mercredi 22 septembre 2010

Le fantasme du "joker" europhobe

Sarkozy a décidé cet été de réitérer le coup fumant de la fusion-acquisition des idées du FN, c'est une affaire entendue. Dans une fuite en avant - dont le pathétique prêterait à sourire, n'étaient les enjeux - s'accumulent depuis des semaines les "signes" représentant ouvertement des appels du pied à ce que, dans une sociologie à soixante centimes d'Euros propre aux sondeurs, on désigne par "l'électorat populaire". Nicolas Sarkozy prend au pied de la lettre la boutade de Coluche: "Y a quand même moins d'étrangers que de racistes, en France". Alors pan sur les Roms, vlan sur les "pas-de-souche", n'en déplaise aux médias (agiter un chiffon rouge devant les "élites bien-pensantes" fait quoiqu'il en soit partie du plan, voir ici-même), n'en déplaise aux centristes, aux curés, au pape, à la Terre entière. N'en déplaise, donc, finalement, à pas mal de monde, car dans la petite tête du pas-très-grand Président, le jeu en vaut la chandelle: il s'agit de séduire le fameux "électorat populaire" qui, air connu, a une fâcheuse tendance à s'abstenir ou à voter FN. "Le pape, combien de divisions?" demandait naguère un Staline goguenard. "Pff, que dalle, et encore moins d'électeurs!" lui répond, hilare, Nicolas Sarkozy. L'électorat du FN, donc, quel qu'en soit le prix, car on pressent qu'il constitue une réserve de voix considérable.
Mais bon, c'est pas tout ça, de touiller la marmite xénophobe, encore faut-il afficher un semblant de cohérence idéologique. Quelque chose comme, au hasard, "la France et les Français d'abord". Évidemment on ne peut pas le dire tout haut, le plagiat serait par trop évident. Il convient de le suggérer, de la jouer "message subliminal".
C'est ici qu'intervient le "joker", le dernier coup d'éclat en date: la polémique avec la Commission Européenne. Avec, en apothéose, la déclaration du sénateur Philippe Marini selon laquelle il vaudrait mieux que le Grand-Duché du Luxembourg "n'existe pas". Comme quoi, nul besoin d'alller en Iran (Ahmadinedjad voulant "rayer Israël de la carte") ou en Lybie (Kadhafi souhaitant démanteler la Suisse au profit de l'Allemagne, l'Italie et la France) pour dégotter un imbécile vociférant. Il suffit de chercher un peu parmi les "sages" de la Haute Assemblée, au Palais du Luxembourg, justement.
Mais au fait, le Luxembourg, pourquoi tant de haine? Il y a que Viviane Reding, commissaire européenne d'origine luxembourgeoise, a bruyamment fait part de sa désapprobation des mesures prises en France à l'encontre des Roms, soulignant qu'elles enfreignaient les valeurs de l'Union. Quelle aubaine! Aussitôt, chef de l'Etat en tête, la Sarkozye est montée sur ses grands chevaux, clamant en substance: "la France est souveraine, je t'en foutrai des valeurs, moi, et pis d'abord c'est quoi ton pays tout riquiqui, si tu les aimes les Roms t'as qu'à les accueillir chez toi, ouah l'autre, eh". J'exagère à peine. Quelle aubaine, donc, car ce faisant on ajoute l'indispensable cerise sur le gâteau sensé allécher l'"électorat populaire", encore lui: l'europhobie. La boucle de la cohérence idéologique est bouclée, "la France est de retour" semble-t'on crânement affirmer, comme en un écho grotesque d''"America is back" de feu Ronald Reagan. L'arrogance, aussi ridicule soit-elle, du "gallus", symbole national, est pleinement assumée. Monté sur ses ergots, le coq s'agite et casse les oreilles à l'Europe entière, et tant pis s'il y en a que ça chagrine. L'"électorat populaire", lui, est supposé se réjouir de ce vacarme, c'est tout ce qui compte.
Oui mais voilà. Admettons un moment que la notion d'"électorat populaire" soit une réalité (c'est-à-dire une ensemble homogène en termes de motivations et de comportements politiques) plutôt qu'une vue de l'esprit. Admettons que ledit électorat, outre sa xénophobie implicite ou explicite qu'il conviendrait de flatter, nourrisse une véritable animosité à l'égard de la construction européenne. Dans cette perspective, l'affirmation outrancière de la "fierté nationale" est-elle si déterminante? On peut raisonnablement en douter. Dans le refus de l'Europe, cristallisé lors du "non" de 2005 il y a d'abord, y compris à l'extrême-droite, un refus profond de l'Europe dérégulatrice, libre-échangiste. En regard des effets bien concrets de l'idéologie néo-libérale imprégnant les décisions de la Commission,  la "perte d'identité" supposée induite par la construction européenne compte pour bien peu. Le souverainisme, s'il n'est que politique, n'est en mesure de mobiliser qu'une poignée de vieux cons.
Dès lors les gesticulations de la Sarkozye autour d'une "fierté nationale" qu'on opposerait à l'Europe ne constituent qu'une europhobie de façade. Pas sûr que les "malgré-nous" de l'europhobie - salariés et usagers des entreprises publiques démantelées au nom de la "concurrence libre et non-faussée", ouvriers dont les usines s'exilent en Roumanie, agriculteurs et consommateurs pris dans les filets des lobbies transnationaux de l'agro-alimentaire - que peuvent tenter les "y'a qu'à" du FN, s'y laissent prendre. Il ferait beau voir des ténors de l'UMP remettre en cause, par exemple, la libéralisation des transports ou de l'énergie. Même un crétin comme Philippe Marini ne s'y risquerait pas: trop d'amis du "Premier Cercle", avec ou sans Woerth, en prendraient ombrage.
Il y a indéniablement quelque chose de lapidaire, de simpliste, dans la lecture que font les communistes du fascisme, voire du du nationalisme: tout cela ne serait qu'artifice destiné à détourner les damnés de la Terre des vrais enjeux, à savoir la lutte des classes. Comme pour les néo-libéraux, la condition et la fin de l'Histoire ne saurait, dans cette vision, être qu'économique et sociale. Ce n'est pas le moindre exploit du Sarkozysme que de redonner de l'actualité et de la pertinence à ce genre d'analyse. On agite le drapeau et l'"identité" pour faire passer la pilule d'un pouvoir de classe, en l'occurrence celui d'une caste d'oligarques. Ce faisant, on ne saurait remettre en cause les intérêts supérieurs de cette caste, que viennent  opportunément servir les directives d'une Commission Européenne gagnée à l'idéologie néo-libérale. Sarkozy, ou l'homme qui fait passer les communistes pour des gens clairvoyants.

Cela étant la radicalisation sécuritaire, xénophobe et anti-européenne du Sarkozysme n'est pas seulement indigne, ridicule et désastreuse. Elle est également, a priori, parfaitement vaine: soit l'"électorat populaire" fantasmé par l'Elysée existe, et il lui crachera vraisemblablement à la gueule. Soit il n'existe pas vraiment, et tout ce raffut n'aura servi qu'à faire fuir les centristes. Chapeau, l'artiste.

A bientôt

samedi 21 août 2010

De l'utilité d'un Brice Hortefeux

On pouvait croire, jusqu'alors, que les propos divers et variés lâchés par Brice Hortefeux, dont certains lui ont valu les foudres de la justice, relevaient de l'incontinence verbale. On se disait: bon, ce type est très droitier, son style d'"humour" flirte avec le bon vieux racisme franchouillard, mais finalement son problème c'est qu'avant de parler il oublie trop souvent de tourner sept fois sa langue dans sa bouche et, surtout, de vérifier qu'il n'y a pas de micro ou de caméra dans les parages. Ses dérapages semblaient relever de l'incongruité, de la flatulence incontrôlée qu'on tentait bien vite, avec plus ou moins de succès, de nuancer. Une sorte de pétomane involontaire sur le plan médiatique, rien d'autre qu'un "ami de trente ans" parfois un peu embarrassant. A tout le moins le porteur d'un discours souvent parasitaire, donc inutile en termes de communication politique.
Avec l'interview qu'il vient de donner au "Monde", on sait désormais que sa parole est un atout majeur dans la démarche relancée cet été, visant à couper l'herbe sous le pied de l'entreprise Le Pen père & fille. Contre le Front National, tout contre.
Il y déclare qu'il ne faut "pas confondre le petit milieu politico-médiatique parisien et la réalité de la société française (...) Vous êtes aveuglés par le sentiment dominant des soi-disant bien-pensants qui, en se gargarisant de leur pensée, renoncent à agir (...) Que certaines voix de la gauche milliardaire aient du mal à le comprendre ne me trouble pas du tout, bien au contraire ". Ce schéma de pensée - le "vrai peuple" d'un côté, une coterie minoritaire mais dont la parole domine les médias, de l'autre - est au coeur de la rhétorique du Front National. Le slogan "Le Pen, le peuple" n'est pas qu'une allitération anecdotique: ces gens sont intimement persuadés d'être les porte-parole du "vrai peuple", voire d'être le "vrai peuple" à eux tous seuls (tout comme, naguère, le parti de Lénine prétendait être "l'avant-garde de la classe ouvrière" et, de fil en aiguille, la classe ouvrière elle-même).
En reprenant à son compte, en la durcissant, l'idée d'une "majorité silencieuse" brandie par la droite après 1981, Brice Hortefeux fait sa part du travail dans l'O.P.A. hostile (dans la mesure où la cible n'a pas donné son accord, quoi qu'elle s'en réjouisse officiellement - normal, ça fait monter sa cotation) opérée par l'appareil Sarkozyste sur la "boîte à idées" des Le Pen: l'exaltation d'une "identité", l'association délibérée de l'immigration et de la délinquance, la pénalisation de l'irrévérence envers les symboles nationaux - "Marseillaise", drapeau - étaient déjà choses acquises. Manquait une pièce au puzzle national-populiste: l'anathème contre une classe "politico-médiatique" jugée déconnectée du "peuple" (on dira, pour se démarquer un chouia, "réalité de la société française"). Lacune comblée, donc. Non que ce type de discours n'ait  jamais été proféré auparavant par quiconque au sein de la droite parlementaire. Mais il y a que le "timing" de l'interview au "Monde" n'est pas indifférent, et que ce discours clôt (?) une récente séquence médiatique estivale, de Sarkozy à Ciotti, en passant par Estrosi. Et cette pièce du puzzle qu'apporte le Ministre de l'Intérieur n'est pas triviale, du point de vue idéologique. En effet, l'auto-désignation comme porte-parole du "vrai" peuple contre une "élite déconnectée" a pour corollaire le dénigrement a priori du discours de l'adversaire, toute critique ne pouvant émaner que d'une partie délégitimée de la population. En définitive, un pas majeur vers une rhétorique totalitaire. Symboliquement, il n'y a jamais loin de la "vérité de l'Église" au bûcher de Montségur.
On pourra, bien sûr, souligner le culot pyramidal d'un membre du gouvernement fustigeant le "politico-médiatique" quand on pense au trio Bouygues-Dassault-Lagardère. Ou brocardant une "gauche milliardaire" alors que les effluves nauséabonds de l'affaire Woerth sont loin d'être dissipés. Bref rappeler au ministre le fameux proverbe évoquant la paille, la poutre et l'oeil du voisin. On pourra tout autant, et là encore très justement, pronostiquer un effet-boomerang dévastateur sur le plan électoral, vis-à-vis du FN.
Mais on ne pourra plus considérer Brice Hortefeux comme une erreur de casting du point de vue médiatique. Il est au contraire, en cette fin d'été, une pièce essentielle d'un "plan de com' " décidé en haut lieu. L'ami Brice n'est pas un gros lourdingue inutile, nous voilà rassurés.

A bientôt

lundi 2 août 2010

Sarkozy, un Ferdinand Lop en moins drôle

Dans l'immédiat avant-guerre et jusqu'aux années soixante, Ferdinand Lop (1891-1974) bénéficia d'une popularité constante auprès d'un certain nombre d'étudiants du Quartier Latin. Candidat perpétuel aux élections présidentielles et législatives, il révéla peu de son programme politique, sinon quelques idées restées fameuses comme "l'interdiction de la pauvreté après 22h00" ou "la prolongation du boulevard Saint-Michel jusqu'à la mer". Il donnait un visage et une voix à une fraction non-négligeable de l'opinion publique, tout un peuple aux mille visages, que Gourio côtoya avec assiduité pour rédiger ses "Brèves de comptoir". Un courant d'opinion qu'on peut résumer par: "Y'a qu'à, faut qu'on". Le fait est que Ferdinand Lop ne fut jamais élu Président de la République. Nicolas Sarkozy, par contre, si.
Il faut dire que ses "Y'a qu'à, faut qu'on", à lui, vous avaient des accents réalistes. "Ensemble, tout devient possible" ne fut pas un slogan choisi au hasard. S'y mêlaient le retour du volontarisme en politique, le fier coup-de-menton d'une droite "décomplexée" qui manipulait sans vergogne les thèmes de prédilection du Front National, l'attrait que pouvait exercer un homme "neuf" résolu à faire bouger les choses, loin de l'"immobilisme" d'un Chirac ou de la prudence matoise d'un Mitterrand. Et puis il proposait des solutions qui, à défaut de susciter l'unanimité, avaient le mérite d'être simples et faciles à expliquer. Autrement plus claires que celles proposées par Ségolène Royal. Car Nicolas Sarkozy, tel Ferdinand Lop, ne semble détester rien tant que les pesanteurs du réel et donc, la complexité. Cette complexité, il convient de la contourner, de faire comme si elle n'existait pas, c'est l'essence même de la politique telle que l'entend Nicolas Sarkozy.

Aujourd'hui comme hier - et même, tout porte à le croire, plus qu'hier - la question de la délinquance ou de la criminalité issue des "cités" est vivement préoccupante, ce qui compte c'est de convaincre le citoyen et donc l'électeur "qu'on fait quelque chose". A partir de là, deux options:
  • Soit se coltiner le réel et sa complexité, c'est-à-dire expliquer que les problèmes ne se résoudront pas en un jour et donc sans doute pas avant Mai 2012
  • Soit éviter les questions sociales, économiques, d'éducation, d'organisation de l'action policière et réduire la situation à la présence persistante d'individus à problème, qu'il convient de circonvenir

C'est bien évidemment la seconde option que le gouvernement en place a choisi, et avant lui le Président lorsqu'il n'était que Ministre de l'Intérieur, donc en gros depuis 2002. Oui mais voilà: résultats nuls, à tout le moins pour les premiers intéressés, c'est-à-dire les citoyens-lambda qui, faisant fi des statistiques triomphantes, persistent à trouver que les nouvelles du  "front de l'insécurité" ne sont pas bonnes. C'est embêtant, car 2012 c'est bientôt. Et d'ores et déjà on pressent que le Front National est en passe de rafler la mise sur le plan électoral. Alors du coup, joker: on va, comme en 2007, proposer du Le Pen sans Le Pen. D'où la dernière annonce en date: préparer une disposition permettant de déchoir a posteriori certains criminels de leur nationalité française. Bien évidemment, l'idée suscite un tollé et, selon Robert Badinter, est anticonstitutionnelle donc in fine sans doute impraticable mais peu importe, le "débat" est déplacé: il ne s'agit plus de choisir entre la responsabilité individuelle et les circonstances socio-économiques / les défaillances d'un système, le choix est fait, on l'a vu, mais d'identifier a priori les individus suspects, en l'occurrence ceux "d'origine étrangère".

Et là, il y a un paradoxe: une disposition répressive, quelle qu'elle soit, a toujours pour ambition d'avoir des vertus dissuasives, c'était l'argument-clé des partisans de la peine de mort. Or voici un gouvernement qui s'est embourbé, des mois durant et en vain, dans un "débat" sur l'identité nationale. La moindre des conclusions qu'on puisse tirer de cet exercice laborieux, c'est que le sentiment d'appartenance à cette communauté nationale ne va pas de soi. Comment peut-on dès lors espérer que la perspective d'en être éventuellement exclu puisse avoir un rôle dissuasif majeur, davantage que la prison? Mettant de côté, si possible, toute considération morale, peut-on un instant imaginer que ce type de mesure ait une quelconque efficacité pratique?

De même, vous auriez pu objecter à Ferdinand Lop que "prolonger le boulevard Saint-Michel jusqu'à la mer" n'aurait en rien modifié le climat parisien. Lui-même ou ses partisans - et ils auraient eu raison - vous auraient répondu que vous n'aviez aucun sens de la poésie, car Ferdinand Lop c'était pour rire.

Sarkozy, par contre, c'est pour de vrai. "Y'a qu'à, faut qu'on", le leitmotiv Sarkozyen continue, en dépit de cette foutue réalité, en dépit du bon sens, en dépit, surtout, de tout frein éthique ou moral. "Pas de trêve estivale pour les voyous", a fanfaronné Brice Hortefeux ce week-end. Les cyniques et les crétins ne prendront pas de vacances non plus, visiblement.

See you, guys.

dimanche 25 juillet 2010

Crépuscule du droit à l'irrévérence?

L'article 433-5-1 du code pénal, créant un délit d'outrage au drapeau ou à l'hymne national lors d'une manifestation organisée ou réglementée par les autorités publiques, voté lors de l'adoption de la loi du 18 Mars 2003 portant sur la "sécurité intérieure", n'était pas suffisant. C'est ça, le problème, avec les lois de circonstance (en l'occurrence des supporters sifflant la "Marseillaise"): elles cherchent à préserver l'avenir en regardant le passé immédiat, fût-il anecdotique. Leurs initiateurs regrettent bien sûr, in petto, que la rétro-activité des lois soit inconstitutionnelle mais ils se disent "plus jamais ça, on va voir ce qu'on va voir". C'est tout vu, pour ce qui concerne la "Marseillaise" sifflée dans les stades (effet dissuasif nul) et par-dessus le marché, on n'avait pas prévu que ce type d'"outrage" puisse être perpétré lors de manifestations à caractère privé. Par exemple, lorsque la photo d'un type se torchant le derrière avec le bleu-blanc-rouge se trouve primée lors d'un concours organisé par la FNAC de Nice. Grave oubli réparé vendredi dernier, par la publication d'un décret du gouvernement, étendant l'"outrage" aux manifestations organisées par des acteurs privés. Ouf.
On peut bien légitimement disserter sur le caractère liberticide de telles initiatives. D'ailleurs aux États-Unis, que plus chatouilleux sur les questions patriotiques tu cherches longtemps, il existe bien un Flag Protection Act fédéral, renforcé au niveau des états par de multiples législations locales. Cependant les uns et les autres sont inapplicables, la Cour Suprême (United States Vs Eichman, 11 Juin 1990) ayant jugé que de telles dispositions étaient contraires au Premier Amendement de la Constitution, garantissant la liberté d'expression.
Mais la question de la liberté d'expression, que d'aucuns balaieraient d'un revers de manche à la Saint-Just - "ce n'est pas une liberté que d'insulter un symbole de la liberté" - a beau être importante, elle ne me semble pas, sur cette affaire, constituer le seul enjeu. Se pose également la question du contexte dans lequel s'inscrit cette initiative.
Ce n'est peut-être qu'une coïncidence, mais la publication de ce décret fait suite à l'éviction de France Inter de deux humoristes particulièrement irrévérencieux, Stéphane Guillon et Didier Porte. Et, plus récemment, à la réaction outrée d'un syndicat de gardiens de la paix (SGP FO) à la diffusion d'une campagne publicitaire pour une célèbre marque de volailles mettant en scène des policiers et affirmant qu' "un bon poulet, c'est un poulet en liberté". Inacceptable de dénigrer ainsi de façon "vulgaire", pour le syndicat en question, le noble et dangereux métier de flic en uniforme. Autant dire poulet-tiquement incorrect. On pourrait ainsi multiplier les exemples où des images, des films, des textes s'inscrivant dans une tradition multi-séculaire d'irrespect rigolard face aux symboles du pouvoir ou des institutions se voient publiquement violemment critiqués, voire éventuellement interdits, au nom d'une notion de "respect" de plus en plus élastique. Un point commun à cette vague qu'on pourrait, somme toute, qualifier de réactionnaire: le côté revanchard.
On sait que le tsunami culturel de 1968 n'a pas été digéré par tous. Nicolas Sarkozy, lors de sa campagne de 2007, se faisait fort de "liquider l'héritage de Mai", c'est bien à une "révolution culturelle à l'envers" façon Reagan qu'invitait le candidat de la droite, il s'agissait de réhabiliter bruyamment le "sentiment national" qu'une gauche irresponsable laissait à vau-l'eau. Mais même si on ne prête qu'aux riches, on ne saurait surestimer l'impact de l'élection de Nicolas Sarkozy, qui en l'occurrence est davantage un effet qu'une cause. Plus profondément, cet obsession sur les valeurs de Mai 68 qu'il conviendrait de liquider faisait écho à l'exaspération d'une fraction agissante de l'électorat de droite et d'extrême-droite, s'inscrivant  dans un phénomène plus large de "concurrence mémorielle". On vit ainsi des députés, dès 2005, tenter d'imposer aux enseignants en Histoire de "souligner les aspect positifs de la colonisation française". On sait ce qu'il advint de cette initiative, mais elle était symptomatique d'une volonté de prendre à rebours l'évolution du discours de la "nation" sur elle-même depuis quatre décennies. Cette volonté de revanche a pu s'accompagner d'une remise en cause du "politiquement correct" - désignant un souci d'antiracisme et de tolérance largement partagé dans les médias et au delà. Cette posture se voulant libertaire inverse les rôles: ce sont les "Français" et leurs symboles, leurs "valeurs traditionnelles", leur Histoire qui seraient aujourd'hui menacés, dénigrés. A ce titre on notera la récurrence, dans le discours du Front National, de l'expression "racisme anti-Français".
Dès lors il conviendrait de "rétablir un équilibre": pas touche à mon drapeau, à mon hymne national. Michel Droit avait commis dans le "Figaro Magazine", en juin 1979, un article vilipendant Serge Gainsbourg et sa "Marseillaise" reggae. Ne traitez pas l'hymne national à la légère, bas les pattes, disait-il en substance à l'artiste. Comme vous êtes Juif ça pourrait stimuler l'antisémitisme, s'inquiétait cette belle âme d'académicien. A l'époque, ce "papier" lui avait valu, pour longtemps, le surnom de "Michel Tordu". Aujourd'hui, on ne mobilise pas des polémistes réactionnaires, on pond des décrets, ça va plus vite.


Les obsédés du respect des symboles nationaux peuvent croire aujourd'hui qu'ils ont remporté une victoire. Parmi eux cependant, et singulièrement au Front National, se trouvent, à n'en pas douter, des gens qui fustigent le caractère "liberticide" de la loi Gayssot, qui interdit les publications ou les propos publics négationnistes. Mais le problème de la loi Gayssot, ce n'est pas qu'elle limite la liberté d'expression de quelques conspirationnistes antisémites, c'est qu'elle induit la notion de "vérité officielle", propre à stimuler des réflexes "libertaires" d'un genre un peu spécial.
De la même façon, et toutes proportions gardées, les lois sanctuarisant le bleu-blanc-rouge et la "Marseillaise" ne devraient pas manquer d'encourager l'imagination d'artistes en tout genre pour en tester les limites... Par ailleurs, in fine,  la réaction (c'est le cas de le dire) du syndicat des gardiens de la paix n'aura eu pour effet que d'amplifier par un "buzz" une campagne de pub au demeurant assez minable.

Le droit à l'irrévérence, déjà malmené par les islamistes radicaux barbus et les cathos "tradi" à poil ras, en a encore théoriquement pris un sacré coup. Pas sûr cependant que, dans les faits, ces offensives législatives atteignent leur but, à savoir la dissuasion. Coluche ne peut pas mourir deux fois.

Ciao, belli.

dimanche 18 juillet 2010

En attendant l'assaut de la Marine

En janvier 2011, à moins d'un improbable coup de théâtre qui verrait les militants du FN lui préférer Bruno Gollnisch (au demeurant charismatique comme une endive), Marine Le Pen succédera à son paternel à la tête du Front National. Elle devrait dès lors entamer officiellement sa campagne pour la présidentielle... même si, en réalité, d'autres se sont déjà chargés de lui dégager un boulevard: j'entends par là la machine politique Sarkozyenne, dont le principal impact sur le paysage politique français aura été de créer les conditions d'une amplification du vote FN.
Comment, direz vous, mais bien au contraire, voyons, Nicolas Sarkozy a marginalisé le parti d'extrême-droite en "pompant" allègrement ses thèmes de campagne en 2007... Foutaises: le coup de semonce d'Hénin-Beaumont, il y a un an, infirmait déjà la théorie du siphonnage des voix FN, nous en avions longuement parlé ici. L'effondrement du business model Sarkozy pour la "reconquête de l'électorat populaire", avec le bruyant retour du thème du pouvoir (et) de l'argent, relève désormais de l'évidence.
En construisant son argumentaire de campagne en 2007, Nicolas Sarkozy avait usé d'un puissant levier: la promesse de la résolution du mal-être/mal-vivre frappant les milieux populaires confrontés à la violence urbaine d'une part, à une "multi-culturalité" parfois déstabilisante et non-désirée d'autre part. Je sais qu'il est de bon ton de déconnecter la seconde de la première si on entend ne pas être taxé de xénophobie ou de racisme: le fait est, cependant, qu'il y a juxtaposition des deux phénomènes, à tout le moins sur le plan géographique - les fameuses "cités" et leur environnement immédiat. Juxtaposition ne signifie pas, lorsqu'on fait un tant soit peu fonctionner ses neurones, lien de cause à effet: le chômage, la dégradation des conditions de logement, la dislocation des liens sociaux, l'abandon du "terrain" par les services publics sont bien évidemment les "variables explicatives" de la délinquance. Mais lorsqu'on est confronté à cette dernière au jour le jour, il y a de fortes probabilités qu'un citoyen "raisonnable" en vienne d'abord à se contrefoutre des arguments sociologiques ("bon, admettons, mais là, tout de suite, on fait quoi?"), puis à adhérer à des explications essentialistes ("J'suis pas raciste/mais quand même les bicots/chaque fois qu'y a un sale coup/ben y faut qu'y z'en soient" comme le faisait dire Renaud au "boulanger du coin" dans l'une de ses chansons), enfin à approuver des "solutions" articulées autour de la stigmatisation de l'étranger. C'est en pariant implicitement - voire explicitement - sur cet enchaînement que la campagne Sarkozy de 2007 a coupé l'herbe sous le pied de Jean-Marie Le Pen.
Seulement voilà: au delà du désastreux échec de la politique sécuritaire (les événements récents de Grenoble en étant une illustration), au delà de l'escamotage du "plan Marshall des banlieues", au delà de la déroute du "débat sur l'identité nationale" - autant de promesses non tenues à l'électorat FN- un tapis rouge est déroulé sous les pieds de l'extrême-droite car le pas de deux entamé par Sarkozy avec les thèmes du Front National a, dès le départ, négligé deux faits fondamentaux:
  • Le premier, historique, est que le couple ordre/identité n'est pas le seul ressort de la popularité des thèses d'extrême-droite: s'y ajoute la détestation de l'argent-roi et de la corruption. Qu'on se souvienne qu'à l'origine des émeutes du 6 Février 1934, il y a l'affaire Stavisky. La "république des copains et des coquins" risque d'être qualifiée de "gueuse" (glissement du "Canard Enchaîné" à "Rivarol") pour peu que soit manifeste, en temps de crise et de "sacrifices", une collusion entre le pouvoir de l'argent et le pouvoir tout court: nous y sommes avec le feuilleton Woerth-Bettencourt, en attendant que ne se déroule la prometteuse pelote du financement des "micro-partis". La question de l'argent et du pouvoir, qui n'est pas nouvelle, aurait pu rester relativement marginale n'eût été, avec le Sarkozysme, la rupture d'un pacte entre l'Etat et les classes moyennes/moyennes inférieures: le détricotage systématique, au nom de la "réforme", d'un tissu d'emplois publics dont on fustige la redondance et les "privilèges" de ceux qui les occupent.
  • Le second, conjoncturel, est l'effacement prévisible de la personne même de Jean-Marie Le Pen. Il ne fallait pas être Paul-le-poulpe, en 2007, pour envisager que sa fille Marine pourrait reprendre son flambeau. Or ce changement de leadership a des conséquences considérables. Grâce à son patronyme, véritable "capital-image" largement nourri par son père au cours des dernières décennies, Marine n'a nul besoin d'en faire des wagons pour stimuler les réflexes xénophobes ou racistes. Elle peut se garder par ailleurs de touiller la marmite de l'Histoire (le "détail") pour rallier les survivants de l'extrême-droite-canal-historique. Ces derniers en seront peut-être un peu frustrés, mais nul risque qu'ils ne quittent le navire en période électorale, ils n'ont pas d'alternative crédible. Dès lors s'effaceront progressivement les preuves d'un caractère sulfureux du vote FN.

Les thèmes de l'immigration, de la sécurité et de l'identité nationale ayant été sciemment - mais vainement - "mixés" par les apprentis-DJ au pouvoir depuis 2007, la marque Le Pen garantissant sur ce "mix" un surcroît d'authenticité, restera à Marine à entonner avec application un "tous pourris/sortons les sortants", ce qu'elle a d'ores et déjà commencé à faire. Dès lors il est assez comique d'entendre des représentants de l'UMP (Juppé, entre autres) s'en prendre à une gauche qui, en fustigeant les dérives ploutocratiques du pouvoir, ferait le "jeu du Front National". C'est vraiment la passoire qui traite le couscoussier d'objet percé, comme on dit en Afrique. Hortefeux, ou Boute-Feu?

Sarkozy a sans aucun doute inversé la pompe à siphonner les voix. Celà étant, la gauche n'a plus le droit de négliger les peurs et l'exaspération des milieux populaires, en deçà ou au delà des questions sociales. Pas sûr que la très floue notion de "care" constitue un étendard très rassembleur. Le "care", nid d'abscons, il va peut-être falloir trouver quelque chose d'un peu plus explicite si on veut résister à l'assaut de la Marine.

See you, guys