mardi 5 février 2008

Si rien ne bouge...

Vous avez vu la dernière pub Carrefour, à la télé? Oui, parce que maintenant, les distributeurs aussi font de la pub à la télé, c'est vrai que çà manquait, avant... Bref, la pub Carrefour: on y voit un type (sympathique accent du sud-ouest genre putain'g con'g), éleveur de truites de son état, nous expliquer comment il fait çà tout bien, alimentation, conditions d'élevage, traçabilité, parce que vous comprenez, le monsieur, çà fait des années qu'il vend ses truites à Carrefour et que chez Carrefour les truites, hein, c'est sacré. D'ailleurs, tout au long du spot s'affiche à intervalles réguliers avec un petit "dring" un sceau marqué "Garantie Qualité Carrefour", c'est dire. Puis vient la dernière image: chez Carrefour, la truite qu'on a pris si grand soin à élever (tout juste si on ne lui donne pas des cours particuliers d'Anglais ou de piano), et bien on vous la fait à un Euro et cinquante cents. Le kilo, j'imagine, mais bon, quand même. Un Euro et cinquante cents. Merde, alors. Et l'éleveur, là-dessus, il touche combien? Cà, c'est pas dit dans la chanson. Mais bon, vous restent en tête les images du monsieur et franchement, il n'a pas l'air malheureux, on sent même qu'il y prend du plaisir, à bichonner sa poissecaille pour quelques dizaines de cents du kilo. Moins les frais de nourriture des bébêtes et d'entretien des bassins. Moins les salaires de ses employés et les charges qui vont avec (à moins qu'il n'emploie des clandestins). Moins les frais de transport parce que si çà se trouve il les livre lui-même, ses truites. Moins la pension alimentaire qu'il verse à cette salope qui s'est tirée parce qu'elle ne supportait plus l'odeur du poisson. Mais bon, heureux, il est, le monsieur.

De toute façon le consommateur est sensé s'en contrefoutre, du destin des éleveurs de truites, de même que de celui des éleveurs en général, des agriculteurs, même. Tout autant que de la fiche de paie et de la précarité potentielle des employés des entreprises qui livrent Carrefour, comme Danone. Il est sensé se tamponner le coquillard de tout celà car la grande distribution a une mission, ici-bas: permettre au consommateur de consommer et, ce faisant, d'après le Grand Sage Attali, de générer de la croissance. Et la croissance, c'est bien. C'est d'ailleurs pourquoi le Grand Sage Attali préconise de déréguler la grande distribution, de lui laisser ouvrir des magasins où et quand elle veut, même le dimanche.

Ah, bien sûr, il arrive que le consommateur soit lui-même éleveur de truites, agriculteur ou salarié chez Danone: du coup, des fois, il trouve çà moins farce les marges riquiqui que Carrefour impose à ses fournisseurs. Il arrive même assez souvent qu'en ce qui le concerne, l'idée de travailler le dimanche lui sorte par les yeux, même s'il n'a pas pour habitude d'aller à la messe avant l'apéro dominical. Mais tous les commerces de bouche de son quartier ont fermé les uns après les autres, notamment le poissonnier sympa qui avait de si bonnes truites. Le truc, c'est qu'elles étaient à trois Euros le kilo, tandis que chez Carrefour... Alors il va chez Carrefour, pas le choix, enfin si, autrement il y a Leclerc ou Casino.
La télé, ce n'est pas seulement de la pub Carrefour, c'est aussi de l'information: on a pu y apprendre que nonobstant ses épousailles avec sa squaw du moment, Little Big Man se prend un rateau dans les sondages (-13 points d'opinions positives en un mois d'après LH2/Libération). On a également appris que la Société Générale s'était fait enfumer d'environ cinq milliards d'Euros suite au comportement indélicat d'un de ses traders, et qu'il convenait de qualifier l'événement de "scandale". Quel rapport avec ce qui précède, allez-vous me dire? J'y viens.

Tout porte à croire que la dégringolade de Sarko dans l'opinion est due à une immense désillusion quant à l'une des promesses majeures de sa campagne: le "pouvoir d'achat". Surprise surprise, les cadeaux fiscaux aux foyers les plus riches, les défiscalisations et baisses de charges sur les heures sup', tout celà a beau coûter une quinzaine de milliards d'Euros en année pleine, l'impact du "choc de confiance" sur les porte-monnaie est nul. Et le problème c'est que "les gens" ne sont pas suffisamment cons - ni assez abrutis par la com' de l'Elysée - pour ne pas s'en apercevoir. Cette baisse dans les sondages est tout sauf anecdotique, elle révèle la persistance d'une lancinante question sociale: précarisation de l'emploi, stagnation des salaires, sur fond de hausse des coûts du logement et des matières premières. Or les économistes, même Jean-Marc Sylvestre, s'accordent à penser qu'en France la croissance - et a priori la création d'emplois - est essentiellement "tirée" par la consommation. Mais comme il est admis au nom de la "compétitivité" que l'augmentation des salaires et une moindre précarisation ne sont pas des options viables, ne restent que deux solutions sur la table pour assurer un minimum de croissance: la première est de stimuler la concurrence par les prix au niveau du commerce de détail, revoilà Carrefour et ses truites à 1,50 Euros le kilo. La seconde est de laisser les ménages s'endetter, coucou la Société Générale et ses profits confortables.

Seulement voilà, Carrefour et les autres distributeurs ne pressurent pas que leurs fournisseurs, leurs salariés également, pas mal, merci. Vendredi dernier, on a assisté à un événement quasi-inédit: une grève nationale des caissières, pardon, des hôtesses de caisse. En cause: des salaires plutôt bas et stagnants et surtout, surtout, du travail à temps partiel subi et des horaires changeant au gré de l'employeur, quasiment sans préavis. Il est probable que ce mouvement n'ait concrètement pas changé grand-chose. Il constitue cependant un précédent.
Téléscopage indécent dont l'actualité a le secret: au même moment, ou presque, on apprenait qu'un obscur trader de la Société Générale, Jérôme Kerviel (un compatriote!) a réussi à engager en Bourse pas loin de cinquante milliards d'Euros - soit l'équivalent des actifs de la banque. Soldant les opérations du korrigan facétieux en catastrophe, son employeur se retrouve planté de cinq milliards. Branle-bas de combat à Bercy: c'est une honte, madame Lagarde, il faut y mettre bon ordre. Parce que cinq milliards d'Euros, c'est l'équivalent de ce que dépense la collectivité en un an pour le RMI? Mais non, çà, on s'en fout, voyons. Cette affaire est un "scandale" parce qu'elle met en lumière le désordre intrinsèque, le chaos consubstantiel de la dérégulation financière mondiale. Et, de fait, la vaste foutaise que constitue l'idée d'une rationalité auto-régulatrice des acteurs économiques privés, autant dire le socle de croyance des libéraux en peau de lapin qui dirigent la France aujourd'hui.
Résumons: pour garantir la croissance, il convient de consommer davantage et plus souvent, à crédit s'il le faut puisque l'incertitude sur les revenus salariaux est la règle. Le crédit enrichira les banques qui pourront spéculer à loisir dans l'économie virtuelle, pour autant qu'elles le fassent avec discrétion. La truite à 1,50 Euros le kilo que je règle avec ma carte Carrefour car on n'est que le 15 du mois, c'est ma contribution à une croissance enfin "libérée".

Un truc de Bertrand Cantat et Noir Désir me passe entre les oreilles: Regarde là-bas /Au bout de mon doigt / Si rien ne bouge / Le ciel devient rouge

Si on ne s'attelle pas dare-dare à une remise à plat du "pacte" entre la collectivité et les entreprises, si la "compétitivité" est un tabou y compris pour les socio-démocrates, alors fleuriront les Besancenoteries et Lepèneries sur un terreau fertile: la colère et le désespoir de consommateurs/électeurs qui, soudain, se seront découvert salariés.
D'ailleurs nous y sommes déjà, l'écran de fumée Sarkozyen n'aura duré qu'un temps.
A bientôt.

vendredi 11 janvier 2008

Le Chanoine et les Tartuffes

Mardi dernier, le désormais Chanoine honoraire de Latran (nomination qui donna à Sarkozy l'occasion de se torcher avec la laïcité telle qu'on la conçoit en France, nous y reviendrons peut-être si ce baiser à l'anneau papal se traduit un jour en termes tangibles) a gratifié 600 journalistes d'un long discours et d'un jeu de questions-réponses. L'animal nous annoncé qu'il entendait mener une "politique de civilisation", nouvel affichage dont l' intérêt est que les effets d'une telle politique sont très difficiles à quantifier. Après le Président du pouvoir d'achat, le Chanoine civilisateur, donc.

A propos de quantification: notons que le Président entend inviter deux Prix Nobel d'Economie iconoclastes (Joseph Stiglitz et Amartya Sen) à réfléchir à "de nouveaux instruments de mesure" de la croissance. Ben voyons. Quand il ne fait pas beau, le mieux c'est de changer de baromètre. Une remarque: les approches de ces économistes (mesurer l'ensemble du "bien-être" d'une société plutôt que le simple accroissement de son PIB sur 12 mois) sont des plus légitimes et pertinentes... dans un contexte d'analyses comparatives entre pays! Quand bien même la France se mettrait demain à évaluer sa performance selon des critères nouveaux, qu'est-ce que çà peut bien foutre à tous les "évaluateurs de pays" (FMI, Banque Mondiale, BCE, Standard & Poors...) qui n'en doutons pas raisonnent et raisonneront encore longtemps en termes de PIB?
Staline, renonçant à étendre la révolution bolchévique, décréta naguère "le Socialisme dans un seul pays". Après "l'Europe sociale dans un seul pays" des nonistes au référendum de 2005, voici "l'altermondialisme dans un seul pays" du Chanoine. Passons.

Cette conférence de presse aura par ailleurs donné lieu à une vraie-fausse volte-face: le mardi 8, Sarkozy déclare qu'il souhaite la fin des 35h. Le mercredi 9, il explique à des parlementaires UMP convoqués à l'Elysée que non, pas du tout. Entretemps, tout le monde avait réalisé que sans durée légale du travail il est vachement difficile de définir des heures supplémentaires - alpha et oméga du "gagner plus". Rétro-pédalage? Pas forcément: Nicolas Sarkozy entend vraisemblablement maintenir une durée du travail "légale", et donc la possibilité d'heures supplémentaires... mais modulable par entreprise, selon les souhaits du MEDEF (qu'il n'est pas question de décevoir): mettons une fourchette entre 35 et 45h, "négociée" par entreprise ("Vous en voulez pas? Alors je délocalise en Roumanie, et bisque bisque rage"). Reste à espérer que partout soit respectée la directive Européenne en vigueur, à savoir 48h maximum par semaine, heures sup' comprises. T'as qu'à croire. Ceux qui pensent que le Chanoine a reculé devant la bronca qu'il a déclenchée se fourrent à mon avis le doigt dans l'oeil. Jusqu'au coude.
Mais venons-en à ce qui m'intéresse particulièrement ce soir: l'annonce d'une "réflexion" à lancer sur une réforme de l'audiovisuel, qui verrait la publicité bannie des chaînes publiques, et le manque-à-gagner (800 Mio d'Euros) financé par une taxe sur les investissements publicitaires, désormais concentrés sur TF1 et M6. Détail qui n'en est pas un: cette mesure figurait au programme de Ségolène Royal.
On peut gloser sur le fait que c'est bien la peine de dauber sur sa concurrente et le Parti dont elle est issue durant toute une campagne pour après piquer leurs idées, n'empêche qu'il faut savoir ce qu'on veut: si avoir des opinions politiques c'est se prononcer sur ce que l'on juge nécessaire ou dommageable en termes collectifs, il convient de le faire de façon durable. Ou alors porter un blouson, si on ne veut pas être accusé de retourner sa veste.
Or face à cette annonce qu'a t-on entendu, singulièrement au PS? Qu'une telle mesure traduisait une volonté d'affaiblir le Service Public de l'Audiovisuel. Que celà entraînerait nécessairement une augmentation substantielle de la redevance, donc un nouveau coup porté au pouvoir d'achat des ménages. D'aucuns, voyant l'envolée consécutive du cours en bourse de Tf1 et M6, laissèrent même entendre que c'était encore un effet du copinage Sarko-Bouygues, sur le thème "cherchons à qui le crime profite". Et puis quoi encore? Si être dans l'opposition à Sarkozy c'est faire du sous-Besancenot en se déjugeant alors non, sans moi, camarades.
Je fais partie de ceux qui pensent que cette mesure serait salutaire: depuis le jour où un certain François Mitterrand a laissé entrer le loup Berlusconi dans la bergerie (la défunte "5"), l'audiovisuel en France a changé de paradigme: il s'est très vite confirmé que vendre de l'écran de pub à coup de programmations débiles était fortement rémunérateur. La privatisation de TF1 en 1986, une fois la Droite revenue aux manettes, a par la suite définitivement signé l'arrêt de mort du concept de "télévision grand-public de qualité" cher à Hervé Bourges et ses prédécesseurs. Depuis lors l'Audimat fait figure de mesure ultime de la pertinence des programmes télévisés, avec le résultat que l'on sait. France 2, en l'état, ne sert à rien et fait doublon: l'abrutissement est déjà assuré par TF1.
Alors cassons une bonne fois pour toutes la logique de la course à l'audience dans l'audiovisuel public, redéfinissons son cahier des charges, ses plages horaires (ya basta le "prime time", l'"access prime time" etc...), ses fournisseurs (plein le cul des dizaines de milions d'Euros d'argent public réglés aux "animateurs-producteurs") et le rôle de chacune de ses composantes (France 2, 3, 4, 5, Arte, ...).
Un des arguments contre cette réforme serait qu'elle rendrait l'audiovisuel plus dépendant du pouvoir en place. Bof. Premièrement: comment peut-il être plus dépendant qu'aujourd'hui? Deuxièmement: il y gagnerait une indépendance nouvelle du fait de l'absence d'annonceurs. On a vu récemment un documentaire réalisé pour France 3 mettant en cause l'entreprise Lactalis ("Ces fromages qu'on assassine") déprogrammé puis diffusé à un horaire discret genre 23h30 et par-dessus le marché, caviardé. Menaces de procès, peut-être. Mais chantage discret à l'achat d'écrans publicitaires, très probablement.
Bref, l'idée d'une telle réforme est bonne, elle mérite d'être creusée. S'y opposer parce qu'elle a été récupérée par Sarkozy, c'est faire preuve d'une hypocrisie pyramidale lorsqu'on appartient au PS.
Malgré les leurres médiatiques que constituent ses histoires de cul, on sent confusément que le sol de l'opinion commence à se dérober sous les pieds de l'artiste: c'est le moment d'enfoncer le clou du pouvoir d'achat qui se dégrade et de proposer un "contrat social" alternatif où le MEDEF aussi remettrait ses acquis sur la table (20 milliards d'Euros d'exonérations de charges sociales), c'est le moment de parler des problèmes d'insécurité et d'une police de proximité à réinventer... Bref c'est le moment d'enfoncer un coin dans la brèche, pas de s'"opposer" comme des ânes, en se reniant de surcroît.
Il a beau finir par inquiéter avec sa lutte des classes version patron du XIXème siècle, il a beau finir par lasser avec son bas de soutane si ouvertement entre les dents: face à de tels Tartuffes, le Chanoine a encore de beaux jours devant lui.
A bientôt.

samedi 5 janvier 2008

Panne d'indécence

Comme chaque année depuis trente ans, la France s'apprêtait à vibrer au rythme de LA pulsation médiatique du mois de janvier: le rallye "Dakar". Et puis vlan, on apprend aujourd'hui que par suite de la menace "Al Qaida - Maghreb", l'épreuve est tout simplement annulée. Le gouvernement Mauritanien avait pourtant assuré que tout était sous contrôle, Nouakchott avait même prévu de déployer 4 000 soldats et autres agents de sécurité pour protéger les 2 500 participants à la "caravane", las: la mort dans l'âme, les organisateurs ont déclaré forfait.

Cet événement suscite chez les "parties prenantes" de cette entreprise - en faillite, donc - des commentaires tout-à-fait remarquables: "Quels que soient les enjeux d’audience, les enjeux économiques, on n’a pas à engager la sécurité ou la vie de compétiteurs dans une épreuve sportive», déclarait hier Daniel Bilalian, Directeur des Sports chez France Télévision. Là-dessus Ari Vatanen, quadruple vainqueur de la course, déclare: «C'est très dur pour le sport, mais ce n'est que la partie émergée de l'iceberg. On se rend compte (des effets) de la politique des pays occidentaux en Afrique depuis 50 ans". Précisant sa pensée (ahem), il ajoute: "Les gens sont tellement désespérés qu'ils s'abandonnent au terrorisme et aujourd'hui le rallye est pris en otage par les voyous, les terroristes et les fanatiques. Les pays africains sont rongés par la corruption mais nous avons une responsabilité" (propos cités par "Libération", 05/01/08).

Il y a des jours où on se dit qu'on est bien content d'avoir des yeux pour lire et des oreilles pour entendre. Entre les violences au Kenya, les troubles au Pakistan, les otages des FARC, les vacances de Sarko, l'actualité de ce début d'année était, comme souvent, désespérante. Et puis soudain une lueur dans le tunnel, une bouffée de joie dans cette vallée de larmes: d'une part l'annulation du "Dakar", d'autre part les commentaires que cette annulation suscite. Non, arrêtez, c'est presque trop.

Trente ans, il aura fallu trente ans pour que prenne fin cette "aventure" consistant à faire déferler pour quelques semaines un déluge de pognon, de technologie, de bruit, de déchets dans une des régions les plus pauvres du monde. Passons sur l'impact environnemental - même s'il n'est pas négligeable - du "Dakar", et arrêtons-nous sur l'essence même (si j'ose dire) de cet événement sportif: une course de bolides dans une nature difficile. Ah, les bonds fabuleux des motos dans les dunes, ah la terrible solitude de l'équipage d'un 4X4 en panne en plein désert, ah le joli nuage de poussière soulevé par les camions en maraude... Tout cela était d'une plastique incomparable et constituait un fabuleux réservoir d'images spectaculaires. C'était vraiment formidable, cette confrontation de couples homme-machine avec un environnement hostile. Et ce d'autant que nulle part et jamais, ou presque, n'apparaissaient sur le tableau de cet affrontement d'éléments "tiers" susceptible de distraire l'attention du spectateur, comme des humains locaux. Car on a beau être en plein désert, il faut se rendre à l'évidence: à un moment ou à un autre devrait se pointer dans le paysage un bipède, généralement très bronzé. Mais la nature même du "Dakar", en tant que spectacle, c'était justement de faire abstraction de l'humain. Le "Dakar" c'était une Afrique virtuelle, une Afrique sans Africains. Une Afrique-nature, sans culture ni histoire. A la limite, les épreuves auraient tout aussi bien pu se dérouler sur la Lune. Bien sûr de temps en temps on nous donnait à voir des foules locales en délire devant le passage des véhicules, bien sûr on déplorait parfois, une larme à l'oeil vite séchée, l'écrabouillement d'un gamin ayant eu la mauvaise idée de regarder la course de trop près, bien sûr il y avait ces images de touaregs regardant la course comme les vaches, les trains. Mais tout cela n'était qu'arrière-plan, effet collatéral de la course. L'Afrique du "Dakar" c'était un grand terrain de jeux pour adultes Blancs, un continent débarrassé, comme Disneyland, des incongruités du réel et de l'Histoire.

Mais le réel est têtu et l'Histoire vient de péter à la gueule de nos paysagistes pour gros cubes bardés de logos. "Al Qaida au Maghreb Arabe" attention, c'est du sérieux. Il paraît que ces joyeux drilles étaient équipés de lance-missiles (journal de France Inter, 05/01/08), et animés de l'intention de s'en servir contre la "caravane". Pas cool. Les morts du "Dakar" pouvaient être des victimes de la Noble Cause du Sport (Thierry Sabine et Daniel Balavoine en 1986, une cinquantaine de concurrents sur trente ans au total) voire de ces oeufs qu'il faut bien casser pour faire une omelette (une petite dizaine de gamins fauchés par les bolides durant toutes ces années), mais les missiles là, non, pas possible. Pourtant, en termes d'images-choc pour "Paris-Match", ç'aurait pu être bien, aussi... Plus sérieusement: Al Qaida, au Maghreb ou ailleurs, fait ici encore la preuve de son efficacité. Sans gaspiller une seule munition ni risquer la vie d'un seul de ses militants, par sa simple existence, l'organisation parvient à liquider un barnum comme le "Dakar". Bref, faire chier "l'Occident" sans se faire suer le burnous. L'Islamisme radical en armes, une réalité un peu plus difficile à évacuer, médiatiquement parlant, que la progression du désert, par exemple.

Celà étant, Ari Vatanen est sans aucun doute un grand champion de rallye, et possiblement un Député Européen acceptable, mais force est de constater que son analyse de la situation politique Africaine relève de la flatulence.

S'il est vrai que beaucoup d'Africains sont en mal d'espoir, s'il est vrai que la corruption est très répandue sur ce continent, s'il est vrai que la "politique des pays occidentaux" a pu et peut y être désastreuse, considérer "Al Qaida-Maghreb" comme un symptôme des ces problèmes, c'est une vaste blague. On sait que ce nom est la nouvelle dénomination du GSPC (Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat), lui-même dernier avatar en date du GIA (Groupe Islamique Armé). En clair, "Al Qaida-Maghreb" est essentiellement un phénomène Algérien, Nord-Africain tout au plus. Les Africains "désespérés" sont plus nombreux à tenter la traversée de la Méditerranée sur des barcasses pourries qu'à rejoindre ce genre de groupe armé. Ari Vatanen, si çà se trouve, est parfaitement conscient de tout cela. Mais voilà: on lui a cassé son beau bac à sable, alors il s'énerve. Quoiqu'il en soit, comme aurait dit Audiard, si on met un jour les cons sur orbite, Ari Vatanen n'a pas fini de tourner.

Laissons de côté ce pauvre Daniel Bilalian... Cet événement que constitue la mort du "Dakar" ne manquera pas de susciter d'autres réactions débiles, j'attends avec impatience de savoir ce qu'en pense Johnny Halliday, par exemple.

Même si une "victoire" des barbus n'est jamais une bonne nouvelle, aujourd'hui prennent fin trente années de provocation. Les médias se retrouvent brutalement en panne d'indécence, bien fait pour leur gueule.

Allez, salut.

jeudi 3 janvier 2008

Abécédaire de fainéant

Bonne année à toutes et à tous!
Et au passage, un grand merci pour votre présence qui, de mails en commentaires, m'oblige.
Avant de touiller de nouveau ensemble le grand pot de mélasse de l'actualité, laissez-moi vous faire le coup des "majors" de l'industrie du disque, quand elles ne veulent pas se faire transpirer les fesses à identifier, produire et diffuser des choses nouvelles: une COMPIL!
Voici donc 26 moments sélectionnés sur ces pages tout au long de 2007. L'avantage, c'est que vous n'êtes pas obligés de tout vous farcir. Enfin bon, si vous y tenez...

A tout bientôt avec un vrai "papier", c'est promis!

mardi 18 décembre 2007

"Rénovation": c'est ç'ui qui dit qui y est

Cà fait un moment que je me dis qu'il faut que je ponde un "post" un peu sérieux, genre "ma- contribution-aux-débats-internes-du-PS". Bon c'est sûr, question audimat c'est pas le succès garanti mais ce blog ne recueille strictement aucune recette publicitaire, donc l'audimat on s'en fout, hein. Quoique.
Cependant il y en aurait, des choses à dire sur le PS, ces jours-ci: guéguerres même pas dignes d'être qualifiées de picrocholines, Jeanne d'Arc et son plan-média, DSK en charge de "l'ajustement structurel" et des "réformes nécessaires", Fabius en apesanteur, Delanoë en embuscade derrière le BHV, Jack Lang en Sarko-ministrable et l'inusable, l'inoxydable François Hollande officiellement en charge des bons mots aux heures de grande écoute, rôle dont il s'acquitte avec un talent sans égal. (Parenthèse: Fabius a disparu de mon "champ des possibles" depuis ses cabrioles lors du référendum de 2005, n'empêche que je trouve qu'il avait plutôt bien cerné le Premier Secrétaire lorsqu'il l'avait baptisé "Monsieur Petites Blagues"). Crise de leadership et absence totale d'une "vision" explicite, y a du boulot, décidément, rue de Solférino. Les travaux sont en cours, à ce qu'il paraît. Mais ne comptez pas sur les grands médias pour vous en parler, ils ont déjà décidé pour vous qu'à part les bisbilles entre dirigeants, rien n'était vraiment intéressant au PS.
Si j'avais eu le coeur d'attaquer une chronique "de fond" sur la rénovation du PS, donc, j'aurais commencé avec un truc du genre: virons Mélenchon à grands coups de pompes dans le train, qu'il aille donc voir chez Besancenot si sa "vraie Gauche" y est, même le PCF lui tendrait les bras... Un sénateur de moins, qu'est-ce qu'on en a à foutre, je vous le demande? Un jour, c'est promis, notamment si des lecteurs me le demandent gentiment, je tâcherai de faire mon intéressant sur la façon dont le PS pourrait redevenir une option crédible. Mais ce soir, non, pas possible.
Car depuis quelques jours me trotte dans la tête une idée a priori saugrenue mais dont il me semble judicieux de vous faire part: le PS pédale dans la semoule, certes, mais que dire de l'UMP? En d'autres termes: laquelle de ces deux formations est aujourd'hui la plus dans la merde?
Si l'on accepte le postulat que dans le champ politique français le "leadership" est la clé, compte tenu de la présidentialisation de la Vème République, peut-on vraiment dire que l'UMP est mieux lotie que le PS? Je vous l'accorde, l'UMP est dotée d'un chef on ne peut plus clair. Mais justement: à l'UMP, à part qui-vous-savez, vous voyez qui, comme force motrice ? Hein? Allons, cherchez un peu... Allez, un petit effort... Non, vraiment, personne? Et bien moi non plus. Rien. Le désert.
Le "Parti du Président", aujourd'hui, est divisé en six courants: les Sarkozystes pur-sucre (Fillon, Copé, Lellouch, Balladur), les Chiraquiens recyclés (MAM, Raffarin, Gaudin), les Chiraquiens indécrottables (Villepin, Debré), les souverainistes (Dupont-Aignan, ...?), les traîtres de Droite (Hervé Morin et son Nouveau Centre, ni nouveau, ni du centre) et les traîtres de Gauche (Bockel, Kouchner, Besson, Allègre, et bientôt Lang, inch'Allah). Ce "Parti" déborde d'ores et déjà les frontières de l'UMP. Certes, en son sein s'agitent les vipères Chiraquiennes et la contestation "Gaulliste-canal-historique", mais d'une façon générale ce petit monde ne produit en soi rigoureusement rien en termes d'idées, sinon de façon marginale. En tout cas pas davantage que le PS, loin s'en faut. Dès lors quand ce "Parti" somme la Gauche de se "rénover", me vient à l'esprit la fameuse histoire de la paille, de la poutre, et de l'oeil du voisin.
Car où donc en est la Droite française, aujourd'hui, sur le plan économique et social? Cherchez pas: quelque part au début des années 80, à la grande époque du Reagano-Thatchérisme: Etat, Syndicats, Services Publics, Droit du Travail = Pas Beau / Marché, Entreprises, Profit, Contrat = Beau.
A ceci près que, nonobstant une mondialisation de l'économie largement encadrée - même si ce n'est pas une fatalité - par les axiomes ci-dessus, la Droite française garde intacte depuis vingt-cinq ans une farouche tradition Colbertiste mêlée, en toute logique, d'une connivence de bon aloi avec une fraction du patronat français s'accrochant bec et ongles à la "préférence nationale" en matière de dépenses publiques (Dassault, Lagardère, Vivendi, Bouygues, Suez, Decaux...).
Or si l'on admet que le Sarkozysme constitue aujourd'hui la quintessence - et la best practice - de la Droite en France, qu'est-ce donc sinon un compromis vaguement renouvelé entre dérégulation du Travail, de l'Economie, et préservation des intérêts de quelques oligopoles? Bonjour la "rupture". D'autant que la Droite, ce pourrait être autre chose: qu'on songe à De Gaulle et à ses idées de participation des salariés aux bénéfices de l'entreprise, dûment torpillées à l'époque (1967) par l'ancêtre du MEDEF et ses obligés à l'Assemblée et au Sénat; qu'on songe, plus près de nous, à Bayrou fustigeant (même s'il n'a rien à perdre) les "Puissances de l'Argent". Quoiqu'on en dise à Gauche, la Droite, ce n'est pas forcément "les gros" et le fric. Il fut un temps où la Droite française, et pas seulement à travers ses postures sécuritaires, conservatrices et "identitaires", ce fut aussi "le peuple". Ce temps idéologique est révolu depuis le Reagano-Thatchérisme, Sarkozy n'est que la première incarnation réussie de cette (r)évolution, après le long et calamiteux épisode Chirac. La "modernité" Sarkozyenne ne se situe, in fine, que dans la maîtrise, dans tous les sens du terme, des médias et de leur tempo.
Crise de "leadership" et "d'idées" à Gauche, dit-on. Certes. N'empêche que si j'étais à l'UMP ou assimilé (Bockelien, Kouchneriste ou néo-centriste), je me ferais vachement de souci.

Un "leadership" qui marche, en démocratie en tout cas, c'est autre chose que le petit doigt sur la couture du pantalon et le "Silence des Agneaux" imposé par le loup. Parce que viendra un temps où le "génial leader", à force de s'occuper de tout à la place de tout le monde, finira par se prendre les pieds dans le tapis des mécontentements, malgré ses subtiles diversions. L'accueil cinq étoiles réservé à cette ordure de Kadhafi (combien de dirigeants démocratiques étrangers reçus aussi longtemps et avec autant d'égards?) commence à faire sérieusement grincer des dents? Zou, on nous sort la romance à Disneyland Paris: l'étoile de Sarko pâlit? Hop, Carla Bruni. (Oui je sais c'est un peu facile, mais j'ai pas pu m'en empêcher). C'est tellement gros que même Pujadas, sur France 2, s'en est aperçu. Sarkozy prend la majorité des citoyens pour des cons, ce n'est pas forcément un mauvais calcul a priori, à condition de ne pas le faire trop ouvertement et surtout d'assurer un minimum de service après-vente.

Des "idées", Sarkozy en a sur à peu près sur tout et n'importe quoi, et dans tous les sens, ses partisans - et les journalistes "amis" - sont priés de suivre et d'admirer très vite. On n'est pas loin d' un "Petit Livre Bleu" du Libéralisme-Colbertisme-Pensée-du-Président-Sarko, que les foules en délire brandiraient lors des meetings de l'UMP. Qui par ailleurs entend-on pour théoriser, mettre en perspective et en musique l'action présidentielle? Le groupe UMP à l'Assemblée? Le triumvirat à la tête du Parti? Le Premier Ministre? Des "think tanks" de Droite? Que nenni: un technocrate élu par personne, le "nègre" du Président, qui est à Sarkozy ce que Karl Rove fût à George W. Bush - son cerveau: Henri Guaino.

Le Sarkozysme, c'est un "leadership" qui écrase tout sur son passage, à coups de "Point de Vue - Images du Monde" s'il le faut, et des "idées" qui sont un salmigondis des desiderata du MEDEF et des trouvailles d'un gourou, un nobody tellement bavard qu'il réussit à parler en lieu et place de Kouchner, c'est dire. Pas sûr qu'on ait ici les éléments d'un développement durable, avec ou sans Borloo. En tout cas l'urgence d'une "rénovation" n'est pas nécessairement et exclusivement là où on le croit.

Alors le PS est peut-être en crise, mais l'UMP et ses filiales m'ont tout l'air d'être sous perfusion. Gare aux dosages, les mecs, et tâchez d'éviter les pannes de courant.

Là-desssus, je vous souhaite à toutes et à tous d'excellentes fêtes de fin d'année.

God Jul!