jeudi 20 janvier 2011

Censure à Budapest: on s'en fout?

Air connu: l'efficacité diplomatique et la fidélité à un certain nombre de principes - quels qu'ils soient, au demeurant - font rarement bon ménage. La "Realpolitik", ça s'appelle. Ces contradictions récurrentes sont particulièrement saillantes dans le cas des démocraties occidentales, qui se posent comme l'incarnation de principes politiques peu ou prou hérités de la philosophie des Lumières, ne manquent pas de le faire savoir au reste du monde et qui, nonobstant, s'assoient dessus lorsque des intérêts "supérieurs" sont en jeu.
Dernier exemple en date: le silence assourdissant de l'auto-proclamée patrie des droits de l'homme durant l'explosion de la cocotte-minute tunisienne, silence seulement rompu par les offres de services en matière sécuritaire de Michèle Alliot-Marie (dans un souci d'épargner les vies humaines, celà va de soi, la flicaille française, de Flash-ball en "Taser", étant devenue experte en maintien de l'ordre non-létal, enfin presque). Bien légitimement, la complaisance à l'égard du régime de Ben Ali, au nom de la "lutte contre l'islamisme" et, n'en doutons pas, de quelques intérêts économiques bien compris, complaisance qui atteint son acmé avec cette mise en pratique d'une certaine "sagesse" chinoise - ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire - suscite des commentaires acerbes et désabusés, de part et d'autre de la méditerranée. C'est la malédiction et la grandeur des gouvernements démocratiques d'avoir à se coltiner, dans les relations internationales, le monde tel qu'il est, tandis que médias et opposants politiques à domicile leur parlent du monde tel qu'il devrait être. Au nom de principes qui constituent une culture commune, en l'occurrence la défense des libertés, un "surmoi Droits-de-l'Hommiste", comme évoqué ici-même il y a deux ans à propos de la Birmanie.
Un silence coupable comme bouquet final d'années de compromissions, voilà comment se conclut le dernier épisode des relations franco-tunisiennes, c'est une affaire entendue. Mais à propos de silence... Sans avoir la prétention de constituer à moi tout seul une pige multimédia - il se peut que j'aie loupé quelques épisodes - tout de même il est un autre silence qui, en ce début d'année, me casse les oreilles: celui qui suit la promulgation, en Hongrie, d'une loi muselant les médias et, dans la foulée, de l'accession de ce pays à la présidence tournante du Conseil de l'Union Européenne.
Certes il y a bien eu quelques réactions outrées ici et là, à l'approche du premier Janvier. Puis les atermoiements à usage externe, suivis de coups de menton à usage interne, du gouvernment hongrois. Et depuis, rien. L'Union Européeene, qui, à défaut d'avoir une politique, est supposée avoir des principes - la liberté de la presse en fait partie, jusqu'à plus ample informé - est partiellement "présidée" par un pays dont le gouvernement a jugé bon d'établir un comité de censure. "Etonnant, non?", aurait dit Desprosges. Bien sûr on imagine bien qu'en coulisses des discussions, des négociations sont en cours, il se peut même que cette loi, sous la pression des instances européennes, finisse par être abrogée sous peu. Mais là n'est pas la question: la question c'est que le seul scénario plausible soit, justement,  une négociation. C'est donc négociable, la liberté de la presse, en Europe? Dans la discrétion, en plus? Ah bon.
Cette lamentable affaire constitue, cela va sans dire, un précédent grave. La seule légitimité "palpable" d'un pouvoir supra-national européen c'était, justement, de constituer un garde-fou sur la question des libertés et des droits de l'homme. On se souvient de la vitesse à laquelle, en 2010,  le gouvernement français rétro-pédala lorsqu'il fut établi qu'une circulaire du Ministère de l'Intérieur ciblait spécifiquement les populations Roms. "Une circulaire? Quelle circulaire? Ah, mais désolé, celle-là c'était juste un brouillon, hop, a p'us - Ah ah, bien essayé, Monsieur Hortefeux". Mais dans cette affaire, le gouvernement hongrois s'accroche. Alors on négocie. Passe encore à la rigueur, autant qu'on puisse le déplorer, que tel ou tel pays européen mette ses principes au fond de sa poche lorsqu'il s'agit de maintenir ou d'améliorer des relations avec un satrape sanguinaire ou une clique de bureaucrates kleptomanes. Mais que ce "principe de réalité" s'applique à l'intérieur même d'un ensemble - l'Union Européenne - dont l'un des rares ciments est l'adhésion à un certain nombre de valeurs démocratiques, c'est à se taper la tête contre les murs.
Imaginons un seul instant que le gouvernement hongrois ait continué de foutre la paix à ses journalistes mais qu'il ait, en revanche, décidé de taxer ses importations en provenance de l'Union Européeenne et de rétablir un contrôle des changes. Là, n'en doutons pas, on verrait immédiatement se mettre en place une cellule de crise à Bruxelles, Sarkozy et Merkel se téléphoneraient quarante fois par jour, tandis que les médias en feraient des titres gros comme ma cuisse. Pour le coup, il ne s'agirait pas de négocier, mais de sommer la Hongrie de rentrer dans les clous, et plus vite que ça, encore. Sous peine, éventuellement, qu'elle soit exclue de l'Union, d'une façon ou d'une autre. Tant il est vrai qu'on ne saurait transiger avec la liberté de circulation des marchandises et des capitaux.
Rien de tout celà dans ce qui nous occupe. La censure de la presse en Hongrie est un non-événement médiatico-politique. Pas de crise, pas d'excitation, pas de bruit. Bien au contraire, un long silence, comparable à celui du gouvernement français lors du soulèvement tunisien.

Mais ce silence est d'un autre poids. Les compromissions de la France et des autres démocraties occidentales avec Ben Ali et consorts sont souvent déplorables, mais relèvent d'une forme habituelle du double langage, inscrite dans les gènes de ces Etats - ils y survivent toujours. Celles du "machin" européen avec la clique d'excités aux commandes à Budapest constituent une hypocrisie d'un genre nouveau, une hypocrisie suicidaire: le peu d'Europe qui existe en crèvera.

A bientôt

dimanche 19 décembre 2010

Marine Le Pen, ou la normalisation en trompe-l'oeil

A quelques semaines de l’adoubement probable de Marine Le Pen a la tête du F.N., une question taraude tout autant les militants de son parti que les médias : sera-t-elle le « Gianfranco Fini français » ? On se demande, par là, si la fille entend tourner le dos a l’enracinement idéologique du père, a l’instar du leader du M.S.I. transalpin qui, enterrant définitivement son prédécesseur Giorgio Almirante, fit renoncer son parti au néo-fascisme et aux nostalgies mussoliniennes.
Lorsque cette interrogation traverse l’esprit de militants F.N. pur porc on décèle, bien sûr, la crainte d’un affadissement politique, une sorte de Vatican II de la droite Ratapoil, pour tout dire une trahison. La campagne haineuse dont a pu faire l’objet Marine Le Pen dans les pages de « Rivarol » en témoigne où, reprenant une rhétorique chère a Drumont ou aux folliculaires de « Je Suis Partout », on l’accuse « d’enjuivement ».
Mais lorsque cette question est posée par des commentateurs, politologues ou personnalités politiques extérieurs au petit monde de l'extrême-droite, on ne saurait y voir, au mieux, qu’un symptôme supplémentaire de l'incapacité de beaucoup a « penser » le phénomène Front National et, au pire, l’expression d’un désir à peine inavoué: poser la question d’une possible fréquentabilite du F.N. dans un avenir proche, c’est y répondre en envisageant, dès aujourd’hui, de futures alliances.
Dans le premier cas il y a comme la vision naïve d’un monde binaire ressemblant a celui de « Star Wars » : par la force de sa volonté, sa descendance fait réapparaitre Anakin Skywalker de l’effrayante carapace de Darth Vador - Marine ferait sortir le F.N. du « côté obscur de la Force ». Dans le second – lorsqu'à droite on envisage le succès d’une "dé-diabolisation"  – on fait un aveu d’impuissance : le renoncement définitif à la captation de «l''électorat populaire » dès le premier tour d’une élection.
Dans l’un et l’autre cas cependant, on part implicitement du même postulat : l’infréquentabilite du F.N. est exclusivement liée a l’ancrage de son leader historique dans un passé plus ou moins lointain, passé incarné dans les figures des anti-Dreyfusards, des militants de l’Action Française, des collabos, des terroristes de l’O.A.S. etc… Remarquons que dans le cas français, on serait bien en peine d’identifier une période historique bien précise – a l’instar des vingt années de pouvoir fasciste en Italie – dont il conviendrait que Marine Le Pen se désolidarise publiquement, mais admettons. Cette référence constante a l’Histoire, que ce soit dans la bouche de Le Pen père ou dans celle de ses détracteurs – usant et abusant de formules convenues comme « les-pages-les-plus-sombres-de-notre-Histoire » ou « remugles-nauséabonds » - est cependant un piège. Poser comme condition d’une banalisation définitive du F.N. le renoncement de son (sa) dirigeant(e) à leurs « références historiques », c’est tomber dedans à pieds joints et faire l’impasse sur deux faits importants :
  • D’une part, avec le temps, la fraction nostalgique des militants F.N., ceux qui sont assez vieux pour avoir vécu le Pétainisme voire l'Algérie française va physiquement disparaitre : que leur « mémoire » ait été transmise ou pas aux générations suivantes, ces deux repères historiques majeurs de l'extrême-droite française vont perdre de leur pertinence politique « faute de combattants »
  • D’autre part, nonobstant les saillies du père (comme le « détail ») le F.N. n’a de facto, et d’ores et déjà, que faire de ce passé: c’est bien dans le présent (insécurité, faillites de l'intégration-assimilation, chômage de masse sur fond de mondialisation) et les névroses collectives qu’il engendre que s’inscrit le discours du F.N.
Aussi, tandis que le jeu des ressemblances (entre le F.N. et des mouvements politiques du passé), aussi intéressant et pertinent soit-il sur le plan intellectuel, n’a pas empêché ce parti de s’installer durablement dans le paysage, le quitus qui lui serait donné au nom d’un aggiornamento de sa probable future dirigeante arrangerait sans aucun doute bien des élus et dirigeants de l’UMP (surtout dans le Nord et le Sud-Est de la France) mais ne saurait en rien sanctionner une évolution du F.N. sur le fond : le discours de ce parti, fut-il affublé du masque d’un laïcisme intransigeant vis-a-vis de l’Islam, est et demeure une exaltation de la méfiance, de la peur – et donc, in fine, de la haine – de tout bipède humain à la peau plus ou moins sombre installé sur le territoire national
En Suisse, en Belgique, aux Pays-Bas, en Suède, en Hongrie et ailleurs, le « positionnement politique » centré sur de la méfiance envers l'étranger en général et l'étranger musulman en particulier a conduit des partis aux portes voire au sein du pouvoir. Que cette tendance « national-populiste » xénophobe soit totalement déconnectée des ligues et partis des années trente ne la rend pas davantage sympathique ni plus « normale ». Quoiqu'il en soit c'est dans cette mouvance européenne bien d’aujourd’hui que s’inscrira le F.N. post-Jean-Marie Le Pen. A cet égard, qu’il soit dirige par Bruno Gollnisch ou Marine Le Pen ne fait strictement aucune différence. Mais dans le second cas, des commentateurs ou des intellectuels pétris d'érudition historique seront prêts, aux moindres signes de rupture de « fifille » avec les marottes passéistes de papa, a lui décerner des brevets d’humanisme, tandis que les dirigeants d’une droite « décomplexée » se frotteront les mains a l'idée de disposer d’un réservoir de « vote populaire » qu’ils pourront courtiser sans vergogne.
Édifiante est, a ce sujet, la façon dont un certain Raphaël Stainville, dans le « Figaro Magazine » de cette semaine, commente la remarque de Marine Le Pen qualifiant les prières de musulmans dans la rue de scènes dignes de l’ « Occupation » : en disant cela, elle « enfoncerait des portes ouvertes ». Il est vrai que dans son édito du même numéro, Éric Zemmour met ses lecteurs en garde contre l’ « islamisme » qui, on le sait, ne saurait être que « rampant ». La normalisation des relations diplomatiques entre la droite parlementaire moderne (dont le Fig’ Mag’ est le flambeau) et l'extrême-droite est en cours, on attend avec impatience l'échange d’ambassadeurs.

Marine Le Pen est déjà une "Gianfranca" Fini, avant même d'avoir commencé. Mais le F.N. résolument moderne et post-historique qu’elle est en train de déployer n’abusera que les naïfs et les faux-culs : il calmera les frayeurs rétrospectives des premiers, tout en donnant bonne conscience aux seconds.
 
Bonnes fêtes à tous, celà étant...







lundi 13 décembre 2010

Wikileaks: libertaire?

Du bruit dans le landernau, agitation de part et d'autre de l'Atlantique et au-delà de l'Oural. Pensez-donc: par la grâce de Julian Assange et de son site Wikilleaks sont désormais étalées au grand jour les "intimes convictions" des diplomates américains de par le monde. Forcément, on observe comme un léger décalage entre leur "ressenti", qu'ils croient partager en toute confidentialité avec le Département d'Etat, et le discours public/officiel de la diplomatie américaine. Ah ah ah, on en rit encore.

Par suite, nous voilà sommés de prendre parti "pour ou contre Wikileaks", la preuve: l'institut IFOP en a fait un sondage pour Dimanche Ouest-France, c'est dire s'il s'agit d'un enjeu. Que dit-il, ce sondage? En gros, plus les Français sont jeunes et de gauche (ou alors FN), plus ils approuvent la diffusion de documents confidentiels par le facétieux Julian Assange. Net net, il se dégage une majorité (54%) de "pour": «Wikileaks semble devenir pour une majorité de Français un porte-étendard de la liberté d’information (…) Le droit à l’information semble aujourd’hui l’emporter d’une courte tête sur les tenants d’une vision plus traditionnelle du nécessaire secret d’Etat», nous explique doctement l'IFOP.
Je ne suis plus très jeune, mais je me considère comme étant de gauche et j'ai beau me forcer, penser très fort au dit sondage qui m'apprend que 7 sympathisants de l'UMP sur 10 désapprouvent l'initiative de Wikileaks, rien à faire, je ne vois pas ce qu'il peut y avoir de louable ni de réjouissant dans cette entreprise. De fait, je suis convaincu que le l'idée même d'un site comme Wikileaks - la publication d'à peu près n'importe quoi du moment qu'il s'agit de documents classés "confidentiel" - relève du degré zéro de la pensée politique, voire de la pensée tout court.

Sur le fond, d'abord: qu'a bien pu "révéler" l'ami Julian Assange? Au fil des éléments repris ici et là, on apprend, par exemple, que Nicolas Sarkozy est tellement américanolâtre que même l'ambassadeur américain s'en est aperçu - relevant tout de même que le Président français est un peu agité. Autres "scoops": Silvio Berlusconi serait un libidineux incapable et un fanfaron, les plus hautes autorités saoudiennes seraient bien davantage préoccupées par la menace iranienne que par le sort réservé aux Palestiniens, et  le gouvernement russe serait corrompu. La teneur de ces câbles confidentiels prouve une chose: au-delà des échanges de vues avec leurs interlocuteurs indigènes, les personnels des ambassades américaines lisent ou se font lire la presse locale et ne manquent pas de consulter régulièrement les enquêtes fouillées du Washington Post ou du New York Times. Finalement, un câble diplomatique, il semble que ça consiste à dire tout bas à un ministre ce que la presse dit tout haut à qui prend la peine de la lire.
Sur la forme, ensuite: en quoi consiste une "vague d'information Wikileaks"? En la divulgation simultanée d'une montagne de paperasse. En l'occurrence, pour la dernière en date, 250 000 câbles diplomatiques, rien que ça. 250 000, c'est beaucoup, ah, la magie de la numérisation et d'Internet. Ce chiffre est sensé nous en imposer. Mais pourquoi 250 000? Pourquoi pas 10 000 ou un million? Y a t'il, sur Terre, un bipède humain doté d'un cerveau normalement constitué ayant pris la peine de lire tous ces documents en détail et, surtout, de les replacer dans leur contexte: qui exactement en est l'auteur, quand a-t'il été écrit, et faisait-il suite à un autre document? Non, bien sûr, mais c'est pas grave, l'important c'est qu'il y ait marqué "confidentiel" dessus et qu'il soit accompagné de 249 999 autres du même acabit.
Sur le principe, enfin: il y a, dans cette frénésie de la divulgation de documents "classés", quelque chose qui ressemble à la "mission" que s'assignent les paparazzi: mettre à nu pour mettre à nu, sans se demander si ce qu'on dévoile présente un quelconque intérêt en soi. Lorsque l'"analyste" de l'IFOP accompagnant son sondage nous parle de "droit à l'information", il se fourre le doigt dans l'oeil jusqu'au coude ou, plus grave, cherche à nous embrouiller sérieusement. Que ce soit sur la "vague" précédente - les documents "secret défense" sur la guerre en Afghanistan, celle qui nous occupe ou les divulgations que Julian Assange nous promet prochainement - les "memos" confidentiels des banques si on en croit l'interview qu'il a accordée cette semaine à Time Magazine - on est, à chaque fois, sur du lourd: la guerre, la diplomatie de la première puissance mondiale, la crise économique.
Seulement voilà: pour que ces divulgations soient assimilables à un "travail d'information" auquel les citoyens auraient "droit", il faudrait qu'à la publication des documents soit donnée un sens. Seuls les journalistes d'investigation et les historiens sont en mesure de transformer des données de l'ordre de celles publiées par Wikileaks en informations de nature à éclairer le citoyen. Assimiler les premières aux secondes, c'est insulter l'intelligence. Lorsque le New York Times publia les "Pentagon papers" en 1971, mettant en lumière les ressorts confidentiels de la stratégie US au Vietnam, l'Amérique voulait en savoir plus sur ce conflit qui la minait. La publication de ces documents avait un but précis - mieux comprendre cette guerre - et s'inscrivait dans un débat bien circonscrit. Les documents, en soi, ne valaient que par l'analyse qu'en faisaient ceux qui les publiaient. Lorsqu'un historien retrouve, dans les archives soviétiques, l'ordre de Staline au NKVD en vue de l'élimination de l'élite militaire polonaise - le massacre de Katyn - et le publie, il éclaire singulièrement la nature du pouvoir soviétique de l'époque. Dans l'un et l'autre cas - les 7 000 pages des "Pentagon papers" et les quelques lignes de l'ordre de Staline - ni la quantité des documents, ni la rapidité de leur mise au jour n'ont constitué des éléments déterminants.
Il est probable qu'à plus ou moins longue échéance des chercheurs au sens large -journalistes ou historiens - finissent par reconstituer certains puzzles à partir des documents publiés par Wikileaks. Mais ils n'y trouveront des réponses que s'ils se posent des questions. Julian Assange et ses thuriféraires ne s'en posent pas. Tout se passe, au contraire, comme si, à la manière d'un Fox Mulder, ils savaient déjà: la vérité est ailleurs, les puissants nous mentent. Ces conspirationnistes tiennent pour acquis que la mise en ligne d'informations "classées" est un coup terrible porté aux tenants du "pouvoir" - l'acharnement juridique envers Julian Assange ("Ah ouais, comme par hasard, on l'accuse de viol, et pis quoi, encore"), l'empressement des gouvernements à se débarrasser du "bâton merdeux" que constitue l'hébergement sur leur sol de Wikileaks,  leur tiennent lieu de preuve de la justesse de leur "combat".
Combat pathétique en vérité, qui voit s'affronter d'un côté des hackers qui traitent l'histoire contemporaine à la façon dont Voici analyse la carrière des célébrités, de l'autre des bureaucrates qui, désormais, ne sauront plus quoi inventer pour dissimuler leurs agissements et leurs pensées, aussi dénués d'importance soient-ils. Et, au passage, redoubleront d'énergie pour renforcer la surveillance électronique de leurs contemporains.  Les uns et les autres, fascinés par la technologie comme des lapins aveuglés par des phares, "raison d'Etat" contre "transparence", mais dans un monde ou chacun de ces mots a perdu de son sens.

Alors bon, je suis "contre Wikileaks". Non parce que ce site porterait atteinte à un pouvoir que je considérerais comme légitimement au-dessus de mes droits de citoyen, mais parce que Wikileaks me prend pour un con: Julian Assange voudrait me faire croire que la mise en ligne de 250 000 papelards confidentiels me rend plus libre parce que plus informé. Des "libertaires" comme ça, les dictateurs en rêvent toutes les nuits.

Ciao, belli

lundi 18 octobre 2010

Israël-Palestine: sifflons l'arbitre

Des tombes à perte de vue, que dominent des "stars and stripes", alignées sur la vieille terre normande. L'image - le cliché - est au coeur d'une mémoire régulièrement ravivée ("Saving private Ryan", "Band of brothers"), celle du sacrifice de milliers de soldats américains pour débarrrasser le continent européen du nazisme.

L'exaltation de cette mémoire, observera-t'on, occulte singulièrement les quelques vingt millions de morts dont les Soviétiques durent faire le deuil pour contenir, puis balayer l'armée allemande jusque dans les ruines de Berlin. Il n'empêche que la dette historique de l'Europe d'aujourd'hui vis-à-vis de l'Amérique est indéniable et, à cet égard, le "US go home" que vociféraient les communistes français à la fin des années quarante était presque aussi indécent que ne l'est, aujourd'hui, la profanation de tombes musulmanes dans les cimetières militaires.
C'est au nom de ces tombes blanches bien alignées, au nom également du (plus controversé) "bouclier" qu'elle constituait durant la guerre froide que l'Amérique peut volontiers se voir comme la "nation indispensable", pour reprendre la formule de l'ancienne Secrétaire d'Etat Madeleine Albright. Ce concept fut développé, dans les discours néo-cons post-11 Septembre, dans le cadre de la théorie de "l'impérialisme bienveillant", en substance: "Certes l'Amérique développe et emploie si nécessaire la plus formidable puissance militaire ayant jamais existé, mais ce n'est jamais dans un but de domination ou d'oppression. Le monde est un chaos, de multiples dangers en menacent la paix et et la prospérité. Seule l'Amérique est en mesure de régler ces problèmes, d'ailleurs c'est un devoir qui lui incombe - someone's got to do the job". L'élection de Barack Obama a salutairement éloigné pour un moment les néo-conservateurs des manettes de commande, cependant la tentation de se poser en pays "providentiel" sur la scène diplomatique mondiale reste toujours vivace. En particulier, la "nation indispensable" s'est assigné la mission de régler le conflit israélo-palestinien et le Département d'Etat, sous la férule d'Hillary Clinton, se pose en "sponsor" des actuelles discussions entre Benyamin Netanyahu et Mahmoud Abbas.


Ces discussions, on le sait, sont dans une impasse totale et les colonies de Jérusalem-Est et de la Cisjordanie constituent un obstacle incontournable, tant elles compromettent la viabilité d'un éventuel "Etat Palestinien". Dans l'état actuel des choses, la Palestine, disposât-elle d'un siège à l'ONU, jouirait d'une continuité territoriale comparable à celle des Philippines: un archipel, sans même le bénéfice de pouvoir librement circuler d'une île à l'autre.
Or le gouvernement israélien actuel, coalition de droite et d'extrême-doite, pour autant qu'il en ait la volonté, ne saurait remettre en question le "grignotage" patient du territoire palestinien par la colonisation ni, bien sûr, les "mesures sécuritaires" qui vont avec (check-points, présence militaire, « mur de sécurité » etc…) tant sa pérennité repose sur le soutien des « ultras » de la colonisation, religieux ou laïques. Mieux : le gouvernement Netanyahu, comme tous ceux qui l’ont précédé depuis l’assassinat d’Ytzhak Rabin, est davantage  disposé à « gérer » le conflit qu’à le résoudre, fort de l’indéniable supériorité militaire israélienne. D’où la reprise officielle, vendredi dernier, de la colonisation à Jérusalem, comme si de rien n’était ; d’où l’exigence, un peu plus tôt dans la semaine, de la reconnaissance par l’Autorité Palestinienne d’Israël comme « Etat Juif » (nonobstant les 20% d’Arabes musulmans ou chrétiens qui le peuplent, nonobstant ses centaines de milliers d’immigrants russophones à la judéité parfois contestable), exigence qui, à juste titre, a été considérée comme « hors sujet » par les négociateurs palestiniens.


Alors quoi ? Alors, rien. Le Département d’Etat a fait part de sa « déception ». L’organisateur des discussions voit ses efforts torpillés par la mauvaise volonté manifeste d’une des parties, il est juste « déçu ». Pourtant l’administration Obama aurait tout intérêt à ce que des avancées significatives soient enregistrées dans le dossier Israélo-Palestinien. D’abord parce que la persistance de ce conflit donne des arguments à tout ce que le Proche-Orient compte de va-t-en-guerre (ou de va-de-la-gueule) parmi les islamistes radicaux chiites ou sunnites – des ennemis déclarés de l’Amérique. Ce n’est certainement pas une coïncidence si Ahmadinedjad a décidé de faire une tournée au sud-Liban la semaine dernière, en profitant pour gratifier les médias de vociférations exterminatrices à l’égard d’Israël. Ensuite parce que, cyniquement, les élections du « mid-term » s’approchent à grands pas et un succès diplomatique visible dans cette partie du monde – ne fût-ce que le début d’une solution – ne saurait déparer le bilan de cette administration.


Oui, mais il y a le tropisme historique pro-Israélien de la diplomatie américaine. Cette « relation privilégiée » qui justifie toutes les circonvolutions diplomatiques – n’est ni une nouveauté ni un scandale en soi: elle contredit, simplement, l’ambition du Département d’Etat de jouer les arbitres entre Israéliens et Palestiniens. Si d’aventure Serbes et Albanais du Kosovo se réunissaient autour d’une table pour discuter l’avenir institutionnel de leur territoire, ces derniers seraient en droit de se sentir floués si cette réunion se déroulait sous l’égide de la Russie. Dans le cas qui nous occupe, quelle crédibilité peuvent bien accorder les Palestiniens à la neutralité des Américains ? La même que les Albanais accorderaient à celle des Russes. Pour prétendre à la neutralité dans cette affaire, l’Amérique se devrait d’exercer des pressions considérables sur son allié israélien. Seulement voilà : pour ce faire, il faudrait passer outre l’AIPAC (American-Israeli Political Affairs Committee), très actif au Congrès, et, bien plus tangible en termes électoraux, ignorer une frange importante des chrétiens fondamentalistes, qui voit dans le sionisme l’annonce de la Fin des Temps. Il faudrait passer outre des décennies d’alliance politique et militaire, passer outre des décennies d’expiation d’une « faute originelle » : durant toute la seconde guerre mondiale, l’Amérique accorda en tout et pour tout 3000 visas pour les Juifs d’Europe persécutés. L’AIPAC, d’ailleurs, champion toutes catégories dans le franchissement du « point Godwin », ne manque pas d’agiter le drapeau de l’Holocauste dès que se formule, en Amérique, le moindre début de commencement d’une critique publique de la politique Israélienne – fût-elle largement en deçà des éditoriaux du quotidien israélien "Haaretz". Pour cela, il faudrait passer outre les réticences affichées à exercer des pressions sur un gouvernement démocratique – réticences nettement moins manifestes, notons le, lorsqu’il s’était agi de « convaincre » Polonais et Tchèques d’accepter le bouclier anti-missiles.
L’Amérique, donc, n’est pas qualifiée pour jouer les arbitres.


Pire: son soutien inconditionnel à la politique israélienne – même, comme aujourd’hui, lorsqu’elle est inspirée par l’extrême-droite la plus obtuse – donne légitimement aux dirigeants israéliens le sentiment d’avoir carte blanche sur à peu près tout. Et légitime, en retour, la posture d’un Ahmadinedjad, qui s’effondrerait comme un soufflé n’était l’alibi du « soutien aux Palestiniens ». Idem pour la question du nucléaire iranien, qui sera toujours sur la table tant qu’Israël se considérera « hors catégorie », seul  Etat ayant le « droit » de posséder des bombes atomiques dans la région, fort de l’accord tacite du Département d’Etat.

Dès lors, la « nation indispensable » devrait en l’occurrence être qualifiée de « nation catastrophique », ou tout au moins de « dispensable » (anglicisme), sa diplomatie faisant davantage partie du problème que de sa solution éventuelle.
On rêverait que l’Europe prenne le relais. Mais il faudrait pour cela que ses dirigeants aient une carrure historique. On en est loin, de Paris à Berlin, Rome, Londres ou Varsovie. Médiocrité désespérante des uns, partialité incurable des autres: les aigreurs d’estomac que peuvent lui donner le Proche-Orient, l’Occident les a bien méritées.


See you, guys


mercredi 22 septembre 2010

Le fantasme du "joker" europhobe

Sarkozy a décidé cet été de réitérer le coup fumant de la fusion-acquisition des idées du FN, c'est une affaire entendue. Dans une fuite en avant - dont le pathétique prêterait à sourire, n'étaient les enjeux - s'accumulent depuis des semaines les "signes" représentant ouvertement des appels du pied à ce que, dans une sociologie à soixante centimes d'Euros propre aux sondeurs, on désigne par "l'électorat populaire". Nicolas Sarkozy prend au pied de la lettre la boutade de Coluche: "Y a quand même moins d'étrangers que de racistes, en France". Alors pan sur les Roms, vlan sur les "pas-de-souche", n'en déplaise aux médias (agiter un chiffon rouge devant les "élites bien-pensantes" fait quoiqu'il en soit partie du plan, voir ici-même), n'en déplaise aux centristes, aux curés, au pape, à la Terre entière. N'en déplaise, donc, finalement, à pas mal de monde, car dans la petite tête du pas-très-grand Président, le jeu en vaut la chandelle: il s'agit de séduire le fameux "électorat populaire" qui, air connu, a une fâcheuse tendance à s'abstenir ou à voter FN. "Le pape, combien de divisions?" demandait naguère un Staline goguenard. "Pff, que dalle, et encore moins d'électeurs!" lui répond, hilare, Nicolas Sarkozy. L'électorat du FN, donc, quel qu'en soit le prix, car on pressent qu'il constitue une réserve de voix considérable.
Mais bon, c'est pas tout ça, de touiller la marmite xénophobe, encore faut-il afficher un semblant de cohérence idéologique. Quelque chose comme, au hasard, "la France et les Français d'abord". Évidemment on ne peut pas le dire tout haut, le plagiat serait par trop évident. Il convient de le suggérer, de la jouer "message subliminal".
C'est ici qu'intervient le "joker", le dernier coup d'éclat en date: la polémique avec la Commission Européenne. Avec, en apothéose, la déclaration du sénateur Philippe Marini selon laquelle il vaudrait mieux que le Grand-Duché du Luxembourg "n'existe pas". Comme quoi, nul besoin d'alller en Iran (Ahmadinedjad voulant "rayer Israël de la carte") ou en Lybie (Kadhafi souhaitant démanteler la Suisse au profit de l'Allemagne, l'Italie et la France) pour dégotter un imbécile vociférant. Il suffit de chercher un peu parmi les "sages" de la Haute Assemblée, au Palais du Luxembourg, justement.
Mais au fait, le Luxembourg, pourquoi tant de haine? Il y a que Viviane Reding, commissaire européenne d'origine luxembourgeoise, a bruyamment fait part de sa désapprobation des mesures prises en France à l'encontre des Roms, soulignant qu'elles enfreignaient les valeurs de l'Union. Quelle aubaine! Aussitôt, chef de l'Etat en tête, la Sarkozye est montée sur ses grands chevaux, clamant en substance: "la France est souveraine, je t'en foutrai des valeurs, moi, et pis d'abord c'est quoi ton pays tout riquiqui, si tu les aimes les Roms t'as qu'à les accueillir chez toi, ouah l'autre, eh". J'exagère à peine. Quelle aubaine, donc, car ce faisant on ajoute l'indispensable cerise sur le gâteau sensé allécher l'"électorat populaire", encore lui: l'europhobie. La boucle de la cohérence idéologique est bouclée, "la France est de retour" semble-t'on crânement affirmer, comme en un écho grotesque d''"America is back" de feu Ronald Reagan. L'arrogance, aussi ridicule soit-elle, du "gallus", symbole national, est pleinement assumée. Monté sur ses ergots, le coq s'agite et casse les oreilles à l'Europe entière, et tant pis s'il y en a que ça chagrine. L'"électorat populaire", lui, est supposé se réjouir de ce vacarme, c'est tout ce qui compte.
Oui mais voilà. Admettons un moment que la notion d'"électorat populaire" soit une réalité (c'est-à-dire une ensemble homogène en termes de motivations et de comportements politiques) plutôt qu'une vue de l'esprit. Admettons que ledit électorat, outre sa xénophobie implicite ou explicite qu'il conviendrait de flatter, nourrisse une véritable animosité à l'égard de la construction européenne. Dans cette perspective, l'affirmation outrancière de la "fierté nationale" est-elle si déterminante? On peut raisonnablement en douter. Dans le refus de l'Europe, cristallisé lors du "non" de 2005 il y a d'abord, y compris à l'extrême-droite, un refus profond de l'Europe dérégulatrice, libre-échangiste. En regard des effets bien concrets de l'idéologie néo-libérale imprégnant les décisions de la Commission,  la "perte d'identité" supposée induite par la construction européenne compte pour bien peu. Le souverainisme, s'il n'est que politique, n'est en mesure de mobiliser qu'une poignée de vieux cons.
Dès lors les gesticulations de la Sarkozye autour d'une "fierté nationale" qu'on opposerait à l'Europe ne constituent qu'une europhobie de façade. Pas sûr que les "malgré-nous" de l'europhobie - salariés et usagers des entreprises publiques démantelées au nom de la "concurrence libre et non-faussée", ouvriers dont les usines s'exilent en Roumanie, agriculteurs et consommateurs pris dans les filets des lobbies transnationaux de l'agro-alimentaire - que peuvent tenter les "y'a qu'à" du FN, s'y laissent prendre. Il ferait beau voir des ténors de l'UMP remettre en cause, par exemple, la libéralisation des transports ou de l'énergie. Même un crétin comme Philippe Marini ne s'y risquerait pas: trop d'amis du "Premier Cercle", avec ou sans Woerth, en prendraient ombrage.
Il y a indéniablement quelque chose de lapidaire, de simpliste, dans la lecture que font les communistes du fascisme, voire du du nationalisme: tout cela ne serait qu'artifice destiné à détourner les damnés de la Terre des vrais enjeux, à savoir la lutte des classes. Comme pour les néo-libéraux, la condition et la fin de l'Histoire ne saurait, dans cette vision, être qu'économique et sociale. Ce n'est pas le moindre exploit du Sarkozysme que de redonner de l'actualité et de la pertinence à ce genre d'analyse. On agite le drapeau et l'"identité" pour faire passer la pilule d'un pouvoir de classe, en l'occurrence celui d'une caste d'oligarques. Ce faisant, on ne saurait remettre en cause les intérêts supérieurs de cette caste, que viennent  opportunément servir les directives d'une Commission Européenne gagnée à l'idéologie néo-libérale. Sarkozy, ou l'homme qui fait passer les communistes pour des gens clairvoyants.

Cela étant la radicalisation sécuritaire, xénophobe et anti-européenne du Sarkozysme n'est pas seulement indigne, ridicule et désastreuse. Elle est également, a priori, parfaitement vaine: soit l'"électorat populaire" fantasmé par l'Elysée existe, et il lui crachera vraisemblablement à la gueule. Soit il n'existe pas vraiment, et tout ce raffut n'aura servi qu'à faire fuir les centristes. Chapeau, l'artiste.

A bientôt