samedi 22 septembre 2012

"Charlie" does surf

"Charlie-Hebdo" n'aime pas la corrida, le nucléaire, le capitalisme, les militaires, la chasse, le racisme, les chants polyphoniques corses et la bigoterie sous toutes ses formes. Pour l'une ou l'une ou l'autre de ces raisons, voire pour toutes à la fois, nous sommes quelques uns - et, pour certains d'entre nous, depuis plusieurs décennies - à considérer son existence comme salutaire.
Donc, lorsque "Charlie" s'en prend, comme cette semaine, à la figure du prophète Mohammed, comme il peut s'en prendre à la Vierge Marie, à Jéhovah ou au Petit Jésus, on se dit au premier abord qu'il est dans son rôle, et que lui contester ce droit constitue une entrave inacceptable à la liberté d'expression. Que si on lui fixe des limites parce que ce genre d'initiative "heurte-la-sensibilité-des-musulmans-dans ce-qu'ils-considèrent-comme-étant-le-plus-sacré", on crée une brèche dans laquelle ne vont pas manquer de s'engouffrer grenouilles de bénitier et piliers de synagogues, excités à poil ras du Sacré-Coeur-de-Jésus et amis Facebook des colons de Hebron. Sans oublier les Bouddhistes, les Hindouistes, les Mormons, les Evangélistes, les Témoins de Jéhovah mais aussi, pourquoi pas, les Scientologues, les Raëliens ou les militants de Lutte Ouvrière dont, soudainement, il serait convenu de "respecter la sensibilité". Bref, la porte ouverte au rétablissement du délit de blasphème.
On peut même également se dire que ce genre d'initiative signe, mine de rien, l'inscription durable de l'Islam comme composante respectable de la vie spirituelle en Europe, et singulièrement en France. Tout comme les catholiques ou les Juifs religieux, les musulmans auraient acquis suffisamment de "visibilité institutionnelle" pour qu'on brocarde leurs totems et tabous avec la même allégresse que, par exemple, celle dont fit preuve, en des temps plus anciens, un Cavanna avec ses "Ecritures". En d'autres termes, les caricatures de leur Prophète seraient une sorte d'hommage de la laïcité aux musulmans: "Bienvenue chez nous, par ici la mort de Dieu est une hypothèse défendable, et réjouissez-vous: tout comme vos frères en monothéisme, vous aussi, désormais, avez le droit de vous en prendre plein la gueule pour pas un rond". Bref, pour des croyants dont certains doutent qu'ils soient "assimilables", un symbole, fût-il un peu douloureux, d'intégration pleine et entière.

Oui, sauf que bon.

Ce choix éditorial de l'hebdomadaire satirique fait suite à la circulation, sur Internet, de la bande-annonce d'une série Z islamophobe qui a mis - et continue de mettre - le monde arabo-musulman en ébullition. Ces derniers jours, des gens de par le monde sont morts car des foules déchaînées, ici et là, s'en sont pris aux représentations des Etats-Unis, des foules suffisamment manipulables pour ne pouvoir imaginer un instant qu'aux USA, comme dans les autres pays occidentaux, le gouvernement n'intervienne pas dans la production audio-visuelle ou littéraire de la nation. Dans la foulée, une poignée de musulmans, dont on ne sait trop s'ils sont salafistes, et, s'ils le sont, plutôt quiétistes ou kalashnikoviens, ont jugé bon d'aller à leur tour manifester devant l'ambassade des Etats-Unis à Paris, place de la Concorde.
Dès lors, le sang de la rédaction de "Charlie-Hebdo" n'a fait qu'un tour: "Pas de ça, Lisette, non mais pis quoi, encore, si ça continue, les bigots à barbe, faudra que ça cesse. T'en veux, du blasphème et de l'outrage au Prophète, ben on va t'en  donner, et prends ça dans ta grande gueule". Dont acte. La veille de la publication des dessins, toutes les rédactions en étaient informées. "Charlie-Hebdo" a, comme on dit, "rebondi" sur l'actualité. Emoi, émoi, émoi. Depuis mercredi dernier, le Quai d'Orsay serre les miches, les Français résidant en terre d'Islam sont invités à se terrer chez eux et le débat fait rage entre défenseurs inconditionnels de la liberté d'expression et tenants de la "raison". Bien évidemment, "Charlie-Hebdo" a explosé son tirage, feu le Professeur Choron, naguère trésorier-jongleur du journal, en bande de joie dans sa tombe.

(Parenthèse historico-cinéphilique: lors de la guerre du Vietnam, les militaires américains désignaient leur ennemi sous le nom de "Charlie", raccourci de "Victor-Charlie" pour V.C./Viêt-Cong en langage radio. D'où la légendaire réplique du personnage déjanté du colonel Kilgore dans "Apocalypse Now" de F.F. Coppola - devenue le titre d'une chanson des "Clash": "Charlie don't surf!". Peut importait que le village qu'il s'apprêtait à attaquer soit truffé d'ennemis armés jusqu'aux dents: l'endroit se situait au bord d'un "spot" où il comptait surfer - activité bien trop noble pour des Vietnamiens ignorants - alors il déchaînerait le feu  de ses hélicos sur ces idiots.)

Revenons à notre affaire: à l'origine du coup d'éclat de "Charlie", un bout de film insultant pour l'Islam, dont on découvre qu'il est vraisemblablement "l'oeuvre" d'un Egyptien de confession copte vivant aux Etats-Unis. Tiens, tiens, un chrétien, donc, dont on peut imaginer que l'islamophobie est guidée par beaucoup de choses, mais sûrement pas par une forme quelconque d'athéisme. Par ailleurs, il semble bien que le sous-titrage en arabe de la fameuse bande-annonce - permettant sa large diffusion au Moyen-Orient - ait été réalisé par un chrétien Libanais. Bref, on aurait voulu allumer une poudrière et pointer les projecteurs sur le fanatisme musulman par opposition à la "civilisation chrétienne" qu'on ne s'y serait pas pris autrement. Une chouette provoc', une barbouzerie de la pire espèce. Et derrière tout ça, on peut raisonnablement imaginer, sans jouer les conspirationnistes, une manip' de l'extrême-droite américaine, façon "Tea-Party" tendance radicale, afin de déstabiliser Obama. Quoiqu'il en soit ce truc pue violemment le "Fou de Dieu" version adorateur de la croix, et c'est à tout le moins un violent dommage collatéral du fameux Premier Amendement. Mais c'est aussi un "buzz" formidable, sur lequel sont venus se greffer quelques excités musulmans ultra-minoritaires un beau jour de Septembre, place de la Concorde.

"Charlie-Hebdo" s'est, depuis la tonitruante affaire de la publication des caricatures du "Jyllands Posten", construit une réputation de "bouffeur d'imams". C'est, somme toute, un titre de gloire. Et contrairement à une Marine Le Pen, dont la défense de la laïcité est à géométrie variable, ses attaques au vitriol contre les extrémistes musulmans ne masquent aucune arrière-pensée xénophobe. Seulement là, l'initiative prise par l'hebdomadaire me laisse un sale goût dans la bouche.

Lorsque "Charlie" s'en prend aux chasseurs de tourterelles ou aux aficionados, il ne le clame pas sur les toits... C'est peut-être bien parce que les "beaufs" qu'il entend ainsi chatouiller sont moins "vendeurs" que quelques douzaines de barbus et de femmes en hijab clamant leur colère en plein Paris. Pour le coup, en parlant de "beaufs", il ne serait guère étonnant que le dernier numéro de l'hebdomadaire ait fait un malheur auprès des "défenseurs de la laïcité" à la sauce Marine... Il faut bien que l'accroissement des ventes vienne de quelque part, et après tout ces gens-là sont des millions, en France. Bien sûr, objectera-t-on, on ne choisit pas forcément ses lecteurs. Mais tout de même.

N'en déplaise au colonel Kilgore: "Yes, in France, "Charlie" does surf". Le pourfendeur, à ses heures, des dégâts de la société marchande, a fait un "coup". Non, comme il y a six ans, en publiant courageusement, par solidarité, des dessins qui provoquaient la colère d'extrémistes violents. Mais en surfant délibérément sur une vague déclenchée par d'autres extrémistes tout aussi dévastateurs. En surfant, également, fût-ce à son corps défendant, sur un "air du temps" nauséeux, fait de tirades sur nos prétendues "racines chrétiennes". Je vous fiche mon billet qu'en ce moment-même, il se trouve quelques rednecks du Midwest, gavés de sermons évangélistes et fidèles auditeurs de "Fox News", qui regrettent amèrement de ne pouvoir lire le Français afin de goûter le subtil humour hexagonal. Et qui se disent que, tout compte fait, la France est peut-être bien dans le camp de la "civilisation"puisqu'on y trouve un "Charlie-Hebdo" pour cracher à la gueule des musulmans, ces barbares. "Charlie does surf" et déclenche le feu de son ironie, à défaut d'hélicos, contre lesdits barbares.

Soyons clairs: il est sain, il est heureux que le blasphème ait droit de cité. Mais je n'aime pas quand "Charlie" surfe. Qu'il dégomme de l'Immaculée Conception, du buisson ardent ou de la Visite de l'ange Gabriel tant qu'il veut, j'en redemande. Mais qu'il le fasse de façon permanente, toutes les semaines si possible, et non à la façon dont "l'Obs" ou "L'Express" nous la jouent avec le salaire des cadres ou le palmarès des hôpitaux: la provocation blasphématoire ne vaut que si elle constitue une constante éditoriale, elle devient suspecte si elle se transforme en "marronnier". A fortiori lorsque l'occasion de vendre du papier est suscitée par un acte de fanatisme haineux.

Alors ne demandons pas à "Charlie-Hebdo" d'être "responsable", c'est contre sa nature et c'est tant mieux. Souhaitons-lui, simplement, un surcroît d'intelligence. Sinon, il finira par n'être lu que par des cons.

A bientôt




  


vendredi 7 septembre 2012

Nostalgie du nez rouge


Regardez bien cette image en concentrant votre attention sur le nez rouge qu'arbore cette personne, pendant 10 secondes au moins. Puis fixez immédiatement une surface bien blanche, par exemple un mur. Etonnant, non?

L'un des phénomènes physiologiques à l'oeuvre dans cette expérience est (entre autres) ce qu'on appelle "la persistance des impressions rétiniennes": notre perception de la réalité (le mur blanc) est influencée par une représentation qui s'est inconsciemment imprimée dans dans notre cerveau. En l'espèce, une représentation bien différente de la réalité "imprimée".

C'est apparemment un phénomène de même nature qu'on observe dans le tohu-bohu politico-médiatique du moment. A ceci près que la phase d'imprégnation inconsciente du cerveau des protagonistes a duré davantage que 10 secondes. Cinq ans, pour être précis.

Depuis le 6 Mai dernier, la scène politique française a été brusquement privée d'un de ses acteurs les plus tonitruants, Nicolas Sarkozy. Retiré sur on ne sait quel Aventin de l'ouest de la région parisienne, l'ancien président a subitement décidé de la fermer, ne sortant de son silence que pour, à la suite de BHL (voir post précédent), réclamer une action plus musclée de la France en Syrie. Et c'est tout (même si, en soi, ce n'est pas rien, mais c'est une autre question). Le silence, donc et, dans ce monde où la parole tient lieu de preuve de vie, l'absence.

Mais un silence bruyant, en l'occurrence.

Dans sa famille politique, on s'est bien sûr attelé à combler ce vide: les "primaires à droite", ça s'appelle. L'exercice consiste à départager les prétendants au trône laissé vacant, c'est-à-dire à décider de qui présidera l'UMP et, ipso facto, sera candidat à la présidentielle en 2017. Punto, basta, car on serait bien en peine de déceler dans cet affrontement le début d'un commencement de débat. Non qu'ils soient a priori d'accord sur tout - même si, sur le plan économique, on sent bien qu'une très légère adaptation de l'agenda du MEDEF ferait unanimement l'affaire - mais la seule question qui semble se poser est: lequel d'entre eux est digne de succéder à Nicolas Sarkozy. Alors en lieu et place d'un débat, on assiste à un chassé-croisé où l'ombre tutélaire de l'ex-président se pose successivement sur l'un - Copé adoubé par fifils, le "prince Jean" en personne - et sur l'autre - un Fillon que rallie Christian Estrosi, Sarkozyste pur-sucre et leader de la mouvance Pernod-Ricard au sein du parti. Lorsqu'on s'échine à affirmer, comme la droite le fait, que ce n'est pas François Hollande qui a gagné l'élection mais Nicolas Sarkozy qui l'a perdue, on pourrait immédiatement en tirer la conclusion que le "business model" politique de l'ancien leader avait peut-être un peu de plomb dans l'aile - une fois ânonné le couplet sur "la faute à la crise et aux médias". Mais non. L'image "imprimée" est celle du Génial Leader, celui qui avait tout compris, tout prévu, tout fait bien comme il faut. "Et si Sarkozy avait eu raison?" s'interroge faussement "L'Express" de cette semaine... Cela étant, malgré tout, on comprend qu'à droite on rechigne à faire table rase de ce passé vieux de quelques mois. Un reniement aussi rapide serait, somme toute, assez indécent.

En revanche, on reste pantois devant le procès récurrent que font certains commentateurs à François Hollande et son gouvernement, un procès en "inaction". Déclencheur: une série de sondages qui donnent le duo exécutif en chute libre. Pourquoi, s'interroge-t-on? La réponse est simple, en substance: "les Français affrontent une crise sans précédent, le chômage explose et le gouvernement ne fait rien pour répondre à leurs angoisses". Les gens ayant un peu plus de deux neurones - les journalistes politiques en font a priori partie - savent qu'il est objectivement impossible, en quatre mois, de faire bouger des curseurs à la sensibilité au mieux semestrielle, sinon annuelle (sans parler de l'inertie issue de l"héritage" de dix ans de gouvernements de droite... et de la furie dé-régulatrice de plusieurs gouvernements de gauche antérieurs).
Alors qu'a-t-on en tête, dans les médias, lorsqu'on critique "l'inaction" de François Hollande? C'est bien simple: le contraste avec "l'autre", le désormais absent, le silencieux. Souvenez-vous: pas une semaine voire un jour ne se passait sans que, dans un permanent coq-à-l'âne à donner le tournis, le président ne vienne abreuver les médias, en "on", en "off", de ses vues et de ses projets sur à peu près tout et n'importe quoi, flot auquel venait s'ajouter la chronique de sa vie sentimentale et familiale. Le "coup d'éclat permanent", c'était pain-bénit: des news, coco, des news, le mois dernier c'est déjà la préhistoire - de toute façon, c'est bien connu, le lecteur-auditeur a une mémoire de poisson rouge. Nicolas Sarkozy avait érigé le faire-savoir en savoir-faire donc, en ce XXIème siècle d'hyper-communication, en "faire" tout court. Et ce à un rythme infernal. Avec François Hollande, rien de tout cela, les journalistes s'emmerdent à cent sous de l'heure. Et certains d'entre eux, encore sous le coup de l'impression rétinienne du précédent quinquennat, tentent de nous faire croire que leur propre ennui est un fait politique en soi - François Hollande est inactif car il ne les distrait pas: la chute dans les sondages de l'exécutif n'aurait à voir, finalement, qu'avec leurs bâillements de chroniqueurs blasés.

Mais observez, de nouveau, l'image ci-dessus: si le "souvenir" fugace que vous en projetez sur la surface blanche est différent de la réalité objective qui aurait a priori dû s'imprimer dans votre cerveau, c'est à cause d'un élément: le nez rouge dont est affublée la pin-up. Un truc de clown. Un clown, c'est distrayant. En l'occurrence, ce nez rouge transforme un film négatif en un "positif".

Au-delà de la loyauté, on admettra qu'à droite on puisse regretter cette magie du spectacle. Mais il est plus embêtant que des gens supposés éclairer le débat politique se laissent aller à ce genre de nostalgie, enfin moi je trouve.

See you, guys.

dimanche 5 août 2012

BHL et l'oreille des princes


On se souvient, il y a une trentaine d'années, d'un sentiment diffus dans l'opinion française, que d'aucuns eurent tôt fait d'ériger en lame de fond idéologique: la montée des "déçus du socialisme". A moins de cent jours de présidence Hollande, on serait encore bien en peine d'identifier un phénomène équivalent. Pas véritablement de "déception du Hollandisme" à date, encore que: il conviendrait semble-t'il non pas de mesurer le nombre de citoyens désappointés, mais plutôt d'examiner quels citoyens en particulier expriment leur déception. La qualité plutôt que la quantité, donc.

Or depuis ce vendredi, nous voilà servis: un grand leader d'opinion, un penseur hors-pair du monde contemporain, un véritable phare de la pensée dont la lumière permet à tout-un-chacun de distinguer le Bien du Mal vient de faire savoir qu'il était "déçu par François Hollande": Bernard-Henri Levy, ex-nouveau philosophe.



Dans un entretien au "Parisien/Aujourd'hui en France" (cf "Libération" du 03/08/12), BHL remarque que lors de la campagne, François Hollande parlait de "chasser Bachar El-Assad", n'excluant aucun moyen, "même militaire". "On est loin du compte", note le philosophe, soulignant que "(…) Devant ce qui restera peut-être comme la plus grande épreuve historique, politique, morale, du quinquennat, cet attentisme, ce flot de bonnes paroles sans effet, ce n’est plus possible". Que devrait donc faire François Hollande pour redonner sourire et espoir à BHL? Ce n'est pas très clair mais, in fine, il conviendrait de "passer outre" le veto russo-chinois au Conseil de Sécurité de l'ONU et "forger une alliance ad-hoc avec la Ligue arabe et les Turcs".


Que n'y a t'on, en haut lieu, pensé plus tôt? Quelle pusillanimité, quel formalisme dans ce respect des institutions internationales! George W. Bush s'est-il enquiquiné avec le veto de l'ONU dés lors qu'il avait décidé de "chasser Saddam Hussein"? Non, bien sûr... Plus près de nous, Nicolas Sarkozy s'est-il contenté de strictement respecter le mandat des Nations Unies ("protéger les populations civiles") lorsqu'il a lancé son opération de promotion du "Rafale" au-dessus des sables Libyens? Pas davantage... Le premier était un vrai dur... et le second était dûment conseillé par BHL en personne... qui souligne dans son entretien au "Parisien" que "Bachar El-Assad est plus isolé dans le monde arabe que ne l'était Kadhafi".
Bref, basta les Nations Unies, pour commencer.

Ensuite c'est très simple: il suffit de convaincre Recep Erdogan que les temps sont venus pour la restauration de l'Empire Ottoman - un leadership militaire turc sur les masses arabes - et qu'il convient d'aller rétablir l'ordre à sa frontière orientale. Et yalla, fissa.

N'étaient les drames vécus par les populations syriennes, les flots de sang répandus par El-Assad (le "tueur en Syrie"), on serait tenté de partir d'un grand éclat de rire devant ces déclarations BHL-iennes et de se redire avec Michel Audiard que, décidément, "les cons, ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnait". Mais au delà de l'incroyable naïveté de ce "y a qu'à, faut qu'on", il y a une bonne dose de culot dans ces déclarations.

Sur le fond, on ne saurait blâmer quiconque de fustiger Bachar El-Assad, quand bien même on pourrait souligner que dans cette partie du monde qui est la nôtre on n'y risque pas sa vie. Brassens le chantait il y a bien longtemps "J'ai conspué Franco, la fleur à la guitare, durant pas mal d'années/Faut dire qu'entre nous deux, simple petit détail/ Y avait les Pyrénées": quelle que soit la justesse des causes qui l'ont embrasé (Bosnie, Tchétchénie), BHL pourrait bien incarner l'archétype de ces "intellectuels engagés" qui mènent d'acharnés combats pour la justice et la morale, attablés devant un petit crème au Café de Flore. Mais tout le monde ne peut pas être Malraux ou Hemingway, après tout si en Europe on ne trouve personne pour risquer ses mots à défaut de sa peau, dans quelle partie du monde faudra t-il aller pour lire ou entendre l'indignation face à l'oppression sanglante?

Seulement voilà: entre la nécessaire indignation et la prétention à devenir un démiurge de la stratégie politico-militaire occidentale, il y a une marge. Or c'est un fait: déloger Bachar El-Assad, fût-ce à coup de porte-avions, c'est un poil plus compliqué que de livrer un édito hebdomadaire à un magazine de grande diffusion, BHL devrait avoir l'humilité de le reconnaître.

Mais non. Car si BHL est "déçu" par François Hollande, c'est peut-être bien parce qu'il ne s'agite pas en faveur d'une option militaire en Syrie, mais gageons que c'est surtout parce que le Président commet une faute grave: il mène la politique étrangère de la France sans le consulter, lui, BHL. L'homme aux chemises blanches n'a plus l'oreille du prince et ça, c'est un véritable drame.

BHL n'est pas simplement ridicule, il est indécent: les Syriens n'ont pas mérité, en plus de se faire massacrer par leurs dirigeants, de servir de caution aux ambitions d'un intellectuel égocentrique.

Ciao, belli.





mardi 12 juin 2012

All the President's women

«Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne », à ce qu’il paraît. Et celle qui partage la vie du Président de la République, quand « ça » ne ferme pas sa gueule, « ça » divorce ? Mais quand « c »’est pas marié ? Un claquement de porte, et hop ? Questions passionnantes, certes, mais il en est de plus urgentes par les temps qui courent. Malgré tout l’événement du jour nous amène à nous les poser.

Valérie Trierweiller ne supporte pas l’ex- de son Président de petit copain. Elle enrage de voir Ségolène Royal s’avancer avec confiance vers la Présidence de l’Assemblée Nationale, qui ferait d’elle le quatrième personnage de l’Etat dans l’ordre protocolaire - alors qu’elle-même compte pour du beurre – en vertu d’un accord passé avec le désormais Président durant la campagne électorale. Du coup, elle en éprouve de la sympathie pour Olivier Falorni, écarté comme une vielle chaussette de l’investiture promise à Ségolène et chassé du PS parce qu’il persiste à concourir. Jusque là, rien que de très banal. Pathétique à tous égards, mais banal.

Seulement voilà : la compagne du Président a jugé opportun d’apporter publiquement son soutien audit Falorni, via un « tweet ». Ici-même, nous constations la semaine dernière que la prétention de Valérie Trierweiller à demeurer journaliste malgré son nouveau statut ne posait somme toute qu’un problème mineur, dans la mesure où son employeur, « Paris-Match », présente en matière d’agitation d’idées politiques un encéphalogramme parfaitement plat. C’était sans compter la personnalité de l’intéressée qui, visiblement, ne supporte pas d’être réduite au silence médiatique : heureusement il y a « Twitter », alors « twittons », comme si de rien n’était. Ce n’est pas vraiment un conflit d’intérêts au sens strict, c’est probablement la manifestation d’un ego désinvolte et surdimensionné, quoiqu’il en soit c’est incontestablement une connerie. Et même une connerie monumentale:
  • En pleine campagne des législatives, ce « tweet » envenime une situation déjà passablement sordide – un fidèle parmi les fidèles comme Falorni traité comme un malpropre, ça commence bien, la France « juste » - que le bon sens politique inclinerait à minimiser sur la scéne des médias
  • Cette boulette fait ricaner la droite, c’est bien naturel. Or on aimerait davantage la voir pleurer de rage à la perspective de l’inéluctable cohabitation qui lui pend au nez, sa cohabitation avec le Front National

La présidence Hollande s’annonçait plutôt bien : grave mais sans trémolos, déterminée mais pragmatique, a priori avare de coups médiatiques, bref le jour et la nuit en comparaison du quinquennat précédent. Mais les idées de génie de la compagne « journaliste » du Président, comme le chantait Hubert-Félix Thiéfaine, si ça continue, faudra que ça cesse. Car ce genre d’initiative, à la longue, peut transformer un exercice du pouvoir jusque là formellement respectable en histoire de corne-cul.

Bob Woodward et Carl Bernstein étrillèrent autrefois le Richard Nixon du Watergate avec « Les Hommes du Président », histoire portée à l'écran par Alan J. Pakula, avec Dustin Hoffmann et Robert Redford. Personne n’a besoin d’un remake hexagonal de cette histoire – une version forcément bien franchouillarde, loin de la gravité de son modèle américain - un « Trierweillergate » qu’on titrerait « Les Femmes du Président ».

Le sarkozysme avait offert le spectacle tragique d’un pouvoir décrédibilisé par sa connivence avec les puissances de l’argent. Les électeurs n’ont pas brutalement baissé le rideau de cette pièce de théâtre pour entendre sonner les trois coups d’un vaudeville.

Valérie Trierweiller était, encore récemment, journaliste politique de métier - elle était a priori bien placée pour savoir ce qui l’attendait. Alors il va falloir qu’elle se fasse une raison : c’est sans doute cruel, dur à vivre, mais une compagne ou une épouse de Président, en matière politique, ça ferme sa gueule, ou bien ça ferme sa gueule. Et si elle décide de plaquer son mec, ce n'est pas de la "matière politique".

Espérons qu'elle le comprendra vite, qu'on puisse passer à autre chose.

See you, guys

mercredi 6 juin 2012

Journaliste, mais à "Paris-Match"

Cinq ans voire davantage d’ « éléments de langage » quatre fois par jour, le « drill » était épuisant et les Français n’en pouvaient plus, ils avaient besoin de vacances. Ca tombe bien, depuis un mois règne un étrange calme médiatico-politique. Malgré la crise et les Grecs quasiment invités à aller se faire estimer dans leur propre pays, malgré les cessations de paiement, les mises en faillite, les plans sociaux qui bourgeonnent en un printemps sinistre, malgré l’enjeu des élections législatives qui viennent, le nouveau pouvoir s’abstient d’abreuver les médias au-delà du raisonnable. On avait fini par l’oublier : en matière politique comme pour le reste, il y a une différence entre faire et faire-savoir. Repos des oreilles après le tintamarre Sarkozyen, donc, même si, comme on l’avait dit de Mozart à propos de sa musique, « le silence qui suit est encore de lui ».

Quoique. Le nouveau pouvoir aurait fait un sans-faute médiatique n’était un vilain soupçon, celui d’un mélange des genres fort mal venu et portant en germe un terrible dysfonctionnement : le conflit d’intérêts. Crac, la mouche dans le lait. Quoi ? François Hollande aurait-il nommé au Ministère du Budget le trésorier de son parti politique ? La femme dudit ministre aurait-elle de surcroît été embauchée par une officine d’ « optimisation fiscale » travaillant exclusivement pour la femme la plus riche de France ? Le président entretiendrait-il des relations amicales avec des dirigeants d’entreprises travaillant pour l’état ou les collectivités locales ? Non, rien de tout cela : il y a, cependant, que la compagne de François Hollande est journaliste. Pire, de même que Fécamp-petit-port-de-mer dans le discours du Général de Gaulle, elle entend le rester. Aïe, aïe, aïe. Là, c’est du lourd.

Car c’est une évidence : le métier de journaliste, dans la galerie archétypale de la scène démocratique, surpasse en utilité collective le juge ou l’instituteur, tout juste vient-il après le pompier et l’infirmière - encore que, des fois, on se demande : lorsque des infirmières, Bulgares il est vrai, furent prises durablement en otage dans un pays sableux, nous a-t’on ressassé tous les jours leurs patronymes aux heures de grande écoute ? Non, et c’est normal, car le journaliste a une mission quasi-sacrée : il est l’observateur vigilant du monde-tel-qu’il-est, il se doit de rendre compte et d’éclairer ses concitoyens, ce faisant il est à la fois acteur et gardien de la liberté d’opinion, ce qui n’set pas rien, convenons-en, dans une démocratie. Dès lors un(e) journaliste ne saurait être ouvertement proche du pouvoir. Valérie Trierweiller compagne du Président de la République et malgré tout journaliste, oulala, non, décidément, ça peut pas le faire.

Oui, mais sauf que bon. Valérie Trierweiller entend certes rester journaliste, mais à « Paris-Match », hebdomadaire sans les « une » duquel les kiosques à journaux seraient tristes comme un jour sans pain. Bien sûr il y a « Ici Paris », « Gala », « Voici », « Points de Vue » mais ces quatre-là, c’est pas pareil : ce sont ouvertement des torche-cul people-isants, spécialisés sans ambages dans le ragot ou la mièvrerie. « Paris-Match », c’est autre chose : ça se veut sérieux, ça parle d’actualité. Alors le regard qu’on pose sur ses « une » est, inconsciemment, différent de celui qu’on jette sur celles de ses concurrents « populaires ». D’ailleurs faites le test : si vous avez un cerveau normalement constitué et que vous vous trouvez dans une salle d’attente, que choisirez-vous de feuilleter si votre choix se limite à ces cinq hebdomadaires ? « Paris-Match », bien sûr, à tout prendre vous aurez l’air moins con. Cela étant, tout est relatif, n’exagérons rien : si cet hebdomadaire contribuait en quoi que ce fût à éclairer le jugement du citoyen, à stimuler son esprit critique, ça se saurait. Si demain une dictature s’établissait en France, l’interdiction de « Paris-Match » et l’arrestation de ses journalistes n’entrerait certainement pas dans ses priorités. Car ce journal a une relation tout-à-fait particulière au pouvoir politique, comme à tout le reste, d’ailleurs : l’actualité qu’il relate n’a de valeur que si elle est susceptible de susciter l’émotion. Pour cela, il s’agit de laisser croire aux lecteurs-trices que s’effacent, comme par magie, les distances qui les séparent de « l’actualité » ou des célébrités qui la font. Distances géographiques – les cadavres déchiquetés du dernier attentat à Kaboul, comme si vous y étiez – ou distances sociales – Edouard Balladur et ses chaussettes rouges, Jacques Chirac et son labrador, « finalement ils sont comme tout le monde » : ce qu’on donne à voir du pouvoir et les commentaires qui vont avec sont tout, sauf subversifs. Lorsqu’il prend l’idée à « Paris-Match » de publier sur sa couverture une photo de Cécilia Sarkozy en compagnie de son amant Richard Attias, l’hebdomadaire joue la transgression, pas la subversion. Certes, en un coup de téléphone à son ami Lagardère, Nicolas Sarkozy aura la peau d’Alain Génestar, rédacteur-en-chef du journal. Mais de là à faire de Génestar un martyre de la liberté d’informer, il y a une marge. Car s’il y a bien une chose dont, fondamentalement, le citoyen devrait se foutre, c’est bien des aléas de la vie conjugale du Président. Il y a que pendant ce temps-là, l'hebdomadaire ne se fatigue pas à disséquer la politique économique, sociale, sécuritaire etc… dudit Président. Lagardère, pour le coup, en prendrait spontanément ombrage, sans coup de fil de l’Elysée, ne serait-ce que parce que le lecteur n’achète pas « Paris-Match » pour comprendre, mais pour ressentir. Gageons qu’une fois l’alternance digérée, il ne prendra pas l’envie à ce journal de se transformer en Figaro-bis : un Président reste un Président, gros plan sur les chaussettes ou le museau du clébard, et puis voilà.

Donc certes, il y a une forme de « conflit d’intérêts » dans le fait que Valérie Trierweiller soit la compagne du président Hollande. Mais ce « conflit » ne se situe pas entre une vocation à poser un regard critique sur le pouvoir, d’une part, et le fait de bénéficier de ses privilèges, d’autre part. Car le « regard critique », chez « Paris-Match », c’est un œil bienveillant qu’on jette soi-disant par le trou d'une  serrure, on est loin du « Canard Enchaîné » ou de « Médiapart ». Le « conflit d’intérêts» se situe au sein-même de l’hebdomadaire, qui salarie une personne et de ce fait-même doit se priver – sauf à devenir la risée du tout-Paris médiatique - de « une » bien accrocheuses genre « Exclusif : nous avons pu approcher celle qui partage la vie du Président » … et des tirages qui vont avec.

Salarier Valérie Trierweiller, c’est un sérieux manque-à-gagner pour le groupe Lagardère… Mais vivre avec ne saurait constituer une faute éthique bien grave pour le Président de la République. Sauf à considérer que la réticence probable de « Paris-Match » à étaler complaisamment sa vie privée, comme il l’a fait pour tous les présidents dans le passé, constitue un affaiblissement du débat démocratique. Ce que ne manqueront pas de faire certains, tant la connerie humaine est sans limites.

Ciao, belli.