jeudi 12 avril 2012

Mélenchon, piège à cons?

En cette campagne électorale, dont le tempo paraît définitivement marquer l’alignement du politique sur le médiatique, une campagne durant laquelle l’intensité des polémiques n’a d’égales que leur obsolescence et leur futilité – citons en vrac l’étiquetage de la viande halal, les modalités d’accès au permis de conduire, la « dignité » face aux drames de Toulouse et Montauban – bref une campagne toute sarkozyenne faite de « coups », de « buzz » et d’échange de noms d’oiseaux émerge, à la surprise de tous, un phénomène qui semble issu des profondeurs du corps électoral : la montée spectaculaire de Jean-Luc Mélenchon dans les faveurs de l’opinion. Faisant craquer la lisse surface d’un combat politique voué au zapping et aux guéguerres d’image, surgirait le geyser d’une colère trop longtemps étouffée – « la rivière est sortie de son lit » comme le disait l’intéressé lors d’un de ses meetings. Du coup, on ressort de la sacristie les vieux numéros du « Cri du Peuple », les drapeaux rouges, les portraits de Guevara. On fredonne de nouveau « La Jeune Garde ». Et on se dit que le vieux Marx n’est pas mort, car il bande encore.


Le phénomène Mélenchon dans l’opinion a pris de telles proportions qu’au PS on se dit ici et là qu’un appel au « vote utile » ne ferait vraiment pas de mal. Seulement voilà, on se le dit en silence car l’appel au « vote utile », camarade, c’est ringard, vois-tu. « Pas d’ennemis à gauche » au premier tour, de toute façon on se rassemble au second, n’est-ce pas ? Mélenchon, somme toute, aurait son utilité : face aux tentations Sarko-Lepénistes qui hantent la « France d’en bas », sa grande gueule jouerait les voitures-balais, captant le vote populaire en vue de la victoire finale du 6 Mai. Car les sondeurs sont formels : 85% au moins du vote Mélenchon se reporte sur Hollande. Et puis on ne saurait insulter la démocratie en se prétendant « utile », donc supérieur, sous prétexte qu’on évite de promettre la lune. Que certains, surtout les plus démunis, préfèrent les utopies aux programmes, c’est bien leur droit, ils souffrent tant : laissons-les rêver un peu, ça fait de mal à personne, tant que le populo reste hors d’atteinte des griffes de l’hydre xénophobe.

M’ouais. Et si cette complaisance vis-à-vis du leader du Front de Gauche était tout simplement une forme de paresse, de résignation et, in fine, de connerie?

Pour commencer, vous je ne sais pas, mais moi Mélenchon malgré son talent, son humour dévastateur, son énergie, sa culture, il me les brise menu. Même s’il me rappelle un peu mon grand-père que j’aimais beaucoup - parce qu’il versait tout autant sa larme à l’écoute du « Temps des Cerises » que de celle de la « Marseillaise » - j’ai beaucoup de mal avec ce bonhomme qui personnifie la franchouillardise jacobine et centralisatrice, l’arrogance du « gallus » perché sur ses ergots qui pense avoir raison contre le monde entier sous prétexte qu’il fait davantage de bruit que ses voisins de basse-cour.

Et puis c’est quoi, le Front de Gauche ? A la base, un groupuscule issu de la gauche du PS, le Parti de Gauche, dont les effectifs auraient pu tenir congrès dans une cabine téléphonique. Mais parce que son leader a du charisme est venu s’agréger à ce groupuscule un Parti Communiste Français en phase terminale depuis Novembre 89 et la faillite de sa maison-mère. Et avec lui, malgré tout, un appareil en état de marche et surtout un réseau d’élus et une expérience multi-décennale de la pratique des campagnes électorales. Sans oublier une galaxie d’intellectuels, de militants déçus des impasses de la « gauche de la gauche ». Car contrairement au NPA et surtout à Lutte Ouvrière, le Front de Gauche n’entend pas injurier l’avenir en excluant a priori toute forme d’alliance avec le PS. Bref le Front de Gauche, c’est une alliance de bolcheviks qui réfléchissent : ils ont su dépasser Ramon Mercader et son marteau meurtrier, et ont compris qu’on ne construit pas une force politique conséquente en se comportant comme des Raëliens.

Mais tout ça mis bout à bout n’atteindrait jamais 15% dans les sondages, n’étaient les formidables dons d’orateur de Jean-Luc Mélenchon. « Bon client » des médias, il vitrifie ses contradicteurs et galvanise les foules par des fulgurances objectivement brillantes. N’était surtout l’exaspération de millions de chômeurs, de précaires, de sous-payés ou de « gens normaux » face à l’insoutenable culot d’une certaine élite politico-économique ânonnant, comme si de rien n’était, son catéchisme néolibéral. Exaspération que ne saurait a priori complètement calmer un programme social-démocrate comme celui de François Hollande.

Chez Mélenchon, en revanche, pas de problème : les riches, les banques, les entreprises, tous paieront jusqu’au dernier cent pour financer une spectaculaire augmentation du SMIC, les retraites comme au bon vieux temps, un accroissement des dépenses publiques dans quasiment tous les domaines. S’ils ne sont pas contents, c’est pareil, vive l’Etat tout-puissant et volontariste. Le tout en faisant un bras d’honneur à l’Europe, sans parler du reste du monde. Si Mélenchon était à droite, on appellerait ça de la démagogie. Mais comme il est à gauche, on parle pudiquement d’ « utopie mobilisatrice », voire « d’espoir de vrai changement ». Et on respecte cette « sensibilité ».

Foutaises, merde, à la fin. Car quelle est la posture qu’on nous vend, dans cette histoire ? Au final, la même que dans le supermarché Sarkozy : à bas les mous, vivent les durs, en politique il faut de la « volonté », une « colonne vertébrale ». Tandis que Sarkozy veut passer outre les corps intermédiaires à coup de référendums, Mélenchon piétine ce qui fait une démocratie moderne – le compromis avec le réel. Au fond, ces deux là se ressemblent, je dirais même qu’ils se complètent. Et s’entendent implicitement comme larrons en foire pour fustiger un François Hollande qui, pensez-donc, entend négocier, avec patronat et syndicats, le financement des retraites et bien d’autres choses encore. Négocier ? Un truc de gonzesses, ça. Votez Nicolas ou Jean-Luc, des hommes, des vrais.

Là-dessus il faudrait trouver normal, voire légitime, qu’ouvriers, employés, chômeurs, précaires et autres « damnés de la Terre » se rallient derrière le drapeau rouge de Jean-Luc-le-tribun. Car bien sûr c’est ça ou Le Pen, le peuple est con, c’est bien connu. Incapable il est, le peuple, de discerner le possible du souhaitable et donc de voter Hollande dès le premier tour. Mais pas de problème, il le fera au second, les sondeurs nous l’affirment. Non mais où on est, là ? Moi je dis qu’il y a du mépris, de la condescendance dans le fait de baisser les armes devant ce Grand Timonier à la sauce bleu-blanc-rouge. De l’inconscience, aussi. Car derrière Mélenchon et ses sourires, il y a une nébuleuse qui ne rêve que d’une chose, « plumer la volaille social-démocrate », quitte à travailler à l’élection de Jean-François Copé en 2017, et ce dès le 7 Mai si Hollande est élu.

Le vote Mélenchon n’est pas un piège à cons : c’est au contraire un piège pour des gens plutôt intelligents qui se disent qu’ils vont eux-mêmes pouvoir influencer les orientations de Hollande pour le second tour, tandis que ceux qu’ils tiennent pour moins intelligents qu’eux pourront se défouler sans risque. Outre le fait que c’est donner beaucoup de crédit à des sondeurs qui ne savent plus où donner du coefficient de redressement, c’est un piège qui les amène à cautionner un marchand d’illusions gorgé de testostérone qui ne vaut guère mieux, au fond, que l’autre.

Alors je le dis sans honte : « vote utile » n’est pas un gros mot. Jaurès plutôt que Guesde, Mendès-France plutôt que Thorez, Mitterrand plutôt que Marchais. Say it loud : I’m social-democrat and I’m proud.


Ciao, belli.

dimanche 11 mars 2012

La Droite façon puzzle

Comme dans ces « sequels » vite-faits mal-faits que produit parfois Hollywood, le président sortant réitère à l’identique les appels du pied et clins d’œil appuyés aux Lepénistes qui firent le succès de sa campagne de 2007. « Sarkozy en campagne, le retour », même scénario que le film d’origine. Comme il y a cinq ans, on nous rebat donc de nouveau les oreilles avec une « chasse aux électeurs du Front National », le plus souvent pour la déplorer – en tant que légitimation a posteriori des thèmes centraux du parti d’extrême-droite, mais aussi, ici et là, pour s’en réjouir – ne pas laisser au F.N. le monopole du souci de l’ « identité nationale ». Mais dans l’un ou l’autre cas, on se placera dans une lecture tactique du phénomène : le premier tour des élections présidentielles approche, le vote Front National est vu comme un réservoir de voix et sa captation peut numériquement faire la différence pour un Sarkozy un tout petit peu mal barré, quoiqu’on en dise.

Cette lecture à court-terme n’est pas fausse. Mais cette interprétation tactique ne saurait, comme l’arbre, cacher la forêt : c’est bien à un revirement stratégique de la droite parlementaire qu’on assiste. Car il y a des coïncidences qui vous font douter de la notion de hasard.
Dans quelques jours on commémorera les cinquante ans des accords d’Evian, dans quelques mois ceux de l’indépendance de l’Algérie : d’une mémoire vivante, la « guerre sans nom » qu’évoquaient Patrick Rotman et Bertrand Tavernier en 1992 bascule, symboliquement et définitivement, dans les livres d’histoire. Deux générations ont passé, et il est une fracture qu’on peut envisager de considérer comme résorbée : celle qui, depuis 1959 et le fameux discours sur le droit à l’autodétermination de l’Algérie, sépare l’extrême-droite française du général de Gaulle. Cette rupture avec le gaullisme fut un drame pour beaucoup, tant l’extrême-droite, loin s’en faut, n’était pas, à l’époque pas plus qu’aujourd’hui, exclusivement constituée de nostalgiques de Vichy ou du nazisme. Le quasi-coup d’état de 1958 fut d’ailleurs tout autant sinon davantage le fait de la « droite musclée » - notamment des ultras de l’ « Algérie Française » et de l’armée de métier - que de l’agitation de Michel Debré et des gaullistes. De Gaulle lui devait son retour aux affaires en 1958, l’extrême-droite ne lui pardonna pas son revirement anticolonialiste de 1959. En même temps, ces nationalistes, partisans de l’autorité qui exécraient le parlementarisme de la IVème République, eurent du mal à se remettre de ce divorce. Depuis ils étaient, sans vraiment se l’avouer, orphelins du gaullisme – dans sa permanente exaltation de la « grandeur de la France » et son tropisme de l’ « homme providentiel ». C’est en ce sens qu’il faut interpréter la tendance de Jean-Marie Le Pen à se poser en « héritier du général De Gaulle », qui n’est pas qu’une provocation : Le Pen, pour certains, c’est De Gaulle moins « l’abandon » de l’Algérie.
Cinquante ans plus tard, Sarkozy recolle les morceaux : pour reprendre la célèbre lecture de René Rémond sur « Les Droites en France » (1982), il fusionne « bonapartistes » et « légitimistes », tournant le dos aux « orléanistes ». Cinq décennies se sont écoulées et Nicolas Sarkozy, sans aucun doute inspiré par son conseiller Patrick Buisson, fait les constats suivants :
  • En cinquante ans, le gaullisme historique - où affleuraient préoccupations sociales et planification de l’économie nationale - a disparu du paysage idéologique, enterré par ceux-là même qui s’en prétendaient les continuateurs, sous les coups de boutoir du néo-libéralisme anglo-saxon
  • En cinquante ans, précarisation et paupérisation des classes moyennes et ouvrières aidant, le rejet de l’immigré et, singulièrement, de l’ « Arabe » - originellement ancré dans le drame algérien – n’a pas perdu de sa vigueur, bien au contraire : ce sentiment, pour peu qu’on l’habille d’une « défense de la laïcité » réinterprétée, est un puissant levier politique
Sachant que par ailleurs Jean-Marie-l'ancien-para a laissé la place à sa descendance, il est temps de solder une bonne fois pour toutes le contentieux de la guerre d’Algérie et de tendre la main aux « enfants perdus ». Et pas simplement dans un but électoraliste : à moyen et long-terme, il s’agit de se redonner une ossature idéologique car la crise du capitalisme financiarisé a rendu inopérante, auprès d’une vaste partie des électeurs français, l’utopie du « tout-marché ». Une pensée « identitaire », débarrassée de la culpabilité coloniale (la deuxième fin de la guerre d’Algérie en ce mois de Mars 2012) mais aussi environnementale (défense du nucléaire, de l’agriculture productiviste), mâtinée de conservatisme sociétal (hostilité au mariage gay, à l’homoparentalité, à l’euthanasie, voire au remboursement de l’IVG) et de mépris des corps intermédiaire (recours au référendum) fera parfaitement l’affaire.
Ce faisant, ce parti « bonaparto-légitimiste », qu’on le baptise UMP ou autre chose, n’a plus vocation à rassembler la droite parlementaire : nul doute que ce « nouveau » socle de pensée servira de répulsif idéologique à la majorité des politiques du centre-droit, qu’ils soient proches de Bayrou ou de Borloo. Mais Nicolas Sarkozy et ses inspirateurs font le pari (pas très risqué) que si ce corpus d’idées s’avère payant sur le plan électoral, il ne se passera guère de temps avant que les formations centristes, quasi-exclusivement composées d’élus, ne se trouvent de bonnes raisons de faire alliance avec cette UMP « re-loaded ». Quant au Front National, il continuera sa surenchère tout en servant éventuellement de force d’appoint (car ce basculement idéologique ne saurait que le faire progresser) – au détriment ou en complément des centristes, selon les régions ou les circonscriptions.

En attendant, la droite explose et Nicolas Sarkozy joue les Bernard Blier dans « Les Tontons Flingueurs » :
« Aux quatre coins d'Paris qu'on va [la retrouver, la droite] éparpillé[e] par petits bouts façon puzzle... Moi quand on m'en fait trop j'correctionne plus, j'dynamite, j'disperse... et j'ventile »
On lui en a trop fait, dans son camp, c’est bien vrai. Alors qu’il perde ou qu’il gagne les élections, Nicolas Sarkozy ne laissera pas se perpétuer une alliance de carpes libérales, de lapins démocrates-chrétiens et de roquets national-autoritaires : soit il divisera pour régner, soit il se délectera que personne à sa suite ne puisse bénéficier d’une machine électorale en ordre de marche : « avec moi, le tremblement de terre ou après moi, le déluge ».
Il est des alternatives plus riantes. Pauvres électeurs de droite…
Ciao, belli

jeudi 16 février 2012

La béquille d'un président faible

Si la candidature de Nicolas Sarkozy au mandat présidentiel 2012-2017 n’était une hypothèse que pour quelques désespérés de droite, le slogan publicitaire qui serait le fil rouge de la campagne du président sortant restait un mystère. « Avec moi, tout est devenu possible, et vous n’avez encore rien vu », « Travailler plus, pis c’est tout, estime-toi déjà heureux si t’as un boulot » eurent été des options logiques, mais leur sincérité n’aurait en rien compensé leur manque de concision. Or dire beaucoup en peu de mots, c’est le B-A-BA de la communication. Mais que veut-on nous dire avec  « La France forte » ? A travers ce vrai-faux lancement de campagne, on devine tout autant qu’on entend les deux principaux axes d’un Blitzkrieg :
  •  Perte du « triple A » chez S&P en attendant Moody’s et les autres :  pichenette négligeable ou injuste poing dans la gueule, c’est selon,  en tous les cas cette dégradation la fout mal. Le vrai problème, c’est qu’au fond la France est chétive, malingre, désarmée dans ce monde de brutes : la faute à ce foutu conservatisme, ces « blocages » que représentent des choses comme le Droit du Travail ou la coûteuse indemnisation de ces fainéants de chômeurs. La France est faible car elle s’est amollie dans un monde qui demande du muscle et de l’effort : alors direction la salle de gym, hop là, et plus vite que ça. Les « réformes », ça s’appelle. « La France forte », enfin pas encore, mais elle va le devenir, un peu de fonte à soulever et tout ira bien
  • De « repentance » en « laïcité extrémiste », de « droits-de-l’homme-isme » en « auto-dénigrement », les Français ont perdu confiance en eux-mêmes, des salopards d’intellectuels, de journalistes leur ont bourré le crâne à un point tel qu’ils en ont oublié, entre autres, leurs « racines chrétiennes » et un bien naturel sentiment de supériorité quant à leur « civilisation ». Le doute, le relativisme, la tolérance : autant de signes de faiblesse dans un univers peuplé de nations sûres d’elles-mêmes. « La France forte » bombera le torse pour peu qu’on lui redonne des certitudes
Le premier ne va bien évidemment pas sans le second : complaire à tout prix aux « marchés financiers » et, somme toute, à leur idéologie bien anglo-saxonne, est difficile à vendre si par ailleurs on n’hypertrophie pas le sentiment national. Faire semblant de vouloir ce que l’on vous impose ne saurait tromper son monde qu’un temps, il faut par ailleurs manifester des signes de volonté et d’autonomie : l’esclave peut, s’il le veut, repeindre un à un les maillons de sa chaîne. En bleu-blanc-rouge, si ça lui chante.
« La France forte », donc. Une vraie position centriste, à mi-chemin de « La France brutale » d’une Marine Le Pen -  mal taillée pour les subtilités de l’économie mondialisée – et de  « La France molle » d’un François Bayrou empêtré dans un balancement digne des radicaux de la IIIème République. Et à mille lieues des solutions « passéistes » d’un social-démocrate comme François Hollande. Au cœur de la droite, et nulle part ailleurs. Bon.

Cela étant, on ne peut s’empêcher de penser que ce slogan nous en dit également beaucoup sur l’état d’esprit du président-candidat. Il y a comme de l’auto-persuasion et de la provocation dans le choix de la formule : Nicolas Sarkozy bat encore, à l’heure où j’écris ces lignes, des records d’impopularité. Et l’impopularité pour un homme ou une femme politique, dans une démocratie fonctionnant normalement, c’est inévitablement une faiblesse. Alors voilà, Nicolas Sarkozy semble nous dire : «  J’accole ma bobine à un slogan parlant de force, ça vous la coupe, hein ? C’est parce que vous ne me connaissez pas bien, j’en ai encore sous la pédale, vous allez voir ce que vous allez voir ». Méthode Coué ? Oui, bien sûr, mais pas seulement.

Car de « Figaro Magazine » en 20h de TF1, on a entendu le désormais candidat agiter son premier hochet, une première « idée-force » (il y en aura sûrement d’autres, a priori pas loin d’une soixantaine puisqu’il reste environ deux mois d’ici au premier tour) : le recours au référendum.  Et ce pour trancher les nœuds gordiens des « blocages » (voir plus haut) et « mener les réformes nécessaires » sans retard. Car la France est faible de ses multiples corps intermédiaires (politiques, syndicalistes, journalistes, magistrats…) qui passent leur temps, comme leur nom l’indique, à interférer entre « le peuple » et ceux qui doivent prendre des décisions bonnes pour lui – le Président et son gouvernement. Le peuple le sait bien, a priori, que ce sont de bonnes décisions, puisque justement il a voté pour ledit président. Et ne comprend pas que le vainqueur des élections soit empêché d’agir par tous ces gens que pour la plupart il n’a pas élus, justement. On « redonne la parole au peuple », en voilà une idée qu’elle est bonne.
Passons sur l’ambiance très « second empire » de l’idée, passons également sur le fait que de tels référendums ne sauraient être organisés, au sein de « La France forte », sur des sujets comme le nucléaire ou la fiscalité, et relevons simplement que cette première proposition concrète de Nicolas Sarkozy vise avant tout un but : muscler à discrétion, et de façon pérenne, le pouvoir du président lui-même. Face notamment à un Sénat désormais acquis à la gauche, mais aussi face à des « élites », nouveau nom donné sans ambages aux représentants du corps social, faiseurs ou donneurs d’opinion(s), avec lesquels il faut régulièrement composer.  Face enfin à son propre camp politique, pas forcément toujours aussi « godillot » qu’il le faudrait.

Bref, « la France forte » c’est sans aucun doute un concept qui vous ancre une campagne bien à droite. Mais « la France forte » c’est aussi la béquille d’un Sarkozy faible, un président qui, par ses pirouettes, ses outrances, ses erreurs, son incessante agitation, a anémié la présidence elle-même. « La France forte » c’est un champion très amoindri qui a recours à un anabolisant : « le peuple ».

Ce « peuple », on lui envoie tout soudainement des preuves d’amour. Même si tout porte à croire que ce n’est pas réciproque.

A bientôt

vendredi 27 janvier 2012

Notre quinquennat

D'une élection présidentielle, l'autre: cela fait aujourd'hui très exactement cinq ans que l'aventure de ce blog a commencé.

Un quinquennat, donc, votre quinquennat tout autant que le mien car ce blog, par définition, n'existe que parce que vous consentez à y poser vos yeux. Vous êtes plusieurs centaines à le faire chaque mois, si j'en crois mes statistiques. Pas loin de 130 billets au compteur depuis Janvier 2007, avec bien sûr des hauts et des bas, et, entretemps, le formidable coup de pouce qu'a constitué mon arrivée en Avril 2008 sur les pages de Rue89 avec un "post" sur un de mes sujets d'énervement favoris: la connerie footballistique.

Une affiche ne décidant jamais d'elle-même sur quel mur elle va bien pouvoir se retrouver collée, cette présence chez Rue89 m'a valu, en Juillet 2010, d'être publié sur le site de revue de presse du Front National (Nations Presse Info - notez le pluriel bien singulier): les commentaires qui s'en sont ensuivis valent leur pesant de bérets basques, commentaires auxquels j'ai répondu jusqu'à ce qu'on me coupe le sifflet, j'en ris encore.

Un quinquennat bien sûr passé à scruter les gesticulations de Nicolas Sarkozy, mais pas seulement. Puisqu'à toute règle il faut des exceptions, je me suis un jour risqué à vous raconter sérieusement une histoire exemplaire, qui se passe au Burkina Faso. A part ça, il faut bien le reconnaître, sur ces pages on ricane plus souvent qu'on n'encense, d'ailleurs vous l'aurez remarqué, je n'aime pas trop l'odeur de l'encens. Pas trop de sympathie, non plus, pour les fumigations trotskistes, pas plus que pour les fumisteries néo-libérales.
Accessoirement, on aura abordé le sujet des sondages d'opinion et, puisqu'on parle d'usines à gaz, de la construction européenne. Nous nous sommes même quelquefois aventurés sur le terrain potentiellement casse-gueule du soutien Américain à Israël, une politique étrangère qui dépasse autant l'entendement que la formidable impuissance européenne.

Un quinquennat s'achève, le nôtre, mais contrairement à celui de l'agité du bocal qui occupe encore le palais de l'Elysée, je vous garantis que celui-là sera renouvelé et peut-être pas qu'une fois, allez savoir...

En tous cas, à tous je voulais dire un grand merci... Et puis bien sûr à très bientôt

See you, guys

vendredi 20 janvier 2012

L’aiguille du déconnomètre

Tous marxistes, ou presque. Evanouie, l’illusion selon laquelle la France serait exclusivement constituée d’une gigantesque classe moyenne : trois candidats à la présidentielle, et non des moindres, organisent ouvertement leurs discours autour la conquête de ce qu’il est convenu d’appeler « le vote populaire ». Les classes sociales sont de retour, donc, et en particulier celles les moins bien loties – ouvriers, employés, précaires, chômeurs.

Il y a bien sûr Nicolas Sarkozy, candidat flagrant sinon avoué des dirigeants du MEDEF et de ce que tout le pays peut compter d’évadés fiscaux en puissance, qui a bien compris cependant que sa réélection ne peut être acquise que s’il regagne la confiance d’une partie significative de la fameuse « France d’en bas ». Celle-ci représente, mine de rien, une bonne moitié du corps électoral, pour peu qu’il lui prenne l’envie d’aller voter. En attendant de trouver une nouvelle ficelle socio-économique genre « travailler plus pour gagner plus », tâche ardue au demeurant, le Président fait donner Claude Guéant et ses statistiques d’expulsions d’étrangers ou va chercher Jeanne d’Arc (voir billet précédent) – avec les dents, comme naguère la croissance. Car l’analyse de son conseiller Patrick Buisson (ancien du journal « Minute ») est claire : à défaut de satisfaire le populo question pouvoir d’achat, il faut flatter son côté « la France aux Français » et images-d’Epinal-du-bon-vieux-temps. Il est comme ça, le populo, vu par Buisson : beaucoup de bleu-blanc-rouge, un poil voire plusieurs de xénophobie et le voilà content, prêt à oublier la mélasse dans laquelle il patine. Mais attention, il ne faut pas lésiner sur la quantité, sinon il va de nouveau voter Le Pen.

Marine Le Pen, justement : maintenant que le gouvernement de la République a pompé, digéré, banalisé et diffusé l’idée selon laquelle l’ « identité» de la France est en péril du fait de l’immigration, et sachant que son patronyme lui garantit implicitement un surcroît de crédibilité sur ce discours, la présidente du Front National a clairement déplacé son message vers le terrain social : haro sur les banquiers et dirigeants d’entreprise dé-localisateurs, promesse d’une augmentation de 200 € nets pour tous les salaires jusqu’à 1,4 fois le SMIC, etc… Elle se veut la candidate des « petits » - pour autant qu’ils soient plutôt blancs de peau et, de préférence, catholiques.

Cette prétention à incarner le « peuple », Jean-Luc Mélenchon la discute sans ambages à Marine Le Pen et à coup de noms d’oiseaux, la bataille est frontale, si l’on ose dire. Son « peuple » à lui est sensé ignorer les nuances de couleur de peau et la date de validité des cartes de séjour. Nonobstant, il convient de lui faire voir rouge, dans tous les sens du terme - autrefois on aurait dit « le conscientiser » - sans pour autant qu’il aille égarer ses bulletins de vote auprès de quelque chapelle trotskiste. Cependant on entend bien « plumer la volaille social-démocrate » comme les concurrents (au demeurant marginalisés) du NPA et de LO et incarner/défendre « les intérêts de la classe ouvrière ».

Les « travailleurs », le « peuple », les « petits », la « France-qui-se-lève-tôt » (ou celle qui aimerait bien), quel que soit le nom qu’on lui donne, cet ensemble sociologique bien réel fait de gens payant de leur bien-être et de leur avenir la financiarisation de l’économie est, c’est évident, au cœur des enjeux électoraux en France – ne serait-ce que numériquement. Et non plus comme addition d’intérêts catégoriels mais « en tant que classe », pour reprendre un jargon qu’on croyait obsolète. Cette « classe » que se disputent Le Pen et Mélenchon, Nicolas Sarkozy ne désespère pas d’en séduire une bonne part, à coup de Guéanteries, de postures « identitaires » et de quelque astuce sémantique pour faire glisser la pilule de la « compétitivité» . Tout porte à croire qu’il se fourre allègrement le doigt dans l’œil, mais là n’est pas la question.

La question, c’est que dans le contexte du moment, si les prolos n’ont pas davantage de chance qu’autrefois de devenir dictateurs, le prolétariat exerce une vraie dictature sur les enjeux électoraux : or que font ou disent le Parti Socialiste et son candidat dans ce contexte ? C’est simple : rien. Rien de bien audible, en tout cas.

En revanche, on a entendu ces jours-ci Benoît Hamon, Marie-Noëlle Lienemann et Henri Emmanuelli bruyamment s’émouvoir du fait que les 60 000 postes supplémentaires dans l’Education Nationale promis par François Hollande ne seraient pas nécessairement des créations nettes mais plus certainement des redéploiements d’effectifs. Enfin c’est pas bien sûr, ou peut-être que oui, quoique, faut voir : le programme du candidat est, depuis bientôt plusieurs mois, toujours en phase d’ « ajustement ». Toujours est-il que la simple hypothèse qu’on n’assiste pas à une incrémentation du nombre de fonctionnaires si le candidat du PS est élu a fait ruer dans les brancards la fameuse « aile gauche du parti ».

Passons sur l’effet désastreux d’une telle cacophonie, qui vient s’ajouter aux cafouillages sur le nucléaire ou le quotient familial – cacophonie dont se délectent les grandes gueules de l’UMP, par ailleurs à l’abri de ce genre d’incident tant la pratique de la répétition en boucle des « éléments de langage » est devenue chez eux une seconde nature.

Passons, donc, et venons-en au fond . Certes l’éducation est une question cruciale pour tous, mais franchement , là, aujourd’hui : les caissières exploitées de chez Leclerc ou Carrefour, les futures chômeuses de chez Lejaby, les précaires de l’industrie du bâtiment, les soutiers du marketing téléphonique, les préretraités de force trop jeunes pour ne plus avoir à bosser mais trop vieux pour avoir le droit de bosser encore, oui, tous ces gens bien trop nombreux et pas encore assez « compétitifs », qu’est-ce qu’ils peuvent bien en avoir à secouer, de savoir si les 60 000 fonctionnaires de l’Education Nationale promis seront « nets » ou « redéployés » ? Tous ces gens-là, et bien d’autres, se contrefoutent royalement de ce genre de problème, et ils ont bien raison.

Mais pour « l’aile gauche du parti », la simple hypothèse que l’Education Nationale française – deuxième organisation humaine au monde après l’Armée Populaire Chinoise – ne puisse augmenter ses effectifs sous un gouvernement PS relève de l’inacceptable. Et mérite qu’on aille perturber une pré-campagne déjà mal emmanchée.
Quitte à laisser croire, au final, que dans cette élection « de classe », si Sarkozy défend ouvertement Neuilly-Auteuil-Passy tout en voulant consoler Nanterre-Aubervilliers-Pantin, si Mélenchon et Marine Le Pen se disputent les faveurs de la classe ouvrière, le PS, lui, a choisi de défendre exclusivement les agents de la fonction publique d’Etat. C’est certainement faux, mais c’est l’impression que ce pathétique déballage d’états d’âme doit certainement laisser dans l’opinion. Bien joué, camarades.

La machine à perdre de la gauche est ornée d’un compteur : le déconnomètre. Ces jours-ci, son aiguille indique 60 000.

Ciao, belli.