lundi 13 décembre 2010

Wikileaks: libertaire?

Du bruit dans le landernau, agitation de part et d'autre de l'Atlantique et au-delà de l'Oural. Pensez-donc: par la grâce de Julian Assange et de son site Wikilleaks sont désormais étalées au grand jour les "intimes convictions" des diplomates américains de par le monde. Forcément, on observe comme un léger décalage entre leur "ressenti", qu'ils croient partager en toute confidentialité avec le Département d'Etat, et le discours public/officiel de la diplomatie américaine. Ah ah ah, on en rit encore.

Par suite, nous voilà sommés de prendre parti "pour ou contre Wikileaks", la preuve: l'institut IFOP en a fait un sondage pour Dimanche Ouest-France, c'est dire s'il s'agit d'un enjeu. Que dit-il, ce sondage? En gros, plus les Français sont jeunes et de gauche (ou alors FN), plus ils approuvent la diffusion de documents confidentiels par le facétieux Julian Assange. Net net, il se dégage une majorité (54%) de "pour": «Wikileaks semble devenir pour une majorité de Français un porte-étendard de la liberté d’information (…) Le droit à l’information semble aujourd’hui l’emporter d’une courte tête sur les tenants d’une vision plus traditionnelle du nécessaire secret d’Etat», nous explique doctement l'IFOP.
Je ne suis plus très jeune, mais je me considère comme étant de gauche et j'ai beau me forcer, penser très fort au dit sondage qui m'apprend que 7 sympathisants de l'UMP sur 10 désapprouvent l'initiative de Wikileaks, rien à faire, je ne vois pas ce qu'il peut y avoir de louable ni de réjouissant dans cette entreprise. De fait, je suis convaincu que le l'idée même d'un site comme Wikileaks - la publication d'à peu près n'importe quoi du moment qu'il s'agit de documents classés "confidentiel" - relève du degré zéro de la pensée politique, voire de la pensée tout court.

Sur le fond, d'abord: qu'a bien pu "révéler" l'ami Julian Assange? Au fil des éléments repris ici et là, on apprend, par exemple, que Nicolas Sarkozy est tellement américanolâtre que même l'ambassadeur américain s'en est aperçu - relevant tout de même que le Président français est un peu agité. Autres "scoops": Silvio Berlusconi serait un libidineux incapable et un fanfaron, les plus hautes autorités saoudiennes seraient bien davantage préoccupées par la menace iranienne que par le sort réservé aux Palestiniens, et  le gouvernement russe serait corrompu. La teneur de ces câbles confidentiels prouve une chose: au-delà des échanges de vues avec leurs interlocuteurs indigènes, les personnels des ambassades américaines lisent ou se font lire la presse locale et ne manquent pas de consulter régulièrement les enquêtes fouillées du Washington Post ou du New York Times. Finalement, un câble diplomatique, il semble que ça consiste à dire tout bas à un ministre ce que la presse dit tout haut à qui prend la peine de la lire.
Sur la forme, ensuite: en quoi consiste une "vague d'information Wikileaks"? En la divulgation simultanée d'une montagne de paperasse. En l'occurrence, pour la dernière en date, 250 000 câbles diplomatiques, rien que ça. 250 000, c'est beaucoup, ah, la magie de la numérisation et d'Internet. Ce chiffre est sensé nous en imposer. Mais pourquoi 250 000? Pourquoi pas 10 000 ou un million? Y a t'il, sur Terre, un bipède humain doté d'un cerveau normalement constitué ayant pris la peine de lire tous ces documents en détail et, surtout, de les replacer dans leur contexte: qui exactement en est l'auteur, quand a-t'il été écrit, et faisait-il suite à un autre document? Non, bien sûr, mais c'est pas grave, l'important c'est qu'il y ait marqué "confidentiel" dessus et qu'il soit accompagné de 249 999 autres du même acabit.
Sur le principe, enfin: il y a, dans cette frénésie de la divulgation de documents "classés", quelque chose qui ressemble à la "mission" que s'assignent les paparazzi: mettre à nu pour mettre à nu, sans se demander si ce qu'on dévoile présente un quelconque intérêt en soi. Lorsque l'"analyste" de l'IFOP accompagnant son sondage nous parle de "droit à l'information", il se fourre le doigt dans l'oeil jusqu'au coude ou, plus grave, cherche à nous embrouiller sérieusement. Que ce soit sur la "vague" précédente - les documents "secret défense" sur la guerre en Afghanistan, celle qui nous occupe ou les divulgations que Julian Assange nous promet prochainement - les "memos" confidentiels des banques si on en croit l'interview qu'il a accordée cette semaine à Time Magazine - on est, à chaque fois, sur du lourd: la guerre, la diplomatie de la première puissance mondiale, la crise économique.
Seulement voilà: pour que ces divulgations soient assimilables à un "travail d'information" auquel les citoyens auraient "droit", il faudrait qu'à la publication des documents soit donnée un sens. Seuls les journalistes d'investigation et les historiens sont en mesure de transformer des données de l'ordre de celles publiées par Wikileaks en informations de nature à éclairer le citoyen. Assimiler les premières aux secondes, c'est insulter l'intelligence. Lorsque le New York Times publia les "Pentagon papers" en 1971, mettant en lumière les ressorts confidentiels de la stratégie US au Vietnam, l'Amérique voulait en savoir plus sur ce conflit qui la minait. La publication de ces documents avait un but précis - mieux comprendre cette guerre - et s'inscrivait dans un débat bien circonscrit. Les documents, en soi, ne valaient que par l'analyse qu'en faisaient ceux qui les publiaient. Lorsqu'un historien retrouve, dans les archives soviétiques, l'ordre de Staline au NKVD en vue de l'élimination de l'élite militaire polonaise - le massacre de Katyn - et le publie, il éclaire singulièrement la nature du pouvoir soviétique de l'époque. Dans l'un et l'autre cas - les 7 000 pages des "Pentagon papers" et les quelques lignes de l'ordre de Staline - ni la quantité des documents, ni la rapidité de leur mise au jour n'ont constitué des éléments déterminants.
Il est probable qu'à plus ou moins longue échéance des chercheurs au sens large -journalistes ou historiens - finissent par reconstituer certains puzzles à partir des documents publiés par Wikileaks. Mais ils n'y trouveront des réponses que s'ils se posent des questions. Julian Assange et ses thuriféraires ne s'en posent pas. Tout se passe, au contraire, comme si, à la manière d'un Fox Mulder, ils savaient déjà: la vérité est ailleurs, les puissants nous mentent. Ces conspirationnistes tiennent pour acquis que la mise en ligne d'informations "classées" est un coup terrible porté aux tenants du "pouvoir" - l'acharnement juridique envers Julian Assange ("Ah ouais, comme par hasard, on l'accuse de viol, et pis quoi, encore"), l'empressement des gouvernements à se débarrasser du "bâton merdeux" que constitue l'hébergement sur leur sol de Wikileaks,  leur tiennent lieu de preuve de la justesse de leur "combat".
Combat pathétique en vérité, qui voit s'affronter d'un côté des hackers qui traitent l'histoire contemporaine à la façon dont Voici analyse la carrière des célébrités, de l'autre des bureaucrates qui, désormais, ne sauront plus quoi inventer pour dissimuler leurs agissements et leurs pensées, aussi dénués d'importance soient-ils. Et, au passage, redoubleront d'énergie pour renforcer la surveillance électronique de leurs contemporains.  Les uns et les autres, fascinés par la technologie comme des lapins aveuglés par des phares, "raison d'Etat" contre "transparence", mais dans un monde ou chacun de ces mots a perdu de son sens.

Alors bon, je suis "contre Wikileaks". Non parce que ce site porterait atteinte à un pouvoir que je considérerais comme légitimement au-dessus de mes droits de citoyen, mais parce que Wikileaks me prend pour un con: Julian Assange voudrait me faire croire que la mise en ligne de 250 000 papelards confidentiels me rend plus libre parce que plus informé. Des "libertaires" comme ça, les dictateurs en rêvent toutes les nuits.

Ciao, belli

lundi 18 octobre 2010

Israël-Palestine: sifflons l'arbitre

Des tombes à perte de vue, que dominent des "stars and stripes", alignées sur la vieille terre normande. L'image - le cliché - est au coeur d'une mémoire régulièrement ravivée ("Saving private Ryan", "Band of brothers"), celle du sacrifice de milliers de soldats américains pour débarrrasser le continent européen du nazisme.

L'exaltation de cette mémoire, observera-t'on, occulte singulièrement les quelques vingt millions de morts dont les Soviétiques durent faire le deuil pour contenir, puis balayer l'armée allemande jusque dans les ruines de Berlin. Il n'empêche que la dette historique de l'Europe d'aujourd'hui vis-à-vis de l'Amérique est indéniable et, à cet égard, le "US go home" que vociféraient les communistes français à la fin des années quarante était presque aussi indécent que ne l'est, aujourd'hui, la profanation de tombes musulmanes dans les cimetières militaires.
C'est au nom de ces tombes blanches bien alignées, au nom également du (plus controversé) "bouclier" qu'elle constituait durant la guerre froide que l'Amérique peut volontiers se voir comme la "nation indispensable", pour reprendre la formule de l'ancienne Secrétaire d'Etat Madeleine Albright. Ce concept fut développé, dans les discours néo-cons post-11 Septembre, dans le cadre de la théorie de "l'impérialisme bienveillant", en substance: "Certes l'Amérique développe et emploie si nécessaire la plus formidable puissance militaire ayant jamais existé, mais ce n'est jamais dans un but de domination ou d'oppression. Le monde est un chaos, de multiples dangers en menacent la paix et et la prospérité. Seule l'Amérique est en mesure de régler ces problèmes, d'ailleurs c'est un devoir qui lui incombe - someone's got to do the job". L'élection de Barack Obama a salutairement éloigné pour un moment les néo-conservateurs des manettes de commande, cependant la tentation de se poser en pays "providentiel" sur la scène diplomatique mondiale reste toujours vivace. En particulier, la "nation indispensable" s'est assigné la mission de régler le conflit israélo-palestinien et le Département d'Etat, sous la férule d'Hillary Clinton, se pose en "sponsor" des actuelles discussions entre Benyamin Netanyahu et Mahmoud Abbas.


Ces discussions, on le sait, sont dans une impasse totale et les colonies de Jérusalem-Est et de la Cisjordanie constituent un obstacle incontournable, tant elles compromettent la viabilité d'un éventuel "Etat Palestinien". Dans l'état actuel des choses, la Palestine, disposât-elle d'un siège à l'ONU, jouirait d'une continuité territoriale comparable à celle des Philippines: un archipel, sans même le bénéfice de pouvoir librement circuler d'une île à l'autre.
Or le gouvernement israélien actuel, coalition de droite et d'extrême-doite, pour autant qu'il en ait la volonté, ne saurait remettre en question le "grignotage" patient du territoire palestinien par la colonisation ni, bien sûr, les "mesures sécuritaires" qui vont avec (check-points, présence militaire, « mur de sécurité » etc…) tant sa pérennité repose sur le soutien des « ultras » de la colonisation, religieux ou laïques. Mieux : le gouvernement Netanyahu, comme tous ceux qui l’ont précédé depuis l’assassinat d’Ytzhak Rabin, est davantage  disposé à « gérer » le conflit qu’à le résoudre, fort de l’indéniable supériorité militaire israélienne. D’où la reprise officielle, vendredi dernier, de la colonisation à Jérusalem, comme si de rien n’était ; d’où l’exigence, un peu plus tôt dans la semaine, de la reconnaissance par l’Autorité Palestinienne d’Israël comme « Etat Juif » (nonobstant les 20% d’Arabes musulmans ou chrétiens qui le peuplent, nonobstant ses centaines de milliers d’immigrants russophones à la judéité parfois contestable), exigence qui, à juste titre, a été considérée comme « hors sujet » par les négociateurs palestiniens.


Alors quoi ? Alors, rien. Le Département d’Etat a fait part de sa « déception ». L’organisateur des discussions voit ses efforts torpillés par la mauvaise volonté manifeste d’une des parties, il est juste « déçu ». Pourtant l’administration Obama aurait tout intérêt à ce que des avancées significatives soient enregistrées dans le dossier Israélo-Palestinien. D’abord parce que la persistance de ce conflit donne des arguments à tout ce que le Proche-Orient compte de va-t-en-guerre (ou de va-de-la-gueule) parmi les islamistes radicaux chiites ou sunnites – des ennemis déclarés de l’Amérique. Ce n’est certainement pas une coïncidence si Ahmadinedjad a décidé de faire une tournée au sud-Liban la semaine dernière, en profitant pour gratifier les médias de vociférations exterminatrices à l’égard d’Israël. Ensuite parce que, cyniquement, les élections du « mid-term » s’approchent à grands pas et un succès diplomatique visible dans cette partie du monde – ne fût-ce que le début d’une solution – ne saurait déparer le bilan de cette administration.


Oui, mais il y a le tropisme historique pro-Israélien de la diplomatie américaine. Cette « relation privilégiée » qui justifie toutes les circonvolutions diplomatiques – n’est ni une nouveauté ni un scandale en soi: elle contredit, simplement, l’ambition du Département d’Etat de jouer les arbitres entre Israéliens et Palestiniens. Si d’aventure Serbes et Albanais du Kosovo se réunissaient autour d’une table pour discuter l’avenir institutionnel de leur territoire, ces derniers seraient en droit de se sentir floués si cette réunion se déroulait sous l’égide de la Russie. Dans le cas qui nous occupe, quelle crédibilité peuvent bien accorder les Palestiniens à la neutralité des Américains ? La même que les Albanais accorderaient à celle des Russes. Pour prétendre à la neutralité dans cette affaire, l’Amérique se devrait d’exercer des pressions considérables sur son allié israélien. Seulement voilà : pour ce faire, il faudrait passer outre l’AIPAC (American-Israeli Political Affairs Committee), très actif au Congrès, et, bien plus tangible en termes électoraux, ignorer une frange importante des chrétiens fondamentalistes, qui voit dans le sionisme l’annonce de la Fin des Temps. Il faudrait passer outre des décennies d’alliance politique et militaire, passer outre des décennies d’expiation d’une « faute originelle » : durant toute la seconde guerre mondiale, l’Amérique accorda en tout et pour tout 3000 visas pour les Juifs d’Europe persécutés. L’AIPAC, d’ailleurs, champion toutes catégories dans le franchissement du « point Godwin », ne manque pas d’agiter le drapeau de l’Holocauste dès que se formule, en Amérique, le moindre début de commencement d’une critique publique de la politique Israélienne – fût-elle largement en deçà des éditoriaux du quotidien israélien "Haaretz". Pour cela, il faudrait passer outre les réticences affichées à exercer des pressions sur un gouvernement démocratique – réticences nettement moins manifestes, notons le, lorsqu’il s’était agi de « convaincre » Polonais et Tchèques d’accepter le bouclier anti-missiles.
L’Amérique, donc, n’est pas qualifiée pour jouer les arbitres.


Pire: son soutien inconditionnel à la politique israélienne – même, comme aujourd’hui, lorsqu’elle est inspirée par l’extrême-droite la plus obtuse – donne légitimement aux dirigeants israéliens le sentiment d’avoir carte blanche sur à peu près tout. Et légitime, en retour, la posture d’un Ahmadinedjad, qui s’effondrerait comme un soufflé n’était l’alibi du « soutien aux Palestiniens ». Idem pour la question du nucléaire iranien, qui sera toujours sur la table tant qu’Israël se considérera « hors catégorie », seul  Etat ayant le « droit » de posséder des bombes atomiques dans la région, fort de l’accord tacite du Département d’Etat.

Dès lors, la « nation indispensable » devrait en l’occurrence être qualifiée de « nation catastrophique », ou tout au moins de « dispensable » (anglicisme), sa diplomatie faisant davantage partie du problème que de sa solution éventuelle.
On rêverait que l’Europe prenne le relais. Mais il faudrait pour cela que ses dirigeants aient une carrure historique. On en est loin, de Paris à Berlin, Rome, Londres ou Varsovie. Médiocrité désespérante des uns, partialité incurable des autres: les aigreurs d’estomac que peuvent lui donner le Proche-Orient, l’Occident les a bien méritées.


See you, guys


mercredi 22 septembre 2010

Le fantasme du "joker" europhobe

Sarkozy a décidé cet été de réitérer le coup fumant de la fusion-acquisition des idées du FN, c'est une affaire entendue. Dans une fuite en avant - dont le pathétique prêterait à sourire, n'étaient les enjeux - s'accumulent depuis des semaines les "signes" représentant ouvertement des appels du pied à ce que, dans une sociologie à soixante centimes d'Euros propre aux sondeurs, on désigne par "l'électorat populaire". Nicolas Sarkozy prend au pied de la lettre la boutade de Coluche: "Y a quand même moins d'étrangers que de racistes, en France". Alors pan sur les Roms, vlan sur les "pas-de-souche", n'en déplaise aux médias (agiter un chiffon rouge devant les "élites bien-pensantes" fait quoiqu'il en soit partie du plan, voir ici-même), n'en déplaise aux centristes, aux curés, au pape, à la Terre entière. N'en déplaise, donc, finalement, à pas mal de monde, car dans la petite tête du pas-très-grand Président, le jeu en vaut la chandelle: il s'agit de séduire le fameux "électorat populaire" qui, air connu, a une fâcheuse tendance à s'abstenir ou à voter FN. "Le pape, combien de divisions?" demandait naguère un Staline goguenard. "Pff, que dalle, et encore moins d'électeurs!" lui répond, hilare, Nicolas Sarkozy. L'électorat du FN, donc, quel qu'en soit le prix, car on pressent qu'il constitue une réserve de voix considérable.
Mais bon, c'est pas tout ça, de touiller la marmite xénophobe, encore faut-il afficher un semblant de cohérence idéologique. Quelque chose comme, au hasard, "la France et les Français d'abord". Évidemment on ne peut pas le dire tout haut, le plagiat serait par trop évident. Il convient de le suggérer, de la jouer "message subliminal".
C'est ici qu'intervient le "joker", le dernier coup d'éclat en date: la polémique avec la Commission Européenne. Avec, en apothéose, la déclaration du sénateur Philippe Marini selon laquelle il vaudrait mieux que le Grand-Duché du Luxembourg "n'existe pas". Comme quoi, nul besoin d'alller en Iran (Ahmadinedjad voulant "rayer Israël de la carte") ou en Lybie (Kadhafi souhaitant démanteler la Suisse au profit de l'Allemagne, l'Italie et la France) pour dégotter un imbécile vociférant. Il suffit de chercher un peu parmi les "sages" de la Haute Assemblée, au Palais du Luxembourg, justement.
Mais au fait, le Luxembourg, pourquoi tant de haine? Il y a que Viviane Reding, commissaire européenne d'origine luxembourgeoise, a bruyamment fait part de sa désapprobation des mesures prises en France à l'encontre des Roms, soulignant qu'elles enfreignaient les valeurs de l'Union. Quelle aubaine! Aussitôt, chef de l'Etat en tête, la Sarkozye est montée sur ses grands chevaux, clamant en substance: "la France est souveraine, je t'en foutrai des valeurs, moi, et pis d'abord c'est quoi ton pays tout riquiqui, si tu les aimes les Roms t'as qu'à les accueillir chez toi, ouah l'autre, eh". J'exagère à peine. Quelle aubaine, donc, car ce faisant on ajoute l'indispensable cerise sur le gâteau sensé allécher l'"électorat populaire", encore lui: l'europhobie. La boucle de la cohérence idéologique est bouclée, "la France est de retour" semble-t'on crânement affirmer, comme en un écho grotesque d''"America is back" de feu Ronald Reagan. L'arrogance, aussi ridicule soit-elle, du "gallus", symbole national, est pleinement assumée. Monté sur ses ergots, le coq s'agite et casse les oreilles à l'Europe entière, et tant pis s'il y en a que ça chagrine. L'"électorat populaire", lui, est supposé se réjouir de ce vacarme, c'est tout ce qui compte.
Oui mais voilà. Admettons un moment que la notion d'"électorat populaire" soit une réalité (c'est-à-dire une ensemble homogène en termes de motivations et de comportements politiques) plutôt qu'une vue de l'esprit. Admettons que ledit électorat, outre sa xénophobie implicite ou explicite qu'il conviendrait de flatter, nourrisse une véritable animosité à l'égard de la construction européenne. Dans cette perspective, l'affirmation outrancière de la "fierté nationale" est-elle si déterminante? On peut raisonnablement en douter. Dans le refus de l'Europe, cristallisé lors du "non" de 2005 il y a d'abord, y compris à l'extrême-droite, un refus profond de l'Europe dérégulatrice, libre-échangiste. En regard des effets bien concrets de l'idéologie néo-libérale imprégnant les décisions de la Commission,  la "perte d'identité" supposée induite par la construction européenne compte pour bien peu. Le souverainisme, s'il n'est que politique, n'est en mesure de mobiliser qu'une poignée de vieux cons.
Dès lors les gesticulations de la Sarkozye autour d'une "fierté nationale" qu'on opposerait à l'Europe ne constituent qu'une europhobie de façade. Pas sûr que les "malgré-nous" de l'europhobie - salariés et usagers des entreprises publiques démantelées au nom de la "concurrence libre et non-faussée", ouvriers dont les usines s'exilent en Roumanie, agriculteurs et consommateurs pris dans les filets des lobbies transnationaux de l'agro-alimentaire - que peuvent tenter les "y'a qu'à" du FN, s'y laissent prendre. Il ferait beau voir des ténors de l'UMP remettre en cause, par exemple, la libéralisation des transports ou de l'énergie. Même un crétin comme Philippe Marini ne s'y risquerait pas: trop d'amis du "Premier Cercle", avec ou sans Woerth, en prendraient ombrage.
Il y a indéniablement quelque chose de lapidaire, de simpliste, dans la lecture que font les communistes du fascisme, voire du du nationalisme: tout cela ne serait qu'artifice destiné à détourner les damnés de la Terre des vrais enjeux, à savoir la lutte des classes. Comme pour les néo-libéraux, la condition et la fin de l'Histoire ne saurait, dans cette vision, être qu'économique et sociale. Ce n'est pas le moindre exploit du Sarkozysme que de redonner de l'actualité et de la pertinence à ce genre d'analyse. On agite le drapeau et l'"identité" pour faire passer la pilule d'un pouvoir de classe, en l'occurrence celui d'une caste d'oligarques. Ce faisant, on ne saurait remettre en cause les intérêts supérieurs de cette caste, que viennent  opportunément servir les directives d'une Commission Européenne gagnée à l'idéologie néo-libérale. Sarkozy, ou l'homme qui fait passer les communistes pour des gens clairvoyants.

Cela étant la radicalisation sécuritaire, xénophobe et anti-européenne du Sarkozysme n'est pas seulement indigne, ridicule et désastreuse. Elle est également, a priori, parfaitement vaine: soit l'"électorat populaire" fantasmé par l'Elysée existe, et il lui crachera vraisemblablement à la gueule. Soit il n'existe pas vraiment, et tout ce raffut n'aura servi qu'à faire fuir les centristes. Chapeau, l'artiste.

A bientôt

samedi 21 août 2010

De l'utilité d'un Brice Hortefeux

On pouvait croire, jusqu'alors, que les propos divers et variés lâchés par Brice Hortefeux, dont certains lui ont valu les foudres de la justice, relevaient de l'incontinence verbale. On se disait: bon, ce type est très droitier, son style d'"humour" flirte avec le bon vieux racisme franchouillard, mais finalement son problème c'est qu'avant de parler il oublie trop souvent de tourner sept fois sa langue dans sa bouche et, surtout, de vérifier qu'il n'y a pas de micro ou de caméra dans les parages. Ses dérapages semblaient relever de l'incongruité, de la flatulence incontrôlée qu'on tentait bien vite, avec plus ou moins de succès, de nuancer. Une sorte de pétomane involontaire sur le plan médiatique, rien d'autre qu'un "ami de trente ans" parfois un peu embarrassant. A tout le moins le porteur d'un discours souvent parasitaire, donc inutile en termes de communication politique.
Avec l'interview qu'il vient de donner au "Monde", on sait désormais que sa parole est un atout majeur dans la démarche relancée cet été, visant à couper l'herbe sous le pied de l'entreprise Le Pen père & fille. Contre le Front National, tout contre.
Il y déclare qu'il ne faut "pas confondre le petit milieu politico-médiatique parisien et la réalité de la société française (...) Vous êtes aveuglés par le sentiment dominant des soi-disant bien-pensants qui, en se gargarisant de leur pensée, renoncent à agir (...) Que certaines voix de la gauche milliardaire aient du mal à le comprendre ne me trouble pas du tout, bien au contraire ". Ce schéma de pensée - le "vrai peuple" d'un côté, une coterie minoritaire mais dont la parole domine les médias, de l'autre - est au coeur de la rhétorique du Front National. Le slogan "Le Pen, le peuple" n'est pas qu'une allitération anecdotique: ces gens sont intimement persuadés d'être les porte-parole du "vrai peuple", voire d'être le "vrai peuple" à eux tous seuls (tout comme, naguère, le parti de Lénine prétendait être "l'avant-garde de la classe ouvrière" et, de fil en aiguille, la classe ouvrière elle-même).
En reprenant à son compte, en la durcissant, l'idée d'une "majorité silencieuse" brandie par la droite après 1981, Brice Hortefeux fait sa part du travail dans l'O.P.A. hostile (dans la mesure où la cible n'a pas donné son accord, quoi qu'elle s'en réjouisse officiellement - normal, ça fait monter sa cotation) opérée par l'appareil Sarkozyste sur la "boîte à idées" des Le Pen: l'exaltation d'une "identité", l'association délibérée de l'immigration et de la délinquance, la pénalisation de l'irrévérence envers les symboles nationaux - "Marseillaise", drapeau - étaient déjà choses acquises. Manquait une pièce au puzzle national-populiste: l'anathème contre une classe "politico-médiatique" jugée déconnectée du "peuple" (on dira, pour se démarquer un chouia, "réalité de la société française"). Lacune comblée, donc. Non que ce type de discours n'ait  jamais été proféré auparavant par quiconque au sein de la droite parlementaire. Mais il y a que le "timing" de l'interview au "Monde" n'est pas indifférent, et que ce discours clôt (?) une récente séquence médiatique estivale, de Sarkozy à Ciotti, en passant par Estrosi. Et cette pièce du puzzle qu'apporte le Ministre de l'Intérieur n'est pas triviale, du point de vue idéologique. En effet, l'auto-désignation comme porte-parole du "vrai" peuple contre une "élite déconnectée" a pour corollaire le dénigrement a priori du discours de l'adversaire, toute critique ne pouvant émaner que d'une partie délégitimée de la population. En définitive, un pas majeur vers une rhétorique totalitaire. Symboliquement, il n'y a jamais loin de la "vérité de l'Église" au bûcher de Montségur.
On pourra, bien sûr, souligner le culot pyramidal d'un membre du gouvernement fustigeant le "politico-médiatique" quand on pense au trio Bouygues-Dassault-Lagardère. Ou brocardant une "gauche milliardaire" alors que les effluves nauséabonds de l'affaire Woerth sont loin d'être dissipés. Bref rappeler au ministre le fameux proverbe évoquant la paille, la poutre et l'oeil du voisin. On pourra tout autant, et là encore très justement, pronostiquer un effet-boomerang dévastateur sur le plan électoral, vis-à-vis du FN.
Mais on ne pourra plus considérer Brice Hortefeux comme une erreur de casting du point de vue médiatique. Il est au contraire, en cette fin d'été, une pièce essentielle d'un "plan de com' " décidé en haut lieu. L'ami Brice n'est pas un gros lourdingue inutile, nous voilà rassurés.

A bientôt

lundi 2 août 2010

Sarkozy, un Ferdinand Lop en moins drôle

Dans l'immédiat avant-guerre et jusqu'aux années soixante, Ferdinand Lop (1891-1974) bénéficia d'une popularité constante auprès d'un certain nombre d'étudiants du Quartier Latin. Candidat perpétuel aux élections présidentielles et législatives, il révéla peu de son programme politique, sinon quelques idées restées fameuses comme "l'interdiction de la pauvreté après 22h00" ou "la prolongation du boulevard Saint-Michel jusqu'à la mer". Il donnait un visage et une voix à une fraction non-négligeable de l'opinion publique, tout un peuple aux mille visages, que Gourio côtoya avec assiduité pour rédiger ses "Brèves de comptoir". Un courant d'opinion qu'on peut résumer par: "Y'a qu'à, faut qu'on". Le fait est que Ferdinand Lop ne fut jamais élu Président de la République. Nicolas Sarkozy, par contre, si.
Il faut dire que ses "Y'a qu'à, faut qu'on", à lui, vous avaient des accents réalistes. "Ensemble, tout devient possible" ne fut pas un slogan choisi au hasard. S'y mêlaient le retour du volontarisme en politique, le fier coup-de-menton d'une droite "décomplexée" qui manipulait sans vergogne les thèmes de prédilection du Front National, l'attrait que pouvait exercer un homme "neuf" résolu à faire bouger les choses, loin de l'"immobilisme" d'un Chirac ou de la prudence matoise d'un Mitterrand. Et puis il proposait des solutions qui, à défaut de susciter l'unanimité, avaient le mérite d'être simples et faciles à expliquer. Autrement plus claires que celles proposées par Ségolène Royal. Car Nicolas Sarkozy, tel Ferdinand Lop, ne semble détester rien tant que les pesanteurs du réel et donc, la complexité. Cette complexité, il convient de la contourner, de faire comme si elle n'existait pas, c'est l'essence même de la politique telle que l'entend Nicolas Sarkozy.

Aujourd'hui comme hier - et même, tout porte à le croire, plus qu'hier - la question de la délinquance ou de la criminalité issue des "cités" est vivement préoccupante, ce qui compte c'est de convaincre le citoyen et donc l'électeur "qu'on fait quelque chose". A partir de là, deux options:
  • Soit se coltiner le réel et sa complexité, c'est-à-dire expliquer que les problèmes ne se résoudront pas en un jour et donc sans doute pas avant Mai 2012
  • Soit éviter les questions sociales, économiques, d'éducation, d'organisation de l'action policière et réduire la situation à la présence persistante d'individus à problème, qu'il convient de circonvenir

C'est bien évidemment la seconde option que le gouvernement en place a choisi, et avant lui le Président lorsqu'il n'était que Ministre de l'Intérieur, donc en gros depuis 2002. Oui mais voilà: résultats nuls, à tout le moins pour les premiers intéressés, c'est-à-dire les citoyens-lambda qui, faisant fi des statistiques triomphantes, persistent à trouver que les nouvelles du  "front de l'insécurité" ne sont pas bonnes. C'est embêtant, car 2012 c'est bientôt. Et d'ores et déjà on pressent que le Front National est en passe de rafler la mise sur le plan électoral. Alors du coup, joker: on va, comme en 2007, proposer du Le Pen sans Le Pen. D'où la dernière annonce en date: préparer une disposition permettant de déchoir a posteriori certains criminels de leur nationalité française. Bien évidemment, l'idée suscite un tollé et, selon Robert Badinter, est anticonstitutionnelle donc in fine sans doute impraticable mais peu importe, le "débat" est déplacé: il ne s'agit plus de choisir entre la responsabilité individuelle et les circonstances socio-économiques / les défaillances d'un système, le choix est fait, on l'a vu, mais d'identifier a priori les individus suspects, en l'occurrence ceux "d'origine étrangère".

Et là, il y a un paradoxe: une disposition répressive, quelle qu'elle soit, a toujours pour ambition d'avoir des vertus dissuasives, c'était l'argument-clé des partisans de la peine de mort. Or voici un gouvernement qui s'est embourbé, des mois durant et en vain, dans un "débat" sur l'identité nationale. La moindre des conclusions qu'on puisse tirer de cet exercice laborieux, c'est que le sentiment d'appartenance à cette communauté nationale ne va pas de soi. Comment peut-on dès lors espérer que la perspective d'en être éventuellement exclu puisse avoir un rôle dissuasif majeur, davantage que la prison? Mettant de côté, si possible, toute considération morale, peut-on un instant imaginer que ce type de mesure ait une quelconque efficacité pratique?

De même, vous auriez pu objecter à Ferdinand Lop que "prolonger le boulevard Saint-Michel jusqu'à la mer" n'aurait en rien modifié le climat parisien. Lui-même ou ses partisans - et ils auraient eu raison - vous auraient répondu que vous n'aviez aucun sens de la poésie, car Ferdinand Lop c'était pour rire.

Sarkozy, par contre, c'est pour de vrai. "Y'a qu'à, faut qu'on", le leitmotiv Sarkozyen continue, en dépit de cette foutue réalité, en dépit du bon sens, en dépit, surtout, de tout frein éthique ou moral. "Pas de trêve estivale pour les voyous", a fanfaronné Brice Hortefeux ce week-end. Les cyniques et les crétins ne prendront pas de vacances non plus, visiblement.

See you, guys.