vendredi 26 juin 2009

Michael Jackson est mort: même pas mal!

Je dois vous faire un aveu: il y a des moments où je me sens dans la peau d'un anormal. Par exemple, bien qu'appartenant au genre masculin au sein de l'espèce humaine, le spectacle footballistique suscite chez moi, au mieux, une indifférence polie. Ou bien encore, lorsqu'un 26 Juin 2009 le journal radiophonique du matin m'informe de la mort de Michael Jackson, j'ai beau me forcer, prendre du recul, l'énormité de l'événement ne me frappe pas au premier abord, voire même au deuxième. Ah bon, Michael Jackson est mort? Mais ça veut dire qu'il était vivant, alors? Ça c'est une nouvelle, pour le coup... Pour aggraver mon cas, alors que sur France Inter les commentateurs prennent une voix grave, que l'heure est à l'émotion, me revient immédiatement en mémoire une vieille blague:
Quelle est la différence entre un sac de supermarché et Michael Jackson? L'un est en plastique blanc et dangereux pour les enfants, l'autre sert à emporter les commissions.
C'est malin.
N'empêche qu'il faut me rendre à l'évidence: la mort de Michael Jackson est un événement visiblement planétaire, et pour cause: l'artiste était le premier (et sans doute le dernier) spécimen de chanteur pop totalement mondialisé. Sept-cent-cinquante millions d'exemplaires de l'album "Thriller" vendus dans le monde, excusez du peu. Du coup, on peut dire que sa mort marque symboliquement la fin d'une industrie désormais officiellement sinistrée, celle du disque.
De Los Angeles à Pékin, de Stockholm à Cape Town, à l'instant où j'écris des millions de fans se recueillent, prient, chantent, allument des bougies, que sais-je encore. On n'est même pas certain que Jean-Paul II a eu droit à autant de ferveur (mais bon, en même temps, ce n'est pas moi qui en ferai un fromage).
Un succès planétaire, une disparition dont l'impact est planétaire, c'est logique. Mais pourquoi donc ça ne me fait rien, à moi? Pourtant, en 1983, à la grande époque du phénomène, j'avais vingt ans...
Il y a qu'en ce temps-là - et aujourd'hui encore - mes oreilles vibraient au son du "Clash", de "Siouxsie & the Banshees" et de plein d'autres choses encore, mais surtout pas à celui de ces constructions funkoïdes débitées par un improbable sous-produit Motown dont déjà, à l'époque, on se sentait obligé de vous dire que "oui, mais quel danseur". Michael Jackson était partout, sur toutes les couvertures de magazines, embusqué derrière le moindre écran de télé, débité au kilomètre par les toutes nouvelles radios "libres" gavées de pub genre NRJ, impossible d'y échapper.
Il y a qu'en ce temps-là, déjà ostensiblement vieux con avant l'heure, les couinements de belette à la queue coincée sous un rocher qui ponctuent "Billie Jean" avaient le don de m'exaspérer au plus haut point.
Il y a qu'en ce temps-là, la déferlante Michael Jackson ressemblait, dans le domaine de la musique, à ce qu'avait été celle de Coca-Cola dans celui des boissons quelques trente-huit ans plus tôt: l'ubiquité comme argument de vente, l'"évidence" de la nécessité de consommer, sous toutes ses formes, une Amérique de pacotille, en l'occurrence un Noir-pour-de-faux. "Ce siêcle avait deux ans, déjà Napoléon perçait sous Bonaparte", écrivait Victor Hugo. En 1983, le Reagano-Thatcherisme avait deux ans, déjà les "années fric" perçaient sous Mitterrand. "Années fric" dont le succès de Michael Jackson constituait un symptôme.
Mitterrand, tiens, justement, parlons-en. Ce qu'il y a de bien, avec le Sarkozysme en marche, c'est qu'il ne se passe pas de jour sans que le Président ou l'un de ses proches ne sorte une énormité: vingt-quatre heures à peine après sa nomination, le tout nouveau Ministre de la Culture, le vibrionnant neveu de "Tonton", déclare sur Europe 1 à propos de la mort de la star: «On a tous un peu de Michael Jackson en nous».
Et bien parle pour toi, cher Frédéric. Moi j'ai beau chercher, je ne trouve pas et je l'affirme haut et fort: pas l'ombre d'un quart de poil de Michael Jackson en moi. D'abord je danse comme un fer à repasser, ensuite mon nez et ma couleur de peau sont d'origine, enfin je suis quasiment certain d'avoir plus de neuf ans d'âge mental. Parce que bon, faudrait pas nous faire, avec Michael Jackson, le coup du Duc de Guise ("Il est plus grand mort que vivant"): n'oublions pas que le gentil Michael déclarait à qui voulait l'entendre qu'il rêvait d'être Peter Pan. Star globale ou pas, tout porte à croire que la célébrité disparue était con comme une valise sans poignée. N'oublions pas non plus les vilains soupçons, jamais franchement éliminés, de tripotage de gamins.
Ironie des temps: l'"icône planétaire", symbole incarné d'une certaine forme de mondialisation, celle du fric vite amassé par le "one size fits all", avait franchement du jeu dans la direction.
La mort d'un homme n'est jamais drôle, celle de Michael Jackson ne me fait pas rire. Mais quitte à m'isoler du genre humain, si j'en crois certains titres de médias me sommant d'agréer à la nature mondiale de l'événement, la vérité m'oblige à le dire: cette mort-là, somme toute, je m'en tape.
A bientôt

jeudi 4 juin 2009

Bayrou et les sondages: posture, impostures

Lorsque la météo n'est pas au beau fixe, le mieux, pour garder le moral, c'est encore de s'en prendre au baromètre. Micro-événement d'une campagne électorale elle-même minuscule: François Bayrou vient de tonner contre la publication des résultats d'un sondage TNS le donnant dépassé par la liste Europe-Ecologie de Cohn-Bendit (11% des intentions de vote contre 13.5%).
"Manipulation", nous dit-il. Il prévient: si les résultats réels montraient dimanche que c'"était une vaste entreprise pour essayer de créer un courant, ou, en tout cas, des mouvements d'opinion qui n'existent pas en réalité (...) je dirai tout ce que je sais des sondages et des manipulations. Et je dirai qui et je dirai comment". Bigre. Bouquet final: "s'il y a au pouvoir, ou proche du pouvoir, des gens qui sont les grands organisateurs de tout cela, alors, il va falloir que l'on regarde de près et que la démocratie se défende". En résumé: faut voir à voir, on verra bien ce qu'on verra, mais pour moi c'est tout vu, et vous allez voir ce que vous allez voir.
Je ne sais pas ce que François Bayrou sait des sondages, mais je pratique la recherche marketing depuis vingt ans et des poussières: j'ai quelques bonnes raisons de prétendre en savoir au moins autant que lui en la matière.
Première réalité: les résultats ne peuvent être interprétés qu'en fonction d'une marge d'erreur. Dans le cas qui nous intéresse (13.5 % Vs 11%), en posant les hypothèses d'une abstention déclarée de 50% et d'un échantillon de 1000 personnes comme c'est l'usage, le chiffre de 11% est "vrai" dans une "fourchette" de 2,8 points. Ce qui signifie qu'il n'est pas statistiquement prouvé, sous ces hypothèses, que Bayrou soit devancé par Cohn-Bendit. Mais TNS donnait probablement un résultat sensiblement inverse lors de sa vague précédente, dès lors on a une histoire à raconter - Bendit monte et Bayrou coule - et bien évidemment on s'empresse d'en faire un événement. On comprend que cette "histoire" déplaise à Bayrou, mais on remarquera qu'elle n'est pas plus fausse que celle qui naguère le plaçait en troisième position.
Deuxième réalité: les chiffres publiés ne sont pas des résultats bruts, mais redressés (lire également ici-même, il y a deux ans). Premier type de redressement, l'alignement du réel sur le théorique: par exemple, d'après les recensements INSEE, sur 1000 personnes on devrait interroger 18 femmes de plus de 40 ans vivant en zone rurale (chiffre imaginaire). Pas de bol, on n'a pu en interviewer que 12. Qu'à cela ne tienne, on multiplie les réponses de ces braves dames par 1,5 et le compte y est: on remplace le boulot qu'on a fait par du boulot qu'on aurait dû faire. Second type de redressement, largement plus contestable: on compare les réponses des interviewés à des questions sur leur comportement électoral passé ("Pour qui avez-vous voté aux dernières Présidentielles/Européennes...?") aux résultats réels. Constatant que ce souvenir ne correspond pas à la réalité (comme c'est étonnant) on en déduit, de vague d'enquête en vague d'enquête, des coefficients multiplicateurs, à la hausse ou à la baisse, visant à compenser les sur- ou sous-déclarations. Chez BVA, CSA, IFOP, IPSOS, TNS, chaque équipe de statisticiens a ses petites recettes jalousement gardées pour "corriger scientifiquement" les intentions de vote. Là, évidemment, on peut à tout le moins soupçonner des accumulations de bidouilles aussi complexes que purement théoriques.
Troisième réalité: les sociétés d'étude de marché sont des entreprises comme les autres, leur finalité est le profit. Or il se trouve que les sondages politiques ne sont absolument pas rémunérateurs (compter quelques milliers d'Euros pour insérer une question dans une enquête). Leur mise en oeuvre par les instituts d'étude procède d'une stratégie de communication - notoriété, image - auprès de leurs vrais clients (les entreprises) et auprès du grand public, pour faciliter leurs futures enquêtes: une danseuse, en quelque sorte. Dès lors, les possibilités de "pression" du personnel politique sur les instituts de sondages sont très virtuelles. Et puis prenons un exemple concret: que peut bien attendre une Laurence Parisot, patronne de l'IFOP, d'un Nicolas Sarkozy? Rien, elle a déjà tout obtenu comme leader du MEDEF. Et quand bien même: pourrait-on imaginer un instant qu'elle "recommande" à ses statisticiens tel ou tel résultat sans que cela finisse par se savoir?
Quatrième réalité: abstraction faite des "redressements" opérés par les Docteur Folamour du questionnaire, les sondages reflètent-ils vraiment l'opinion? J'ai tendance à croire que non. On demande aux sondés d'exprimer une "intention de vote" sous la forme d'un choix exclusif: Bayrou ou Cohn-Bendit, fromage ou dessert. Or la réalité, en ces temps de "dépolitisation", c'est que jusqu'au moment de mettre un bulletin dans l'urne, la plupart des électeurs ne sont pas en mesure d'exprimer un choix définitif ("Bayrou sinon rien") mais un choix relatif. C'est cette hiérarchie des préférences que l'on devrait mesurer, non une "intention de vote" pour untel à l'exclusion de tout autre, promesse qui n'engage que le sondeur. Dès lors les résultats seraient toujours exprimés en termes de classement - mais ce classement serait la moyenne des préférences exprimées par les individus, non la comparaison de pourcentages de "choix". Évidemment, un tel changement de méthode générerait des résultats qui bousculeraient le ronron de tous les Pierre Giacometti de France et de Navarre, et surtout des coûts qu'aucun institut ne serait prêt à prendre en charge compte tenu de la faible solvabilité du marché (politiques, médias). Last but not least: on ne mesurerait plus d'"intentions", dès lors s'évanouirait la prétention implicite de ces enquêtes à "prévoir" les résultats, quoi qu'on en dise explicitement ("ce n'est-qu'un-reflet-de-l'opinion-à-un-instant-t-et-gna-gna-gna") et, partant, une aura un peu mystérieuse, aux allures scientifiques, propre à faire vendre du papier.
Cela étant posé, les sondages politiques constituent-ils une manipulation de l'opinion? Oui, au sens le plus strict - des "redressements" donnant des chiffres qui, statistiquement, sont loin de refléter les hiérarchies réelles, en tout cas pour les "petites" offres politiques - et encore oui, au sens le plus large, dans la mesure où cette activité participe du bruit médiatique qu'on désigne sous le nom de "campagne électorale".
Et alors? Pour le prix que les médias et les politiques sont prêts à payer pour de telles informations - quasiment rien - il ne faut pas s'attendre à ce que les instituts bousculent des dizaines d'années de routine méthodologique. Dès lors à l'imposture que constitue la prétention de quelques chiffres à refléter l'"opinion" répond celle de politiques qui leur accordent ou non publiquement du crédit en fonction de leurs intérêts du moment. Celui de François Bayrou, à ce jour, est de jouer les Savonarole en butte aux "puissants". Il ne s'agit de rien d'autre que d'une posture et, en définitive, d'un autre genre de manipulation de l'opinion.
A bientôt

lundi 18 mai 2009

Dieudonné, un symptôme

Comme beaucoup de par le monde, et singulièrement en Europe, je me désole d'un certain nombre de saloperies que font subir des peuples à d'autres peuples, entraînés par des dirigeants dont le cynisme le dispute souvent à la cupidité ou à l'aveuglement historique: ainsi les traitements que sont amenés à faire subir les Russes aux Tchétchènes, les Chinois aux Tibétains, les Israéliens aux Palestiniens, les Turcs aux Kurdes et naguère les Serbes aux Bosniaques font partie de ces choses qui vous font un tant soit peu désespérer du genre humain. Bien sûr, dans la plupart des cas, ce que les uns font souffrir aux autres au nom, d'une façon générale, d'un nationalisme dévoyé, se paye en retour de violence tout aussi radicale.
Cela étant il ne viendrait à l'idée de personne, en tout cas à ma connaissance, de présenter aux élections européennes une liste anti-panrusse, anti-nationalisme turc ou anti-gouvernement chinois. Pourtant vient de se proposer aux suffrages une liste "antisioniste", dirigée par Dieudonné M'Bala, ci-devant partenaire d'Elie Seimoun sur la scène des cafés-théàtres.
Mais alors qu'est-ce? Pourquoi pas, donc, une liste anti-panrusse, pro-Kurdes ou pro-Tibétains? C'est que les militaires Turcs, Russes et Chinois, ordonnateurs des répressions ci-dessus évoquées, ont quelque chose en commun: à de très très rares exceptions près, aucun d'entre eux n'est juif. Ou alors ça se saurait. Par ailleurs même en cherchant bien, ni les Russes, ni les Turcs, ni les Chinois, malgré leur indéniable exotisme pour le Français moyen ne sont, en tant que tels, capables de mobiliser les fantasmes: a-t'on jamais entendu parler d'un "Complot Turc", de la figure du "Russe errant" ou d'un livre comme "Le Protocole des Sages de T'chong"? Tandis qu'avec les Juifs...
Ah mais attention, nous disent Dieudonné et ses colistiers: "Nous ne sommes pas antisémites". Ah bon. Ils s'empressent d'ajouter en substance "On nous accuse d'antisémitisme pour nous dénigrer parce que nous dérangeons". Qui ça? "Les sionistes". Ah ouais, d'accord, d'où l'intitulé de "liste antisioniste", ben oui, t'es con, toi. Mais c'est qui, "les sionistes"?
Bon, là, arrêt sur image. Le sionisme, mouvement politique lancé à Bâle, à la fin du XIXème siècle, par Theodor Herzl, visait à créer un Etat Juif en Palestine: dans la foulée de l'éruption nationaliste qui agitait l'Europe à l'époque, un Juif inventait le nationalisme juif. Cinquante ans plus tard, ce projet se réalisait, dans les circonstances que l'on connaît et avec les conséquences que l'on sait. Le sionisme, donc, idéologie nationaliste parmi tant d'autres, que l'on peut résumer, de nos jours, à un attachement particulier à l'Etat d'Israël. Cet attachement, comme tous les nationalismes, connaît un certain nombre de degrés, de l'affection lucide à l'aveuglement le plus total. Fin de l'arrêt sur image.
Comme c'est étonnant: qui donc, en France, a singulièrement tendance à être attaché à l'Etat d'Israël? Ben les Juifs, tiens. Ah mais, nous disent Dieudonné et les siens, on n'y peut rien, si des Juifs se sentent visés par l'"antisionisme", "y a que la vérité qui blesse", comme l'assène le gros bon sens populaire. Parce que c'est une affaire entendue: "sioniste", c'est une insulte. Comme "kémaliste" ou "panrusse", alors? Euh, oui, enfin non, mais bon, c'est pas pareil, putain tu fais chier avec tes analogies, à la fin.
Dieudonné et les siens rigolent bien dans leur petite tête, ils se disent qu'ils les ont bien eus, "les Juifs" avec leur coup de l'"antisionisme". Pour quoi faire, au fait? Pour défendre la cause Palestinienne? Tu parles s'ils s'en foutent, des Palestiniens. Si les Palestiniens se voyaient privés de terre et d'eau par des Hindouistes ou des Scientologues, par des Belges ou des Vénézuéliens, ils ne présenteraient strictement aucun intérêt. Non, le truc c'est d'agiter de nouveau les grelots du "complot", dut-on le baptiser "sioniste" pour rester dans la légalité.
Mais revenons à nos moutons: quel rapport avec le Parlement de Strasbourg (et donc, avec la choucroute)? En supposant que la véritable motivation de la liste Dieudonné soit la défense de la cause Palestinienne, on resterait néanmoins perplexe. Tout comme surprendraient des listes pro-Kurdes ou pro-Tibétaines.
Il y a que, comme pressenti sur ces pages en fin d'année dernière, ces élections européennes s'annoncent malheureusement comme une vaste pantalonnade: un PS qui hésite entre le "vote-sanction", le "vote utile" et le "vote efficace" (pourquoi pas le "à vote bon coeur"?), une UMP qui entonne l'air de "Ah, si Sarkozy était Président-d'Europe-à-vie", à côté desquels gesticulent un vicomte Vendéen, des néo-bolcheviks, des paléo-marxistes, un "centriste" qui cisèle son marketing pour 2012, l'alliance d'une carpe et d'un lapin verts, sans oublier le parrain de l'enfant de Dieudonné (encore lui) qui nous joue l'"Eternel retour" sans Nietzsche ni Cocteau. Dans ce brouhaha, les enjeux véritables (comme: créera t-on un contre-pouvoir durable face aux ayatollahs néo-libéraux de Bruxelles?) disparaissent au profit de pathétiques questions électoralistes nationales.
A partir de là, l'existence d'une "liste antisioniste", pour incongrue qu'elle soit et quelle que soit l'indignation qu'elle puisse susciter, n'est rien de plus qu'un symptôme: le symptôme d'une consultation électorale que ses promoteurs a priori (les partis politiques authentiquement démocrates, de droite comme de gauche) ont, par leur comportement, de facto réduit à une espèce de sondage grandeur nature. Les électeurs, d'ailleurs, ne s'y trompent pas qui, majoritairement d'après les "vrais" sondages, refusent de faire partie de l'échantillon.
Les élections européennes ou le règne du n'importe quoi, une vaste fête du slip. N'importe quoi, donc pourquoi pas Dieudonné et son faux-nez?
Je serais le premier à affirmer qu'on a, après tout, la démocratie qu'on mérite. Mais là, je me demande bien ce que les Européens de France (il y en a) ont bien pu faire pour mériter ça...
A bientôt

lundi 20 avril 2009

La fayote et le gougnafier

J'ai fini par me faire une raison: s'insurger contre l'inanité de l'"actualité politique" en soulignant l'appétence démesurée des journalistes pour les petites phrases et l'incorrigible propension des hommes et femmes politiques à en produire, c'est se fatiguer pour rien. Tout cela relève de la problématique de la poule et de l'oeuf et la dénonciation de cet état de fait de la tarte à la crème, en définitive. Ma capacité d'indignation s'émousse: les politiques ont les journalistes qu'ils méritent, et inversement. Dans ce flot ininterrompu, où le trivial côtoie le dramatique, à vous, à nous de faire le tri.
Nonobstant il n'est pas interdit de se délecter, ne serait-ce qu'un temps, des insondables futilités du "débat". Ses soubresauts les plus récents portent sur la révélation, par "Libé", de propos tenus mercredi dernier par le Président de la République au sujet de ses homologues: Barack Obama manquerait d'expérience, Angela Merkel se serait, in fine, "ralliée" à la clairvoyance de l'hôte de l'Elysée, Barroso n'en aurait pas foutu une au G20 et surtout, le pompon: partant en vrille sur l'air de "l'important c'est d'être élu", Sarkozy juge que "Zapatero, il n'est peut-être pas très intelligent, mais...". Ces amabilités ont bien évidemment été relevées par la presse étrangère, notamment américaine, qui a fini par se rendre compte de ce que pas mal de Français ont remarqué depuis un moment: Nicolas Sarkozy ne manque pas une occasion de se comporter comme un gougnafier. Au passage, l'incident ravive un cliché qui colle aux basques des Hexagons: les Français ont de grandes gueules, sont arrogants et se croient plus intelligents que tout le monde. C'était il y a quelques mois, mais il est déjà loin le temps où "Time" faisait l'éloge du président français - lire ici-même - sous la plume du gentil Tony Blair. A deux reprises, les Américains avaient élu une caricature d'Américain: inculte, ignorant du reste du monde, bigot comme pas deux, va-t-en-guerre et sûr de lui. Le 6 Mai 2007, les Français se sont à leur tour choisi une caricature de Français. Les Italiens ne sont pas en reste, mais c'est (presque) une autre histoire, chacun sa merde.

Oui mais voilà: nous sommes en démocratie, et il y a ce qu'on appelle une opposition. Oh, on ne peut pas dire que sa composante théoriquement la plus crédible le soit, justement, crédible. Le PS n'en finit pas d'éteindre ses petits incendies, sur les braises desquelles soufflent avec jubilation les journalistes politiques, mais on ne va pas revenir là-dessus, voir plus haut. N'empêche que s'exprime régulièrement, de ce côté, une vive réprobation des dérapages verbaux plus ou moins contrôlés de Nicolas Sarkozy. A ce petit jeu excelle Ségolène Royal, désormais satellisée mais qui veut à tout prix exister. Depuis son échec (d'un poil, mais quand même) au congrès de Reims elle va, se promène de par le monde et s'est dégotté une posture: elle sera "la voix" des 47%-de-Français-qui-ont-voté-pour-elle-et-qui-n'en-peuvent-plus. Certains commentateurs parlent d'une "présidence-bis", à l'image des shadow cabinets d'outre-Manche. Ah mais attention, et c'est là qu'intervient sans doute la patte de sa "communicante" attitrée, Sophie Bouchet-Petersen: cette "voix" sera le contre-champ exact de la présidence Sarkozyenne. Nicolas est volontiers grossier ("casse-toi, pauvre con"), Ségolène ne s'exprimera qu'en termes polis. Nicolas semble se contrefoutre de la misère des gens, Ségolène sera ostensiblement compatissante.
Avant-dernier épisode en date: à Dakar, Ségolène demande "pardon" au nom de la France: pour l'esclavagisme, pour le colonialisme et, last but not least, pour le discours de Nicolas sur l'"homme Africain qui n'est pas assez entré dans l'Histoire", discours écrit par Claude Guéant (comme quoi il n'est pas toujours judicieux de faire confiance à un "nègre"). Dernier épisode, qui nous ramène à ce qui précède: Ségolène présente ses "excuses" à Jose-Luis Zapatero suite aux propos de Nicolas rapportés par "Libé".
Laurent Joffrin écrivait ce matin dans ce même journal que "Nicolas Sarkozy [s'était] débarrassé depuis longtemps de son surmoi". Je crois personnellement que c'est faux: il ne s'en est pas débarrassé, il a opéré un "transfert" de ce surmoi sur la personne de son ex-adversaire Ségolène Royal, grâce à un petit coup de pouce de Sophie Bouchet-Petersen. C'est qu'elle a du métier, Sophie: Ségolène avait pu souffrir auparavant d'une image d'incompétence, d'activisme un peu brouillon. De même qu'on a remplacé la Générale des Eaux par Vivendi et Elf par Total, Sophie nous a transformé la "nunuche" en fayote. Car somme toute, c'est bien de celà qu'il s'agit: Ségolène, désormais, c'est un avatar du Schtroumpf à lunettes: "Nicolas il a dit çà, moi je trouve que c'est pas bien, c'est malpoli pis d'abord c'est pas vrai. Je vais le dire aux Français, ils vont le punir et ça sera bien fait pour lui". Oui, en l'occurrence, pas de maître d'école ni de Grand Schtroumpf, c'est à l'opinion, à vous, à moi, que la fayote entend dénoncer les agissements du gougnafier. Espérant, ce faisant, qu'on s'en souvienne en Mai 2012. Au Jugement Dernier, en quelque sorte. Par la grâce d'une "experte" en communication et, sans doute également, du fait d'un tropisme Ségolénien, les Français seraient sommés de choisir entre la princesse Leia et Darth Vador.
Tout cela serait pathétique si ce n'était pas stupide, ma pauvre Sophie. Car au fond, c'est peut-être regrettable, mais une connaissance même vague de la nature humaine oblige à le constater: de même que le Schtroumpf à lunettes déclenche régulièrement des envies de meurtre chez ses congénères, la classe préférera toujours ricaner des blagues de mauvais goût du sale gamin du fond que de faire écho aux récriminations d'une première de la classe auto-proclamée. Nicolas Sarkozy peut bien dire des gros mots en public, véhiculer les pires lieux communs d'une mentalité coloniale, insulter ses homologues chefs d'état ou de gouvernement, bref en rajouter dans un côté va-de-la-gueule bien franchouillard: il y a de fortes chances, délicieux frisson de la transgression, qu'un grand nombre de ses concitoyens ne lui en tienne pas rigueur, bien au contraire, sans forcément se l'avouer. Son "surmoi" réprobateur peut bien s'agiter, en fin de compte de nombreux Français s'en foutent. Voire s'énervent: "Pff, qu'est-ce qu'elle est chiante, celle-là, pour une fois qu'on rigole".
D'une actualité politique qui verrait s'opposer les projets plutôt que les gesticulations, ils se foutraient sans doute moins, on peut toujours rêver. Mais en ce paradigme Sarkozyen, qui fait de Besancenot la seule alternative "visible" et de Berlusconi un modèle à suivre, un tel affrontement relève de l'utopie. A défaut, on devra se contenter du combat de la fayote et du gougnafier.
Ciao, belli

dimanche 5 avril 2009

Lâchez-nous la grappe, avec l'"éthique"!

Juillet 2005: "La liberté de penser s'arrête là où commence le droit du travail" / "le droit du travail empêche de penser intelligemment" déclare Laurence Parisot, peu après sa prise de fonctions à la tête du MEDEF. Le ton était donné: le droit du travail, corpus mélant initiatives législatives et décisions jurisprudentielles, héritage d'une longue histoire de luttes sociales était tout simplement une inanité, un concentré de bêtise. On ne niera pas ici le caractère parfois ubuesque de réglementations complexes - justifiant l'existence de milliers de juristes professionnels sans l'expertise desquels l'appréhension de ces règles serait souvent impossible - mais la question n'est pas là: ce que contestait, sur le fond, Laurence Parisot, c'est le fait même que des entités extérieures aux entreprises (parlementaires, avocats, juges) puissent en réguler le fonctionnement. Pensez-donc: la gestion d'une entreprise est chose complexe, chaque cas est différent, vouloir imposer des règles communes à des entités aussi clairement disparates, c'est "bête", c'est s'attaquer à la "liberté de penser". Mieux que le droit, production théorique nécessairement déconnectée des réalités: le contrat. Le droit est rigide, impersonnel tandis que le contrat est flexible, adapté aux individus. Alleluia.
Mars 2009: au terme d'un feuilleton médiatique de plusieurs semaines, durant lequel on apprend qu'en France, comme ailleurs, des dirigeants d'entreprises quasi-faillies ont empoché de gras émoluements, François Fillon publie un décret limitant les rémunérations des dirigeants d'entreprises aidées par l'Etat. Décret lui-même tellement limité, dans le temps - non rétro-actif, et valable jusqu'à fin 2010 - et dans son objet - quatre banques et les deux constructeurs automobiles, Renault et PSA - qu'il a aussitôt suscité ricanements et grincements de dents. Et ce malgé la sagesse d'un pouvoir qui prit soin de publier ce document le 31 Mars: à 24 heures près, ça passait pour un poisson d'Avril. Ricanements et grincements de dents, donc: ça ne va pas assez loin, c'est un décret bidon. A tel point que quelques jours plus tard, des sénateurs (néo-) centristes y vont de leur amendement: ledit amendement, soutenu par les socialistes, a été adopté en commisssion mixte paritaire, et devrait bientôt être discuté à l'assemblée. Question discrétion, c'est raté.


De quoi parle-t'on, au juste? Du fait que des dirigeants d'entreprises mal en point quittent leurs fonctions avec des "extras" divers et variés: parachutes dorés, retraites-chapeaux, stock-options, bonus qui se chiffrent en millions d'euros par tête de pipe. Evidemment, ça choque l'opinion, ces récompenses accordées à des gens ayant mené des entreprises dans la panade. De droite à gauche, il y a concensus sur le thème: "à l'heure de la crise et des licenciements massifs, cette cupidité est inacceptable". Unanimité d'autant plus retentissante que les intéressés, c'est le cas de le dire, rasent les murs et fredonnent du "Noir Désir": "Soyons désinvoltes, n'ayons l'air de rien". Alors les uns et les autres, et singulièrement Nicolas Sarkozy - désormais alpha et omega de la parole publique - se construisent une image de révoltés à peu de frais: haro sur les vilains patrons, non mais, on va voir ce qu'on va voir, y perdent rien pour attendre, les salauds. Evidemment, côté gouvernement, la réaction est symbolique, mais l'idée y est: entre le décret Fillon et les propositions du PS (sur-taxer les "good-bye- packs") il n'y a qu'une différence de degré, pas de nature.
Je dois l'avouer, j'ai une sympathie toute limitée pour les bénéficiaires des parachutes dorés et autres gratifications dispendieuses pour dirigeants en fin de carrière. Mais l'excitation médiatico-politique de ces dernières semaines autour de la rémunération des grands patrons me court sérieusement sur le haricot: on veut nous faire croire qu'il s'agit d'une question morale. Ce pataquès s'inscrit d'ailleurs dans la ligne d'une série de discours de Nicolas Sarkozy, selon lesquels il conviendrait de "moraliser le capitalisme", dans la ligne également d'un MEDEF qui affiche un "code d'éthique" du patronat, qu'untel ou untel n'aurait pas respecté. Ben voyons.
Posons-nous d'abord la question suivante: pourquoi un dirigeant évincé de la direction d'une entreprise, fut-elle mal en point et sauvée in extremis par l'argent du contribuable, touche t'il un parachute doré ou quoi que ce soit d'équivalent? La réponse est simple: parce que son employeur (le conseil d'administration) et lui même ont signé un contrat dont une clause prévoit ce genre de gâterie en cas de coup dur. Or nous vivons dans un état de droit, et en bonne justice, si ce contrat n'est pas respecté, le dirigeant en question peut obtenir réparation.
Ensuite, on l'a vu, le contrat, contrairement au droit du travail, c'est la quintessence de la "liberté de penser", voire de la liberté tout court. Pourquoi? Parce qu'il convient, si on veut être "compétitif", de pouvoir fixer librement les rémunérations; librement, c'est-à-dire en fonction de la situation économique de l'entreprise (le SMIC est une contrainte, air connu du MEDEF); librement, c'est-à-dire notamment en fonction de la "performance". Dans les entreprises privées, ces vingt dernières années, se sont développées des méthodes, toutes plus savantes les unes que les autres, pour mesurer ladite performance. Méthodes qui, au passage, sur-valorisent le savoir-être au détriment des savoir-faire.
La morale n'a rien à voir là-dedans! Dénigrement de la règle collective au bénéfice du contrat individuel, sacralisation de la performance dans la détermination des rémunérations: sur le papier, ça tient, tout cela sent bon l'efficacité entrepreneuriale. Oui mais voilà: il y a le réel, il y a l'humain. Et le réel, l'humain, dans le cas des dirigeants du CAC 40 et de leurs équivalents ici et là, c'est le phénomène des participations croisées, c'est une élite économique qui tend à se co-opter. Dès lors les contrats que signent les conseils d'administration des grandes entreprises avec les managers qu'ils choisissent perdent à tout le moins de leur rationalité économique, dès lors la mesure de la performance devient toute relative. A ce niveau, tout au moins. Car pour ce qui concerne les cadres et les employés, là, la rationalité reprend le dessus: pas question de transiger sur l'atteinte des objectifs, sois performant ou dégage.
Alors à partir du moment où on accepte cet état de fait - le primat du contrat sur le droit, le culte de la performance, aussi subjective soit sa mesure - on accepte également que des incompétents bourrés de suffisance s'engraissent comme des porcs. Dans ce cas, en toute rigueur, on devrait foutre une bonne fois la paix aux bénéficiaires des parachutes dorés. A fortiori lorsqu'on a renoncé à exercer ne serait-ce qu'une once de pouvoir au sein des entreprises remises à flot par l'Etat: la "golden share" et le droit de veto au sein du conseil d'administration? Mais vous n'y pensez pas, c'est d'un vulgaire... Seulement il y a la crise, le chômage qui explose, la récession (la "croissance négative" comme on dit à l'UMP) et le salarié-électeur qui la trouve mauvaise: alors on fait les gros yeux et on parle de morale, d'éthique.
Mais l'éthique façon MEDEF est à la justice ce que la charité chrétienne est à la solidarité: un pis-aller que l'on concède pour désamorcer la colère des manants. Pas sûr que ça marche à tous les coups.
See you, guys