dimanche 15 juillet 2007

Extension du domaine de la flûte

On parlait, jusqu'il y a peu, d'un concept très particulier, nullement inscrit dans la Constitution française mais pratiqué avec constance de De Gaulle à Chirac: le "domaine réservé du Président de la République". On entendait par là les grandes initiatives prises en matière de Politique Etrangère et de Défense d'une part, les magouilles barbouzo-économiques de la politique Africaine d'autre part. Au-delà de ces "champs" jalousement gardés, le Président se faisait volontiers rare et discret.

Nicolas Sarkozy, jusqu'en 2002, se contentait de jouer du pipeau dans les Hauts-de-Seine, mais s'arrangeait déjà pour que sa musique se fasse entendre jusqu'à l'Elysée. Puis vint sa nomination Place Beauvau où, comme Ministre de l'Intérieur, il couvrit de facon tonitruante les vagues sons qu'aurait éventuellement pu émettre, par exemple, son collègue Garde des Sceaux, Dominique Perben. Idem à l'Economie, puis de nouveau à l'Intérieur: pour une raison ou pour une autre, il fit en sorte qu'on le consultât à peu près sur tout et n'importe quoi. Il est vrai qu'il était déjà en campagne pour l'élection présidentielle.
En campagne, donc, Nicolas Sarkozy avait des idées sur tout (il avait surtout des idées, aurait dit Coluche) et n'aimait rien tant que les partager. Ça tombait bien, une grande majorité de journalistes n'attendait que ça, interviewer Sarkozy pour savoir ce qu'il pense: de la situation au Proche-Orient, du clônage thérapeutique, des ongles incarnés, du réchauffement climatique, de la dernière collection de Karl Lagerfeld, du SMIC, de la vivisection, des parachutes dorés, de la proportionnelle, du rap, de la dissuasion nucléaire, du Festival d'Avignon ... Quel que soit le sujet, Nicolas avait une réponse, c'est qui était bien. Mais bon, c'était une campagne électorale, la logique et la tradition historique eussent voulu qu'une fois adoubé, le Président prît "de la hauteur".

Que nenni, j't'en fous, oui.



Nicolas Sarkozy, une fois élu Président, s'avère être Ministre de tout (ci-dessous une photo du gouvernement en place, qu'un de mes lecteurs a bien voulu me faire parvenir), Député, Préfet et Sénateur de partout . A un journaliste qui lui dit: "Vous vous occupez de tout", il répond: "Les français ne m'ont pas élu pour que je ne m'occupe de rien". Là-dessus, le journaliste en question aurait pu rebondir en objectant qu'entre tout et rien, il y a ce qu'on appelle un "nice average" dans le monde anglo-saxon. Mais dans la France d'aujourd'hui, le journaliste objecte peu, surtout avec Nicolas Sarkozy: il se contente d'enregistrer la réponse à une question que, parfois, on lui aura suggérée. Réponse enregistrée, donc, sans autre commentaire. Nous voilà flanqués d'un Président omnipotent, omniscient, s'assurant qu'on le voit traiter l'intégralité des questions. De l'Europe aux institutions, en passant par l'économique et le social, le Président est partout, complaisamment relayé par des médias amis et/ou fascinés. A tel point qu'on finit par s'interroger sur l'utilité, par exemple, de Christine Lagarde, ministre de l'Economie et des Finances: lorsqu'on lui demande à quoi peuvent bien être utiles les allègements fiscaux (13 milliards d'Euros, une paille) consentis aux foyers les plus riches, elle répond, en substance, que la disparition de ces charges va encourager l'initiative, l'investissement, et donc relancer la croissance. En est-elle convaincue? Certainement pas davantage que la plupart des économistes un peu sérieux. Oui mais voilà: ces mesures étaient prévues dans le Programme-de-Nicolas-Sarkozy-qui-fait-ce-qu'il-a-dit-qu'il-ferait. Dès lors c'est bon pour l'économie et l'emploi, forcément. Christine Lagarde n'est là que pour redire aux médias, avec ses mots à elle, ce que le candidat a pu dire en campagne. Sa véritable valeur ajoutée, c'est que pendant qu'elle assure ce service après-vente façon centre d'appel (relecture de la notice), Sarkozy peut parler d'autre chose à un autre endroit.

Ce comportement Sarkozien, qui consiste à penser, décider et parler en lieu place de ses subordonnés, n'a rien d'inédit. Dans les grandes entreprises, on appelle çà le "défaut de délégation": en gros, c'est lorsque le Directeur ou le Manager d'un département, d'une unité, manifeste si peu de confiance dans son équipe qu'il/elle en vient à se mettre en avant quel que soit le sujet: c'est en général un dysfonctionnement grave, susceptible de fortement démotiver les collaborateurs et, partant, d'affecter sérieusement la gestion de l'entreprise. A ce titre, l'appel quasi-compulsif à des personnalités du PS (l'"ouverture") n'est rien d'autre qu'un message de dénigrement adressé par Sarkozy à ses troupes: "Vous êtes décidément trop cons, je vais devoir recruter chez la concurrence". Tout ça pour dire que si Sarkozy entend faire preuve de modernité en montrant qu'il gère son gouvernement et, au delà, le pays, comme un dirigeant d'entreprise (pour autant, soit dit en passant, que la gestion d'entreprise soit une forme "moderne" du pouvoir), le moins que l'on puisse dire est qu'il n'a pas compris grand-chose aux règles de base du "management".

Mais nous sommes en France, en 2007: après 14 ans d'évanescence mitterrandienne et 12 ans de je-m'en-foutisme chiraquien, un Président hyperactif laisse accroire que "quelque chose change", c'est la fameuse rupture. Dès lors ledit Président bénéficie d'un "état de grâce" qui, j'en ai peur, va durer un bon moment. D'autant que la plupart des médias "suivent": même ceux de gauche ne peuvent s'empêcher de gloser sur cette ubiquité de Sarkozy. Et, de facto, la renforcer, tant l'écho médiatique a cette aptitude à devenir un fait en soi. La bobine du Président partout, ses mots et ses actes sur toutes les pages et tous les écrans: au Bélarus, en Ouzbekistan ou au Venezuela, on appellerait "le culte de la personnalité", et on s'en lamenterait. En France, on appelle ça "talents de communication", et on trouve ça bien.

Le joueur de flûte de Neuilly-sur-Seine, alignant les mélodies, se contentait naguère de faire danser les hommes et femmes politiques de Droite. Il entend désormais faire valser un pays tout entier, le nouveau "domaine réservé" du Président. Vous avez le droit de rester assis.



Tchao.

4 commentaires:

Erasme de metz a dit…

là je suis scotché ! rien à ajouter, je relis l'article une nouvelle fois.

Riwal a dit…

Relis-le encore un coup, je viens d'y corriger une monstrueuse faute de grammaire, que mon spell-check illetre a bien sur laisse passer...

Erasme de metz a dit…

Etant moi-même illettré, je suis solidaire de ton spell-check :-)

lanabeille a dit…

j'emprunte la photo... et vais lire (peut-être relire... aussi) l'article.