusieurs dizaines de milliers de personnes, j'ai signé la pétition pour une primaire à gauche. Bon. Mais il me faut avouer que ma signature était essentiellement motivée par l'idée de conjurer le cauchemar d'une "candidature naturelle" du locataire actuel de l'Elysée. Une signature J.P.F.C., "juste pour faire chier". "Pour ré-enchanter la gauche", tel est le slogan de cette pétition. Mais pour faire chier aussi, donc, les tenants de la continuité d'un pouvoir dont la seule ambition semble être de "gérer les affaires courantes" et de perpétuer un statu quo mortifère (voir post précédent).
Maintenant, soyons lucides: l'élection primaire de 2011 visait à départager les "candidats à la candidature" du seul Parti Socialiste, c'est ce qu'elle a fait. On objectera que ladite primaire a éjecté Manuel Valls par la porte et qu'il est revenu par la fenêtre, mais à l'époque on ne l'imaginait pas, et c'est une autre histoire. Ici, il s'agirait de départager des candidats de partout ou de nulle part. Avec l'espoir de limiter la division des voix à gauche au premier tour pour avoir une chance d'éviter un remake de 2002 - Le Pen ou la droite, choisis ton camp, camarade. A priori ça paraît mal barré, Mélenchon ayant déjà annoncé sa volonté de se présenter quoiqu'il arrive tandis qu'on peut parier que les autres  composantes de l'extrême-gauche voudront également "se compter", in fine. Mais encore une fois, de mon point de vue, si l'idée même d'une primaire enquiquine un Jean-Christophe Cambadélis, c'est déjà ça de pris.
A droite aussi, on entend conjurer les divisions, et élection primaire il y aura en Novembre cette année. Pas moins de sept candidats aux dernières nouvelles, ça promet.

Des primaires, en veux-tu, en voilà. A priori on devrait se réjouir de ce vaste élan démocratique, de cette modernisation de la vie politique, tout ça.
Sauf que d'abord n'eût été, montée du Front National oblige, la perspective de se voir dégager dès le premier tour de la présidentielle, les organisations politiques "normales" se seraient volontiers passées de cet exercice laborieux.
Sauf qu'ensuite si on y regarde bien, il est assez difficile de décrire la chose de façon univoque: à gauche on entend d'abord départager des orientations, des idées, mais on se demande bien qui peut vraiment les incarner; à droite on entend départager des hommes et des femmes, mais on se demande bien, pour la plupart, quelles idées différentes ils(elles) peuvent bien porter.
Sauf qu'enfin cet "élan" survient précisément à un moment où le désamour à l'égard des politiques atteint des sommets: il est plus que probable que la primaire à droite fera se déplacer nombre d'électeurs et, sous l'hypothèse qu'elle ait lieu, une primaire à gauche devrait également avoir un certain succès. De nombreux commentateurs nous diront alors "merci pour ce moment" de vie démocratique. Mais ce "moment" ne saurait être qu'un moment, justement. Et le cache-misère d'une réalité pathétique: l'obsolescence totale des appareils politiques hexagonaux - le Front National faisant encore exception, n'ayant pas exercé de pouvoir autre que de nuisance, à ce jour.
Aux Etats-Unis, les choses sont claires: le champ politique est posé une fois pour toutes (Républicains contre Démocrates) et la seule question qui se pose est celle du (de la) candidat(e) de chaque bord. On se soucie peu, au fond, de savoir ce dont chacun des partis est intrinsèquement et clairement porteur - ce qu'en France on appelle la "ligne", le "programme". Et les électeurs (enfin, ceux qui restent, considérant des taux de participation aux alentours de 50%) vivent plutôt bien ce quasi-effacement des formations politiques en tant que productrices d'idées, ce rôle étant assuré par des "think tanks" ou des groupes d'intérêt divers.
En France en revanche cohabitent d'une part l'illusion qu'à chaque courant de pensée doit correspondre un parti en ordre de marche, d'autre part le mythe de l'homme ou de la femme providentiels: or finalement c'est soit l'un, soit l'autre. Tant que l'électeur avait le sentiment qu'à une personne correspondait une "ligne"/une couleur politique (donc un parti) et vice-versa, cette contradiction était gérable. Mais, crise et chômage de masse aidant et, surtout, avec les palinodies successives du Sarkozysme et du Hollandisme, ce fragile équilibre a été rompu.
L'organisation d'élections primaires dans ce contexte constitue donc au mieux la pose de pansements sur une jambe de bois, au pire elle revient à ajouter du bordel au bordel. Et ne constitue, en rien, une réhabilitation du politique. Ces primaires soulignent au contraire le fait que la scène politique hexagonale n'est plus qu'une scène, justement.

Pour autant, ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain: en ces temps incertains et complexes, le politique et ceux et celles qui le portent sont plus que jamais nécessaires. Il y a juste, qu'en France, le cadre dans lequel ils opèrent - des formations politiques à vocation purement franco-française tandis que les vrais enjeux ont depuis longtemps dépassé les frontières - est en phase terminale.

Sinon, le monde globalisé du profit à tout prix d'une part, les partis populistes et xénophobes un peu partout d'autre part, vont bien, merci.

See you, guys.


vendredi 29 janvier 2016

Enfin seuls

Bon, ben ça, c’est fait. Les couleuvres qu’on lui proposait à chaque repas s’étant, avec l’affaire de la déchéance de nationalité, transformées en boa constrictor, Christiane Taubira a fini par claquer sa démission du gouvernement. Exit, donc, la dernière personnalité franchement progressiste de cet aréopage « en responsabilité », comme ils disent.

Restons lucides: si cette démission provoque un « ouf » de soulagement tout aussi bruyant chez les partisans que chez les détracteurs de la désormais ex- Garde des Sceaux, il serait naïf de n’y voir qu’un sursaut moral dénué de tout calcul. En quittant le bateau, Christiane Taubira se préserve un avenir politique à gauche - à tout le moins à la gauche du gouvernement actuel, elle « prend date ». Mais calculé ou pas par l’intéressée, cet événement met la touche finale à la plus remarquable des réalisations de François Hollande: la dé-construction, pour un bon moment, du concept de « gauche de gouvernement ».

Nous étions quelques-uns, avant 2012 - pour tout dire, une majorité parmi les électeurs de gauche - à imaginer, comme alternative au cirque Sarkozy, une politique visant à davantage de justice sociale, mariant le souci de la régulation (notamment à but écologique) et une intelligence de l’économie de marché, une politique revalorisant la dépense publique en la rendant plus efficace, une politique réhabilitant l’impôt en le rendant plus lisible et plus juste, bref, une politique de gauche. Et donc à souhaiter l’arrivée au pouvoir d’une « gauche de gouvernement » social-démocrate et Européenne, écologiste et progressiste, sans complexes vis-à-vis des vociférateurs trotskistes, communistes, et autres. Mais de renoncement en humiliation - la capitulation sans conditions devant les « nains de Bruxelles » ou face aux mouvements des « pigeons » ou des « bonnets rouges », de paresse politique (pas de réforme de l’impôt sur le revenu) en trahison pure et simple (le « pacte de responsabilité ») , François Hollande a réussi, en moins de quatre ans, à annihiler pour longtemps cette aspiration. De fait, une grande partie des électeurs partageant cette vision s’abstiennent ou changent de crémerie, le parti socialiste n’est plus qu’une machine qui tourne à vide tandis que communes, départements, régions basculent à droite ou à l’extrême-droite.
Martine Aubry, suite aux résultats calamiteux des élections de Décembre 2015 (élections en vue de pourvoir les assemblées de tout aussi calamiteuses régions, soit dit en passant) a fait remarquer: « Sarkozy a tué la république, nous avons tué la politique ». Si le premier terme de cette sentence est sans doute excessif - vu notamment la médiocrité du bonhomme, le second est parfaitement juste: le gouvernement « socialiste », par ses actions et son inaction, a démonétisé pour un bon moment en France l’idée d’une alternative non-marxiste et non-souverainiste au néo-libéralisme et à la financiarisation de l’économie. Et donc, l’idée même d’une l’alternance démocratique qui ne soit pas qu’un changement de casting. De fait, l’idée de « gauche de gouvernement » ne correspond plus à rien dès lors qu’un gouvernement de gauche pratique une politique de droite - n’était, et contrairement à la droite, la volonté de plus ou moins préserver l’emploi public, enfin, pour le moment.


Considérer ces renoncements comme une fatalité, c’est à la fois accréditer la thèse thatchérienne  du « TINA » (« There is no alternative ») et donner raison à l’extrême-gauche (les sociaux-démocrates ne sauraient être que des « sociaux-traîtres »), en d’autres termes c’est faire plaisir à beaucoup d’imbéciles. Nous nous en garderons, donc, et ne saurons voir dans le « Hollandisme » qu’un projet politique particulier, distinct d’une authentique politique de gauche.

Quel est-il, ce projet? Sa finalité est profondément conservatrice: assurer la pérennité d’une oligarchie nationale - grands patrons, banquiers, hauts fonctionnaires - face aux aléas de la mondialisation, d’une part, face à une perte d’influence liée à l’autonomisation de la société, d’autre part. Par « autonomisation de la société », j’entends des phénomènes tout aussi divers que la localisation de l’économie (circuits courts, auto-suffisance énergétique…), la prise de conscience d’histoires collectives distinctes, la multiplication des « initiatives citoyennes » (pétitions, « ZADisme », actions politiques hors-partis) ou les nouvelles formes d’échange que permet le numérique.
Dans le cadre de ce projet, l’Europe est un moyen, non un but, pour autant qu’elle ne remette pas en cause les Etats-Nations en tant que cadre politique - cadre consubstantiel de ce pouvoir oligarchique - en ce qu’elle offre un espace d’expansion à ses acteurs. Accessoirement, l’Europe est également une excuse commode à tous les renoncements: par exemple, aucune mesure à ce jour n’a été prise à l’encontre des produits financiers dérivés, notoirement nocifs. On accusera les « blocages au niveau européen », alors qu’en vérité c’est le lobby des banques françaises, leaders mondiales sur ce type de produits, qui a tout fait pour que les représentants français s’y opposent…

Ce projet suppose également une « neutralisation » du politique en tant que facteur d’incertitude: tout comme en matière financière, la prévisibilité est essentielle. Cela étant, l’alternance est possible et en l’occurrence, le pouvoir « Hollandiste » est sérieusement menacé par ce qu’on appelle la « droite parlementaire », dont la plupart des acteurs partagent ce projet de défense de l’oligarchie nationale. On s’en distinguera donc en prônant un certain libéralisme moral et en se détournant avec mépris des questions « identitaires »: le débat politique sera « neutralisé » en ce sens que ne seront remis en question ni le pouvoir oligarchique ni les « réformes nécessaires » accompagnant son maintien dans une perspective néo-libérale. Dans ce contexte, la nomination d’un Manuel Valls à Matignon - insulte s’il en est aux électeurs de gauche ayant participé à la « primaire » en 2011 - et celle de l’énergumène Macron à l’Economie, autre insulte - ne sont que des symptômes de ce projet politique qui, précisément, affiche le plus souverain mépris pour les « naïfs » qui croient aux vraies alternances.

Après les départs de Cécile Duflot, d’Arnaud Montebourg et de Benoît Hamon, ne restait au gouvernement Valls comme personnalité de gauche un tant soit peu crédible que Christiane Taubira. Elle jouait certes un rôle important dans le dispositif « Hollandiste » - manifester son inscription dans une gauche morale, humaniste - mais, sur le fond, elle posait problème: Hollande étant très occupé à courtiser les électeurs de centre-droit voire de droite (la tactique de la « triangulation » ), la présence de cette femme commençait à faire désordre. Sa démission est donc une aubaine, le gouvernement est désormais véritablement homogène.

Dégager Taubira, ça, c’est fait, enfin seuls.

Des esprits chagrins remarqueront que cette « normalisation » (au sens soviétique du mot) de la « gauche de gouvernement » n’est pas pour rien dans la montée du Front National et le déploreront. Oui mais justement: pour avoir une chance de se maintenir au pouvoir - et donc mobiliser le « peuple de gauche » - le « Hollandisme » n’a qu’un espoir, celui d’apparaître comme un rempart contre Marine Le Pen. Pour cela, il convient de ne laisser aucun espace politique entre lui et le FN. Or une Christiane Taubira permettait à une certaine forme de contestation de droite (critique du « laxisme », sans oublier les hurlements des demeurés de la « Manif pour Tous ») de se cristalliser et donc d’exister.

Dans un sketch de 1978 intitulé « Le candidat des cons », Patrick Font déclamait « Je ne veux pas le pouvoir pour le pouvoir, mais le pouvoir pour pouvoir… pouvoir ». En 2011 puis en 2012, j’ai cru voter pour le candidat de la gauche du possible, pour le candidat des sociaux-démocrates assumés. Pas pour un gros malin qui ferait à peu près le contraire de ce qu’il avait dit puis jonglerait pour « pouvoir… pouvoir ». En fait, je crois bien que j’ai voté pour le « candidat des cons ». Il n’y a pas que moi, remarquez.


Ciao, belli

lundi 5 octobre 2015

Défroqué Pride

Horreur et putréfaction! Abomination de la désolation! Un haut dignitaire religieux polonais vient de faire son « coming out » - il est homosexuel et vit avec un homme depuis des années. Ni une, ni deux, le Vatican entreprend d’éjecter la brebis galeuse vite fait bien fait de son troupeau. Satan l’habite, sors de ce corps, Elton John!

Certes, les histoires de curés à la soutane entre les dents sont aussi vieilles que l’instauration du célibat des prêtres, et les cas de défroqués sont légion, si on considère l’histoire de l’Eglise romaine depuis ses origines. Mais on ne peut s’empêcher de déceler de l’inédit dans cet événement.
Le personnage, tout d’abord. Mgr Krzysztof Olaf Charamsa fait partie depuis un moment de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, autrefois dénommée le Saint-Office, une entité qui descend en droite ligne de la « Sainte Inquisition ». L’homme nous avoue aujourd’hui que bon, il y était mal dans ses pompes, tant y fleurit l’homophobie… Sans blague? Un peu comme si un Juif allemand, en Mai 1945, avait publiquement déclaré:« Pfou, toutes ces années passées au parti national-socialiste, j’vous jure, c’était pas facile tous les jours, pas mécontent que ça s’arrête… ».

Le contexte, ensuite: l’histoire se passe en Pologne, contrée qui est au catholicisme ce que la Silicon Valley est à la technologie numérique. En Suisse, en France, aux Pays-Bas ou en Allemagne, pays depuis longtemps travaillés par le mécréance ou, pire, par le protestantisme, passe encore, mais en Pologne, tout de même…

Le moment, enfin: ce « coming out » survient juste avant l’ouverture d’un synode convoqué par le pape François sur les questions de la famille. On sait ledit pape partisan d’une évolution des positions de l’Eglise sur les questions « sociétales » - possibilité de  mariage religieux pour les divorcés, par exemple - hypothèse d’évolution que les fractions les plus conservatrices de l’Eglise romaine réfutent avec acharnement. Alors cette histoire survient comme une mouche chez un crémier, elle risque d’entamer la sérénité des débats, comme on dit. La question c’est: à qui profite le « crime »? Aux conservateurs, qui pourront dire: « Voyez, même l’Eglise polonaise part en sucette, tout fout le camp, il est temps de remettre de l’ordre »? Ou aux autres, qui pourraient arguer que cette affaire remet à tout le moins la question du célibat des prêtres sur le tapis - sinon celle de « l’amour contre nature »? C'est apparemment la seconde option qui a la préférence de l'intéressé: «Je souhaite que le synode affronte la question des fidèles gays et de leurs familles. Si j’ai décidé de parler maintenant, c’est parce que je craignais que ce ne soit pas le cas. La question avait disparu de toutes les déclarations officielles.» Dont acte.



De l’inédit, donc. Cela étant, cet événement nous renvoie également à deux considérations qui n’ont rien de nouveau:
  • La première, c’est une confirmation de l’historique et universelle imbrication du fait religieux et du mensonge. Krzysztof Olaf Charamsa  dans son « coming out », se pose en victime: il a souffert, toutes ces longues années, de ne pouvoir affirmer à la face du monde la vérité de sa vie. Soit. Mais bon, pourquoi n’a t-il pas démissionné de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, lieu entre tous de l’intolérance obtuse au sein de l’Eglise catholique? Pour la gamelle? Parce que le « job » était prestigieux? Il y a entendu nombre de propos homophobes, déclare-t’il. Mais qui nous dit qu’il n’en a pas lui-même tenu, histoire de donner le change? Au mieux, Krzysztof Olaf Charamsa est une version catholique-romaine du dédoublement de personnalité - Docteur « J’encule » et Mister « Aïe » - au pire, ce monsieur est un hypocrite de dimension pyramidale
  • La seconde, c’est ce que cette histoire nous dit de la façon dont les autorités catholiques distinguent ce qui est moralement intolérable de ce qui l’est moins. Durant très longtemps, des évêques de par le monde ont systématiquement couvert les prêtres pédophiles - avec l’assentiment implicite du Vatican, jusqu’à très récemment. Combien de temps s’est-il passé avant que les salopards qui ont bousillé des gosses pour le restant de leur vie ne soient officiellement et publiquement réprouvés par l’Eglise? Des décennies! Ici, en moins de vingt-quatre heures, le compte de Krzysztof Olaf Charamsa est réglé. D’un côté une violence exercée sur des enfants, de l’autre une relation consentie entre adultes. Au final, pour les autorités de l’Eglise catholique, il aura été à l’évidence plus urgent de traiter la seconde que la première


Ce « coming out » serait somme toute un événement assez baroque s’il ne nous rappelait, au passage, l’absolue nécessité de tenir à bonne distance les tenants de la religion, de toutes les religions, lorsqu’ils entendent réguler moralement des sociétés entières. Quant à l’Eglise catholique elle devrait, en toute honnêteté, à son mantra « Jésus est Amour » ajouter « Encore que, faut voir ».

See you, guys

jeudi 17 septembre 2015

Dommage collatéral

Il y a un peu plus de quarante ans (1973), le romancier Jean Raspail publiait un best-seller, Le Camp des Saints, vision apocalyptique d'un Occident submergé par le déferlement non-violent d'une masse humaine à la peau plus ou moins sombre. Ce roman a connu un "revival" il y a quatre ans -  phénomène dûment signalé sur ce blog (repris sur Rue89). Résumé : l'auteur imaginait l'embarquement, sur des rafiots pourris, de centaines de milliers puis de millions d'Africains, d'Indiens, d'Arabes avec pour destination les côtes européennes - singulièrement celles de la Côte d'Azur française. Dans la foulée, aux Etats-Unis, les Noirs sortaient de leurs ghettos et s'installaient en masse dans les quartiers de Blancs. S'ensuivait une désagrégation rapide des nations occidentales, tétanisées par leur compassion et leur mauvaise conscience (post-coloniale, anti-raciste) - compassion et mauvaise conscience alimentées par une noria d'intellectuels de gauche contrôlant les médias - et incapables de prendre la moindre mesure pour endiguer ce flot humain. Seuls quelques vieux briscards (les "saints"), retranchés dans un mas provençal (le "camp"), se lançaient dans un "baroud d'honneur" en dégommant à coup de fusil de chasse les intrus - avant d'être neutralisés par la masse des "non-blancs".
Personne ne serait étonné d'apprendre que, compte tenu de l'actualité, ce roman ne connaisse une nouvelle vague d'engouement. Et, à vrai dire, le propos de ce livre, dont on ne doute pas qu'il soit considéré par certains comme prémonitoire (Marine Le Pen invite aujourd'hui les Français à le "lire ou relire") est un concentré du fantasme du "grand remplacement", une version chimiquement pure de la vision d'une Europe blanche et chrétienne menacée démographiquement et culturellement par les masses du tiers-monde. Depuis 1973 s'est, de surcroît, greffée la peur d'un Islam vécu comme "conquérant". 

Sauf que: prémonitoire, mon cul.

En effet, en admettant que l'afflux actuel vers l'Europe de migrants venus d'Afrique, d'une part, du Moyen-Orient en feu, d'autre part, ressemble à un commencement du scénario imaginé par Jean Raspail, ce n'est pas à un amollissement généralisé que l'on assiste mais, au contraire, à un durcissement tous azimuths, une crispation "identitaire" que signale la montée de partis ou mouvements nationalistes en Europe, du Front National en France à Jobbik en Hongrie en passant par PEGIDA en Allemagne, le Vlaamse Belang en Belgique, Aube Dorée en Grèce, etc. Sans oublier, de l'autre côté de l'Atlantique, le succès d'un Donald Trump qui prétend renvoyer au sud du Rio Grande quelques 11 millions d'immigrants mexicains. Bref, les "saints" sont maintenant suffisamment nombreux pour que leurs "camps" respectifs s'agrègent en un archipel du goulag tentaculaire, à l'échelle de l'occident tout entier.
Et pour le coup, si amollissement il y a du côté des dirigeants et des élites, c'est face à cette crispation généralisée, non face à "l'invasion" des immigrants. A tel point qu'on voit un Michel Onfray, historiquement de gauche, reprendre à son compte l'argument des "peuples" trahis par les "élites", et singulièrement sur la question de l'immigration. Cet "air du temps" est vivement combattu par un certain nombre d'intellectuels "restés de gauche" - voir l'intéressante réponse à Michel Onfray par Laurent Joffrin dans "Libération".

Les dirigeants et, au delà, les "sachants" européens sont bien, quoi qu'il en soit, sous l'effet d'une  sidération, incapables d'inventer et, surtout, de mettre en valeur, un moyen-terme entre l'irréaliste fermeture absolue des frontières et le naïf et irresponsable laisser-faire. Un moyen-terme -  "a nice average", comme disent les Américains - qui ne saurait s'inventer que collectivement, à l'échelle européenne (ne serait-ce que pour des raisons pratiques): or l'Europe est précisément en panne de pensée collective, ou plus exactement de pensée politique.

Lorsque les uns ou les autres (dont votre serviteur) s'émeuvent des déferlements de haine et de bêtise - incendies de mosquées, cimetières profanés, propos de bistrot tenus par des élus ou des stars médiatiques, etc... - qui accompagnent la montée des "fronts nationaux" en tout genre et de toute origine, il convient, une fois l'émotion passée, de se demander ce qui, fondamentalement, sous-tend cette montée incontestable de l'intolérance et du racisme ou, plus exactement, de l'effondrement des digues qui naguère continrent cette intolérance et ce racisme.

Sans chercher trop loin ni trop longtemps: depuis le début des années 90 s'est amorcée une construction européenne exclusivement consacrée à la mise en place d'un marché, d'une Europe où le libre-échange constitue l'alpha et l'oméga du bonheur des peuples et organisant, de facto, la concurrence sociale et fiscale de tous contre tous. Dans ce "meilleur des mondes", bien évidemment les nations et leurs oripeaux s'effacent (personnellement je ne saurais m'en plaindre) mais, surtout, le politique est une incongruité face aux "nécessités" économiques et financières (équilibre budgétaire, minimalisation de la fiscalité directe, "liberté" des entreprises) - qu'on se souvienne par exemple de l'effroi suscité par les velléités d'Alexis Tsipras de s'en remettre à un référendum sur la question du règlement de la dette grecque.

Or c'est bien cette négation du politique, dans sa dimension économique et sociale, qui pose problème: lorsqu'il est signifié aux citoyens Slovaques, Français, Hongrois, Grecs, etc. que désormais il n'y a plus de débat qui tienne quant à, par exemple, la nature re-distriburice de l'impôt (elle doit tendre vers zéro, voilà ce qui est "nécessaire"), et que lesdits citoyens sentent confusément que, quand même, il y aurait lieu de débattre de ce genre de questions, ça coince. Surtout lorsqu'on se trouve à subir personnellement les effets du dumping social. Du coup, le bel idéal européen (la paix et la coopération entre des peuples qui se sont étripés pendant des siècles) en prend un sérieux coup dans la gueule. Et le politique qui, comme la nature, a horreur du vide, revient en force. Mais sous une forme expurgée, simplifiée, caricaturale, qui voit le débat s'organiser autour de questions purement sociétales (le mariage homosexuel, par exemple) ou, surtout, pour revenir à nos moutons, autour de questions "identitaires". Puisqu'on n'a plus le droit de parler d'économie, parlons de nos croyances, voire de nos couleurs de peau. Et, du coup, de la question de l'afflux de migrants. Mais parlons-en entre nous, dans nos petites nations, avec notre "héritage", notre "identité". Et si on parle d'économie, n'envisageons que de renverser la table (sortie de l'Euro).
Le contrôle des flux migratoires par les citoyens eux-mêmes

Tant que les dirigeants européens bloqueront, avec l'assentiment et sous la pression des milieux économiques et financiers, les débats autour de la répartition des richesses, des avantages et des inconvénients du libre-échange, de la dépense publique, ils se condamneront à subir les pulsions national-identitaires de leurs pays respectifs. Et à rester dans l'impuissance face à, par exemple, la question des migrants. Ou, en d'autres termes, dans l'incapacité de faire de la politique européenne. 

Mais si ça se trouve, le pire, c'est qu'il est bien possible que ça les arrange: la pensée façon Raspail ne serait, au fond, qu'un dommage collatéral qu'il est plus confortable de vilipender moralement que de traiter sur le fond. Tant pis pour nous.

See you, guys.

lundi 29 juin 2015

Frouze-bashing in Romandie

P.L.G.P.P.P.U.R.: plein la gueule, pour pas un rond.


On sait la difficulté qu'a la France à se vendre, nonobstant ses cosmétiques, la tour Eiffel, le Mont-Saint-Michel et le Gevrey-Chambertin. La compétitivité, on appelle ça. N'eût été l'adoption par le Ministère français des Affaires Etrangères d'une ligne "dure" ou à tout le moins pinailleuse à l'égard de l'Iran, n'eût été le voile pudique jeté par la "patrie des Droits de l'Homme" sur ce blogueur condamné au fouet et ces dizaines de décapités en quelques mois, n'eût été l'aveuglement volontaire d'un pays en guerre contre les terroristes jihadistes vis-à-vis de leurs principales sources d'inspiration sinon de moyens financiers, n'eût été tout cela, donc, Serge Dassault aurait toujours pu se l'arrondir pour vendre ses "Rafale" aux Saoudiens et faire en sorte que les Qataris en financent l'achat par l'Egypte.

La France a souvent du mal à se vendre par contre les Français, eux, apparemment font vendre, en tout cas par ici. Qu'on en juge par la dernière "une" du magazine "L'Hebdo", un des principaux titres d'actualité en Suisse Romande:

P.L.G.P.P.U.R., de fait, pour votre serviteur et nombre de ses amis. Pour ce qui me concerne, j'en ai déjà parlé ici, je me sens Français a minima: dès lors, limite "même pas mal" en découvrant cette couverture. N'empêche que jusqu'à ma naturalisation, je détiens exclusivement un passeport français, et il n'y est pas spécifié que mon niveau de patriotisme hexagonal est absolument nul. On est, parfois, ce que les autres voient en vous, du coup mis dans le même panier que des gens comme Michel Sardou, Patrick Sébastien ou Jean-François Copé. Donc, quelque part, cette "une" tapageuse m'interpelle, comme on dit. Elle me rappelle, au cas où je l'aurais oublié, que je ne suis pas d'ici, nonobstant les treize années passées sur ce territoire, les impôts versés à plein tarif et... mon abonnement à "L'Hebdo". "Au secours! Mon abonné / Mon contribuable est français (jamais de majuscule quand c'est un adjectif, les gars)".

Passé la "une", que découvre-t'on dans ce "guide de survie à l'usage des Suisses"?
  • Pour l'essentiel des anecdotes glanées auprès de citoyens helvétiques se plaignant des "frouzes", comme on dit par ici, principalement dans l'environnement professionnel: les managers Français sont obsédés par la hiérarchie, se co-optent entre diplômés de la même école, parlent trop pour dire trop peu, sont trop théoriques et pas assez pragmatiques, fonctionnent exclusivement à l'autorité avec leurs subordonnés suisses. Jusque là, il y a du vrai. Encore que ça coince à deux niveaux: d'une part ces témoignages (sous couvert de l'anonymat, cela va de soi) présentés comme une "enquête" ont la même valeur informative que les fameux "micro-trottoirs" dont usent et abusent les médias audio-visuels, c'est-à-dire nulle. D'autre part on n'y évoque pas les cas inverses, plus que fréquents, où lesdits Français ont pour supérieur hiérarchique un Suisse. Pas d'"enquête" de ce côté, par manque de place, peut-être? Là où ça devient complètement con, c'est lorsque les "témoins" nous assènent que les Français perdent leur temps en réunions et qu'ils attachent davantage de valeur au comportement (la gueule, la forme) qu'aux compétences professionnelles (les tripes, le fond). Alors là je ris: moi qui fréquente une multinationale depuis de nombreuses années, peuplée de Grecs, de Russes, de Turcs, d'Allemands, de Suisses, d'Américains et j'en passe, et même de Français, je peux affirmer sans autre (c'est du Suisse Romand) que ces deux travers sont tout simplement universels, tant il est vrai que la bêtise managériale à la "Dilbert" n'a pas de frontières
  • En sus, quelques réflexions moins lapidaires, soulignant la relation ambigüe qu'entretiennent les Suisses Romands avec leurs voisins. Pour les Romands, minoritaires dans leur pays (20% de la population environ), la France fonctionne parfois inconsciemment comme un Hinterland linguistique les renforçant face aux Alémaniques qui, eux, se tamponnent généralement de l'Allemagne comme de leur premier Rösti. Et puis, surprise surprise, un élément scientifique, le seul dans ce dossier: une docteure en sciences sociales de l'Université de Lausanne a démontré, dans sa thèse (fondée sur une enquête auprès de plus de 1 600 employés), que "les employés français et allemands, perçus comme ultra-compétitifs, subissent plus d'incivilité de la part de leurs collègues suisses que les personnes d'Europe du Sud ou de l'Est". Tiens, tiens. Le tout se conclut par des bouts d'entretiens avec quelques Français exerçant des responsabilités dans la région comme Jean-Yves Marin, Directeur du musée d'art et d'histoire de Genève, tempérant plus ou moins les remarques de l'"enquête" centrale du dossier
Au final, donc, sur le fond, un contenu dans l'ensemble plus modéré que la "une" du magazine ne le laisserait supposer. Deux remarques, cela étant:
  1. "L'Hebdo", titre plutôt progressiste, ne se serait pas permis de titrer "Au secours! Mon voisin (...) est un migrant (portugais ou espagnol, français ou allemand, équatorien ou albanais, maghrébin ou africain)". L'aurait-il fait qu'il se serait pris une volée de bois vert et sans doute une vague de procès, direct. Taper sur les Français, en revanche, ça joue (encore du Romand). Pourquoi? Sans doute parce que, sans trop le dire, on pense que les Français sont représentants d'une "grande puissance" (tout est relatif) qui peuvent encaisser, au même titre que les Etats-Uniens se fichent (a priori) d'être traînés en "une" dans la boue par un média Costaricain. C'est bien pour cela qu'on n'y cite que des exemples de Français supérieurs hiérarchiques, tout bien réfléchi
  2. "L'Hebdo" le dit lui-même dans son dossier: "la francophobie (...) glisserait parfois vers le racisme pur et simple". C'est peut-être vrai, moi j'en doute, en tout cas c'est bien sur une telle "francophobie" qu'ont parié le concepteur de la couverture et les directeurs du journal, non? Alors c'est bien joli de jouer les vierges effarouchées en pages intérieures tout en pondant une "une" digne d'un supporter de football. Ah, pardon... C'est du second degré, de l'humour, c'est ça? Seulement personne n'est officiellement informé que les "unes" de l"L'Hebdo" sont systématiquement à prendre au second degré (pas plus que celles du "Point", de "L'Express" ou de "L'Obs" chez les "frouzes"), n'est pas "Charlie-Hebdo" qui veut. Moi je dis: bande de faux-culs
La France se vend souvent mal mais les Français, en Suisse, font vendre. Et puis quoi?

Au besoin, ce genre d'événement peut rappeler aux Français qui l'oublieraient qu'ils ne sont pas nécessairement les "gentils" universellement appréciés qu'ils pensent parfois être. Blague belge: "Vous connaissez la différence entre les Français et les Allemands? Et bien les Allemands, on ne les aime pas non plus, mais ils le savent". P.L.G.P.P.U.R., mais des fois ça fait pas de mal. Ca remet l'église au milieu du village, pour finir sur une touche définitivement romande.

A bientôt, et tout de bon!

mercredi 24 juin 2015

Le Vieux Kroumir et le Poisson Rouge

Se compter. Façon baroud d'honneur, Le Pen père appelait hier les adhérents du FN à boycotter la consultation prévue par sa fille, dont l'objectif central est de faire valider par les frontistes de base l'escamotage en cours d'un paternel devenu encombrant, en l'espèce la suppression du titre de "Président d'Honneur" dévolu audit paternel. Avec un peu de chance, se dit-il, la participation des adhérents à cette consultation n'atteindra pas des scores soviétiques, il pourra donc clamer que les non-participants ont répondu à son appel et donc, le soutiennent.
C'est malin, somme toute, on se demande pourquoi, par exemple, plutôt que de se fatiguer à présenter des candidats à des élections - auxquelles ils ne croient pas - pour obtenir des résultats ridicules, les trotskistes de Lutte Ouvrière n'appellent pas bruyamment au boycott des élections "bourgeoises": ils pourraient revendiquer les scores obtenus par l'abstention, qui par ailleurs ne cessent de croître. Passons.
A l'origine de cette "chronique d'un parricide annoncé" il y a, on le sait, les propos tenus il y a quelques temps par Jean-Marie Le Pen lors d'une interview à l'hebdomadaire "Rivarol": il y persistait et signait sur son fameux "détail", réitérait sa sympathie à l'égard de la France de Vichy, rêvait à voix haute d'une Europe "boréale" (comprenez: blanche) grâce à l'alliance avec la Russie de Poutine, entre autres. Propos considérés comme inacceptables par sa fille, tout à son entreprise de nettoyage de la façade du parti.
Mais dans cette affaire, le plus saillant n'est pas ce conflit familial et les analyses freudiennes de bistrot qu'on élabore volontiers ici et là à propos de cet affrontement: le plus marquant, c'est ce qu'il nous dit de la mémoire en politique et de la façon de l'aborder.

Jean-Marie Le Pen est une synthèse historique à lui tout seul. Il a accompli l'exploit, depuis 1972, d'agréger autour de sa personne la quasi-totalité des chapelles et groupuscules de l'extrême-droite française: nostalgiques de Vichy, voire de l'"Europe nouvelle" façon swastika, rescapés revanchards des batailles perdues de la décolonisation, catholiques intégristes à poil ras, croisés de l'Occident genre John Wayne dans "Les bérets verts", ex-poujadistes... Bref, un rassemblement de cocus de l'Histoire, si on considère le niveau de frustration et de colère que les uns et les autres ont, à des titres divers, dû ressentir entre 1945 et aujourd'hui devant l'évolution du monde en général et de la France en particulier. En tant que tel, il représente et revendique toutes ces strates historiques - y compris un tropisme antisémite.
Sa fille Marine, au contraire, se situe résolument dans un éternel présent et se contrefout - sincèrement, n'en doutons pas - du fait que De Gaulle ait laissé fusiller Brasillach en 1945 et parlé de l'auto-détermination des Algériens en 1961, pour ne prendre l'exemple que de ces deux marqueurs symboliques. Qu'est-ce donc que la fameuse entreprise de "dé-diabolisation" du FN sinon l'effacement de toute historicité, de toute mémoire du parti qu'elle dirige? De fait, en contraste flagrant avec le Front National de papa - vieux kroumir pétri d'Histoire - celui de sa fille a une mémoire de poisson rouge et il voudrait nous faire croire qu'il ne vient historiquement de nulle part.

Par ailleurs, tout porte à croire - notamment son pseudo "voyage officiel" en Israël lors de la campagne présidentielle de 2012- qu'elle cherche à se rapprocher de la fraction la plus extrémiste des Juifs de France, sur le thème: nous non plus, on n'aime pas les Arabes (pardon: l'"islamisme"). A ce sujet il n'est pas anodin que dans son appel au boycott, Le Pen père ait hier relevé le fait que Roger Cukierman, président du CRIF, ait dit de sa fille qu'elle était "irréprochable" et que Florian Philippot (qualifié de "socialo-gaulliste") ait choisi Maître Goldnadel comme avocat. Entre les lignes on peut s'autoriser à lire: "ma fille est enjuivée, c'est pour ça que les grands principes de notre parti partent à vau-l'eau".

La gué-guerre en cours au sein du Front National peut bien être qualifiée de conflit de générations, mais c'est de générations politiques qu'il faut parler. Dans son effort de ripolinage, Marine Le Pen est résolument de son époque: on y "tweete" ses réflexions de l'instant et/ou on raconte son caca du matin sur Facebook, en faisant semblant de croire que ces moments partagés annulent et remplacent tous les précédents, en attendant d'être supplantés par les suivants. Le "présentisme", on appelle ça. Ce syndrôme, toutes proportions gardées, on le retrouve également chez le couple Hollande-Valls (fi du passé "socialiste", fût-il récent comme les promesses de campagne de 2012, vive l'éternel présent de la gestion de la "trajectoire budgétaire") ou chez un Sarkozy ("J'ai changé, vous allez voir"). Présentisme bien évidemment en phase avec le rythme virevoltant des médias, à l'heure d'Internet et de l'information en continu.

Alors au sommet du FN, on aimerait bien se débarrasser du vieux: non pour des questions de préséance ou de pouvoir, mais tout simplement parce que dans la stratégie de conquête de Marine Le Pen, l'amnésie est perçue comme un atout. Or Jean-Marie Le Pen persiste, au contraire, à dire d'où il vient. Notamment, entre autres, d'un univers politique où la judéité est, en soi, suspecte.

Cela étant, il n'est pas dit que le vieux kroumir ait forcément tout faux face au poisson rouge, il n'est pas dit qu'en politique l'Histoire ait à laisser la place à une éternelle contemporanéité. Marine Le Pen peut bien se raconter que sa formation est rénovée du sol au plafond et se réjouir du fait que le  porte-parole du lobby pro-israélien (plutôt que de la communauté juive, soyons précis) la juge "irréprochable", il n'en demeure pas moins que les cadres et les militants de son parti et, dans une large part, ses électeurs, eux, ne viennent pas de nulle part et, surtout, que leurs attitudes et leurs discours font écho, volens nolens, à des mouvements d'idées du passé, même s'il n'en sont pas la copie conforme. Faire semblant de l'oublier c'est non seulement prendre les gens pour des cons, mais aussi se condamner à terme en tant que porteur d'un discours politique: Hollande se les bouffera un jour d'avoir cajolé les lobbies grand-patronaux alors qu'il vient de la gauche, Sarkozy ne se remettra sans doute pas d'avoir (entre autres) couvert les combines Bygmalionesques alors qu'il est issu d'une droite qui a, historiquement, prôné l'ordre et le mérite. "Du passé, faisons table rase", c'est une chimère.

Jean-Marie Le Pen peut bien, avec l'âge, ressembler de plus en plus à sa propre caricature. Il n'empêche qu'il est porteur d'une "vérité historique" que sa fille, un jour ou l'autre, finira bien par se prendre dans la gueule. Car fort heureusement, la maladie d'Alzheimer n'est pas une pandémie. Enfin, j'espère.

Ciao, belli.

jeudi 26 mars 2015

"Eh Manu, rentre chez toi...

... Elle nous barbe, ta fausse peur. Le FN va grimper, pis tu gonfles l'électeur".

Merci à Renaud de nous avoir pondu, un jour de 1981, une jolie chanson qui s'appelait "Manu". Un prénom d'actualité, et du, coup, en cet entre-deux tours d'élections départementales, une occasion de détournement que je ne saurais manquer.

C'est qu'il s'est beaucoup démené, le premier ministre de la France, pour cette campagne électorale. Il est allé, par monts et par vaux, expliquer à qui voulait l'entendre que le péril suprême en ce début de printemps, c'est la montée du Front National. Et que la seule façon de contrer ce qui constitue une menace contre la République/les valeurs républicaines/la démocratie (au choix, ou tout cela ensemble) c'est de voter pour les candidats du PS, ceux de la droite dite "parlementaire" (signe distinctif qui durera ce qu'il durera) étant compromis par les ambiguïtés idéologiques de ses leaders, tandis que les autres candidats de gauche n'amenaient que de la division. Le coup du vote utile, certes, rien de nouveau mais là, attention: la République est en danger, ça rigole plus. C'est que les sondages annonçaient un FN à 30%, devant les candidats de la droite classique, fouyouyou.

Bon, finalement, au vu des résultats du premier tour, le Front National n'est pas "le premier parti de France" (pour peu qu'on ne sépare pas les résultats de l'UMP de ceux des "centristes" qui leur sont alliés). Et le premier ministre de s'en réjouir plus ou moins ouvertement, en dépit de la formidable raclée que subissent, au final, les candidats du PS. Tout juste s'il ne nous gratifie pas d'un "tant que je serai là, no pasaran".

Mais bon, 25%, le FN, quand même. Le tout sur fond d'un niveau de participation plus qu'honorable pour un tel scrutin. Une chiée de "cantonniers" bleu-blanc-rouge en perspective, voire la prise de contrôle d'un ou deux départements (l'Aisne et/ou les Bouches-du-Rhône), si l'on en croit les analyses des experts électoraux. "Pasaremos", répond une Marine Le Pen plus triomphante que jamais. Et tous les médias, en choeur, de nous expliquer que la France s'installe désormais dans le "tripartisme". 

"Eh, ferme-la, Manu, il est là, le FN. Une élection d'perdue, c'est la poisse que t'amènes".

Alors en cette énième manifestation de la montée du parti des Le Pen, il me semble bon de rappeler un certain nombre de vérités:
  • La plus triviale, pour commencer: un sondage n'est pas une prédiction. Et quand bien même... Si l'interrogation d'échantillons nationaux pouvait en quoi que ce soit anticiper le résultat combiné d'une centaine de scrutins locaux, ça se saurait. Dès lors se réjouir que le FN ne fasse "que" 25% au lieu des 30% "prévus" c'est sans doute se raconter des histoires, en tous les cas c'est surtout faire preuve d'une imbécillité consternante
  • Le "tripartisme" s'est installé dès lors que le "bipartisme" s'est avéré, à tort ou à raison, figurer l'affrontement artificiel du "pareil au même" - revival du "bonnet blanc, blanc bonnet" de feu Jacques Duclos - pour un grand nombre d'électeurs. Le "Tiers-Etat" de masses plus ou moins abstentionnistes, plus ou moins volatiles, s'est cristallisé en "Tiers-Parti" dès lors qu'une offre politique aux allures d'alternative a émergé d'un ripolinage (même ténu) des vieilles lunes national-populo-xénophobes. Le "tripartisme" n'est pas un phénomène en soi - c'est la forme que prend en France, comme en Hongrie ou en Grèce, une crise politique profonde des démocraties occidentales - ni une nouveauté - ce qui est nouveau, c'est que ça se voit
  • Si le FN progresse, ce n'est pas parce qu'il se pose en alternative des "grands" partis de droite et de gauche. Cette dimension est secondaire, d'une part parce qu'il aspire explicitement à grandir, d'autre part parce que pour ce qui est des alternatives, le choix ne manque pas - extrême-gauche, écologistes, souverainistes, voire abstention. S'il progresse, c'est qu'un nombre croissant d'électeurs se retrouvent dans les idées qu'il défend. Et au coeur de ces idées, il y a la légitimation du rejet de la coexistence, déjà vécue dans les faits ou anticipée, avec les populations d'origine immigrée, immigration récente ou ancienne. Si le Front National n'avait pas, au coeur de son ADN politique, la fameuse "préférence nationale", il n'intéresserait personne. Le vote FN est un vote d'adhésion, pas une "protestation" ou "l'expression d'une colère". Ce vote progresse car la méfiance, la peur et le mépris vis-à-vis des Noirs et des Arabes (pour faire court), qui ne datent pas d'hier, ont trouvé, aujourd'hui plus qu'hier, à s'exprimer sur le plan électoral, et non plus seulement aux comptoirs des bistrots
  • Si ces (vieilles) idées se mesurent désormais en termes électoraux, c'est que l'offre électorale "normale" en est précisément dépourvue, d'idées (vieilles ou neuves), et pour cause: cinq ans de vaine agitation Sarkozyenne et trois ans de non moins vains compromis Hollandiens laissent les "grands" partis , littéralement, sans voix. C'est singulièrement vrai des représentants du Parti Socialiste: le président et le gouvernement issus de ses rangs ont troqué la volonté politique contre une gestion plus ou moins habile des desiderata de tout ce que cette république crépusculaire compte de lobbies influents: hauts fonctionnaires de Bercy, banquiers (interchangeables, au demeurant), agriculteurs productivistes, syndicats patronaux, transporteurs routiers, marchands de canons ou de médicaments, EDF... tout en adhérant sans réserve à la doxa néo-libérale qui règne actuellement au sein des institutions de l'"Union" Européenne. Et tout ça pour quoi, face aux désastres humains du chômage et du sous-emploi de masse? Pour rien
Aussi, lorsque Manuel Valls s'agite aux tribunes des meetings du PS, brandit l'étendard des "valeurs républicaines" et fustige Marine Le Pen, non seulement il ne dit pas autre chose que Nicolas Sarkozy - "c'est moi ou le Front National" - mais en plus il fait montre d'un culot pyramidal, le genre de culot qu'on ne retrouve guère que chez les pompiers pyromanes.

Le second tour de ces élections départementales confirmera la vacuité de cette agitation - le PS peut s'attendre à une belle défaite, en attendant une rouste tout aussi spectaculaire aux régionales et le FN continuera de marquer des points. Mais on reviendra bien vite exalter la "compétitivité des entreprises" et les "réformes nécessaires", sujets bien plus importants que ce qui peut bien se passer dans l'agora politique.

"Eh déconne pas, Manu, lâche un peu le FN, une élection d'perdue, c'est dix patrons qui r'viennent".

Hasta la vista, compadres

mardi 3 février 2015

"Riwal", y a maldonne

Connaissez-vous Frédéric Chatillon? Jusqu'il y a peu, moi non plus.

Agé de 46 ans, ancien dirigeant  du Groupe Union Défense (G.U.D., syndicat étudiant fascistoïde, notoirement plus porté sur le maniement des nunchakus que sur l'organisation de débats en amphi), ce monsieur a été mis en examen le 23 Janvier pour "escroquerie", "faux et usage de faux", "blanchiment", "abus de biens sociaux" et "blanchiment d'abus de biens sociaux". Bref, si je ne m'abuse, la totale ou presque en matière de délinquance financière.
Que lui reproche t'on au juste? D'avoir, au travers de l'agence de communication qu'il dirige, sur-facturé des prestations en vue de campagnes électorales, prestations que ses clients auraient payé grâce à des prêts à taux usuriers octroyés par un micro-parti soutenant une personnalité politique majeure. Bref, d'être au centre d'une carambouille, d'une "Pompe à Phynances" Ubuesque. Même si ce n'est qu'un détail de l'Histoire post-seconde guerre mondiale: la personnalité politique en question, c'est Marine Le Pen, amie dudit Frédéric Chatillon qu'elle a connu sur les bancs de la Faculté de Droit Paris 2 Assas, bastion du G.U.D., justement.

Alors évidemment, ça ricane sévère chez les bien-pensants-politiquement-corrects-au-coeur-du-système-politico-médiatique: "Ouais ouais, on fait moins sa maline, maintenant, tête-haute-mains-propres, mon cul, oui".
Moi je dis, c'est pas juste. D'abord parce que mise en examen ne signifie pas culpabilité, il y a la présomption d'innocence, des tas de gens respectables comme Jérôme Cahuzac, Nicolas Sarkozy, Eric Woerth, Patrick Balkany, Jean Tibéri ou Dominique Strauss-Kahn nous l'ont expliqué et nous l'expliquent chaque jour que les dieux font, fût-ce via leurs avocats respectifs. Ensuite parce que quand bien même ces actes répréhensibles seraient avérés, ils ne seraient rien d'autre qu'une preuve, cette fois incontestable, que le Front National est un parti comme les autres. En d'autres termes, c'est çui qui dit qui y est.
Par ailleurs, pas de quoi fouetter un chat. Les victimes de cette manip' sont des gens qui se sont présentés comme candidats au nom du Front National, alors de deux choses l'une: soit ils croyaient dur comme fer à l'exceptionnelle intégrité de leur petite boutique dans un monde de "tous pourris", alors ça leur ouvrira un peu les yeux, à défaut de l'esprit; soit ils n'y croyaient pas, donc ils se foutaient de la gueule du monde, alors c'est bien fait pour leur tronche. Bref, a priori je m'en tamponne allègrement, de cette histoire.

Sauf que. Sauf qu'il se trouve que la société dirigée par monsieur Chatillon, présumée aspirateur à pognon façon Bygmalion, porte un nom qui est en fait un prénom: le mien. Alors depuis quelques temps tombent sous mes yeux atterrés des trucs comme ce qu'on peut lire dans un article du "Monde" daté du 29 Janvier: "C'est Riwal qui conçoit, fait imprimer le matériel électoral frontiste (affiches, tracts) et fabrique les (...) kits obligatoires destinés aux candidats du parti d'extrême-droite". Mais non, c'est pas moi, putain! Ou bien, dans "Libération" le 25 Décembre: "En 2012 déjà, Riwal avait fait l'objet d'une enquête demeurée sans suite après un signalement Tracfin, la cellule anti-blanchiment de Bercy". Non mais oh, ça va, oui? Au premier abord ça énerve, forcément.

Au deuxième aussi, d'ailleurs. Non, mais qu'est-ce qui lui a pris, à cet ancien tabasseur de "bolchos", de choisir mon prénom pour désigner son petit business de "communication" de mes deux?
Si ça se trouve, c'est une idée lumineuse de sa copine de fac: pensez donc, avec son patronyme breton, elle lui aurait bien suggéré de choisir une dénomination à consonance celtique. A moins que ça ne vienne du patriarche, Jean-Marie himself, allez savoir. D'ailleurs le nom du micro-parti sus-mentionné, c'est "Jeanne", comme l'autre, celle dont il nous rebat les oreilles depuis tant d'années chaque 1er Mai. Il y a, je n'en doute pas un seul instant, une foultitude de respectables Jeanne que cette homonymie avec le micro-parti du clan de Montretout doit furieusement agacer. Mais au moins peuvent-elles se consoler en se disant que Jeanne d'Arc est une figure historique connue et que l'adoration dévote que lui témoignent les Le Pen et leurs amis est tout aussi connue.

"Riwal", déjà, au niveau des associations spontanées, c'est moins évident. Figurez-vous que c'est le nom que portait au Vème siècle un prince originaire du comté de Gwent, au Pays de Galles, roi de Domnonée, sur l'île de (grande-) Bretagne. Au début du VIème siècle, un autre Riwal, à la tête d'émigrés chassés de Bretagne par les Saxons, débarque en Armorique et se retrouve souverain d'une nouvelle Domnonée (couvrant en gros l'est de la Bretagne continentale actuelle).
Contrairement à "Jeanne", celle que l'on n'a pas crue et qu'on a fini par avoir cuite, ces personnages historiques ne jouissent pas d'une notoriété qui ferait de "Riwal" une dénomination finalement neutre. Du coup, ça peut susciter la curiosité chez tout un chacun. Et, au final, si "l'affaire Chatillon" prend de l'ampleur, ce qui est loin d'être incertain, voilà mon prénom synonyme de magouilles aux oreilles du plus grand nombre, de magouilles opérées par des fachos, qui plus est.

Il y a préjudice, moi je dis. Comme il est peu probable que cette malencontreuse coïncidence m'autorise à réclamer des dommages et intérêts, j'aimerais au moins contribuer à pourrir un peu l'existence de ces personnages.

Oyez, oyez, qu'on se le dise, si ce prénom m'a été donné par mes parents il y a un peu plus d'un demi-siècle, c'est pour deux raisons principales: d'une part il évoque les temps historiques d'une Bretagne qui avait encore un bon millier d'années d'indépendance devant elle, d'autre part parce que ce prénom n'a pas d'équivalent en Français. Bref, c'était un acte militant, et ce militantisme vomissait le concept de "France éternelle" cher à Jean-Marie et sa descendance.

Monsieur Frédéric Chatillon ou ses commanditaires se sont crus malins en choisissant "Riwal", ils ont dû se dire que ça donnait un côté "de souche" à leur agence de com'. Un ami et collègue me faisait remarquer aujourd'hui que son prénom à lui ne risquait pas d'avoir été choisi - il s'appelle Farid.
Seulement, y a maldonne. Oui, "Riwal" c'est "de souche"... Mais d'une "souche" historiquement plus profonde que ne le sont les "racines" de l'Etat français (mettons l'ordonnance de Villers-Cotterêt, en 1539), sans parler de celles de la nation française, concept encore plus tardif. Et donc une "souche" somme toute étrangère à la France. A tout le moins, ce que le prénom "Riwal" est censé évoquer est aux antipodes du nationalisme français étriqué, du général Boulanger à Le Pen, en passant par Maurras et Pétain.
Bref, "Riwal", c'est un prénom de colonisé mais ils ne le savaient pas, ces cons.

Alors je vous en prie, chers-ères lecteurs-trices, faites circuler ce papier, diffusez-le tout autour de vous, ça sera ma revanche symbolique. Et avec un peu de chance, qui sait, il sera lu par quelques caciques du Front National, et ça leur fera les pieds...

A wech all


mardi 20 janvier 2015

Aux "Charlie" d'un moment

Quatre millions de "Charlie", le 11 Janvier, vraiment? Si on désigne par "Charlie" les défenseurs, envers et contre tout, de l'irrévérence, sûrement pas. Mais il y a que par un étrange ruse de l'Histoire, la mouche-dans-le-lait de la presse française, "Charlie Hebdo", s'est en quelques jours métamorphosé en symbole consensuel. Alors bien sûr la folie meurtrière des jihadistes n'a pas frappé que les rigolos aux crayons entre les dents et leurs collègues, il y a eu d'autres victimes - policiers froidement abattus, quidams massacrés parce que Juifs. Mais le fait est que le sursaut cathartique du 11 janvier qui mobilisa les foules de façon inédite se déploya, volens nolens, sous la bannière de l'hebdo satirique. "Charlie" n'est pas la France, c'est incontestable, mais une bonne partie de la France s'est mise à "être Charlie" l'espace d'un moment. On a glosé - et on glosera encore longtemps - sur les causes profondes et les conséquences probables de ce moment. On dira simplement, ici, qu'il fut réjouissant. "Merci pour ce moment", serait-on tenté d'écrire, si l'expression n'était pas si irrémédiablement galvaudée.

Comme promis - et comme le garantissaient les tombereaux d'Euros déversés de toute part sur l'équipe survivante - un nouveau numéro de "Charlie Hebdo" est sorti le mercredi 14 janvier. A la une, comme chacun sait, le dessin d'un Mahomet empreint de compassion, la larme à l'oeil, portant l'affichette "Je suis Charlie". Sympa, d'un certain point de vue. Mais aussi, on l'aura compris, un monumental bras d'honneur: "vous avez cherché à nous anéantir parce que nous avons persisté à caricaturer Mahomet, allez vous faire foutre".
Et là, du coup, fin de la séquence "émotion". Aux images de la manifestation bon-enfant ont succédé, sur les écrans, celles de foules en colère au Niger, au Sénégal, au Pakistan, au Mali, en Algérie, et que je te brûle des drapeaux français, et que je te proclame la gloire du "martyr" des frères Kouachi et de leur pote Coulibaly, et que je te hurle ma fureur-de-musulman-offensé-dans-sa-foi, et que je te promets la destruction pour tous les mécréants, inch' Allah. Des morts, des blessés, le Quai d'Orsay nous encourage à collectivement serrer les miches. Sous nos contrées, par ailleurs, se font entendre bien sûr les voix de musulmans qui nous expliquent que non, c'est pas bien de représenter le prophète, ce numéro de "Charlie" post-fusillade est une insulte. Mais aussi celle du pape François nous expliquant en substance que la liberté d'expression, oui oui, c'est très important, à condition toutefois qu'elle n'offense pas les religions. (Pourtant, hein, le pape François, si Vatican-II-compatible, espoir de revanche des cathos progressistes... Mais bon, que voulez-vous, il est pape. Et un pape ça n'admet pas qu'on s'en prenne à la religion, c'est le métier qui veut ça, de la même façon que les banquiers ne supportent pas qu'on remette en cause le bien-fondé des produits financiers dérivés).

Et là, certains découvrent un truc incroyable: "Charlie Hebdo" fait de la provocation. Et s'en offusquent, tels Mia Farrow, découvrant qu'elle a enfanté l'antéchrist, dans "Rosemary's baby" de Roman Polanski.

Autour de moi j'ai entendu, ces derniers jours, des trucs comme "là, ils jettent de l'huile sur le feu" ou "tout de même, après le 11 Janvier, ils auraient dû s'efforcer de rassembler plutôt que de diviser" ou bien "franchement, en ce moment, on n'avait pas besoin de ça". Je doute que mon entourage soit statistiquement représentatif de grand-chose mais, qualitativement, mon petit doigt me dit que ce type d'opinion est assez répandu. A tout le moins, la question se pose de savoir si cette "une" est ou non une bonne idée et, en tout cas, il est à peu près certain que nombre de "Charlie" du 11 Janvier se sentent trahis, quelque part.

A ces "Charlie" d'un moment, il conviendrait de rappeler un certain nombre d'évidences:
  • Si "Charlie Hebdo" ne tirait qu'à quelques dizaines de milliers d'exemplaires avant le 7 Janvier, c'est pour une raison bien simple: il ne plaisait pas à tout le monde. De fait, avec plus ou moins de bonheur, de bon goût et de talent, "Charlie Hebdo" entend faire rire en énervant, c'est sa raison d'être
  • Pour un athée comme moi, les religions sont des systèmes de pensée, des visions du monde parmi d'autres et non au-dessus des autres. Un croyant, qu'il soit chrétien, juif, musulman ou bouddhiste a le droit de penser le contraire, mais pas de chercher à m'imposer son point de vue par la coercition. Ni moi, de les forcer à adhérer au mien 
  • Car la République Française, comme d'autres pays en Europe et dans le monde, est laïque: religion et absence de religion y sont également respectables - pas de surmoi des "racines chrétiennes"
  • C'est pourquoi ladite République autorise ses citoyens, s'ils le veulent, à dépenser quelques Euros pour rire de Jésus, Mahomet ou Moïse et, de fait, un éditeur à leur procurer un journal qui racontera des conneries sur Jésus, Mahomet ou Moïse, justement, en échange de cet argent
  • Un(e) croyant(e) a le droit de se sentir offensé(e) par ce genre de transaction, mais à partir du moment ou rien ni personne ne l'oblige à l'effectuer lui(elle)-même, le mieux qu'il(elle) ait à faire c'est de penser à autre chose
A partir de là, regretter que "Charlie" fasse du "Charlie" même s'il est temporairement subventionné par l'Etat et soutenu par des centaines de milliers de dons anonymes, c'est n'avoir rien compris au film. Alors oui, il est vrai que des musulmans de par le monde sont ulcérés par cette énième "provocation" des vilains petits canards de "Charlie", jusques et y compris en nos terres européennes. Et que parmi ces gens, il se trouve potentiellement des individus et des groupes dangereux, nous sommes désormais bien placés pour le savoir.

Cela étant il ne faut rien lâcher aux minorités radicales, qui par ailleurs n'ont pas attendu "Charlie" pour semer la mort et la désolation. Et il ne faut pas imaginer que "Charlie" se devrait de réserver un traitement de faveur aux musulmans en général en s'abstenant de titiller leurs tabous, sous prétexte qu'il seraient déjà victimes de discrimination, de racisme etc...  Au contraire: lorsque l'Islam est tourné en ridicule, les musulmans sont traités à l'égal des chrétiens ou des juifs, en tout cas pour ce qui concerne "Charlie Hebdo". L'intégration, ça s'appelle.

En Septembre 2012, je critiquais ici-même le côté un peu opportuniste et répétitif du remuage de tronçonneuse dans la plaie que faisait "Charlie" à propos de l'Islam. Mais ça, c'était avant. Désormais, qu'on aime ou qu'on déteste "Charlie Hebdo" sans réserve ou juste de temps en temps n'a strictement aucune importance. Ce qui compte, c'est d'avoir envie qu'il existe tel qu'il est, c'est-à-dire "irresponsable"- d'ailleurs c'est marqué dessus.

Aux "Charlie" d'un moment je dirai donc que l'important, ce n'est pas d'"être" (ou avoir été) "Charlie": c'est de laisser "Charlie" être ce qu'il est, même si ça fait parfois mal au cul.


Ciao, belli.