vendredi 18 décembre 2009

Le faux-nez de l'islamophobie

On avait souligné ici-même que le débat Bessonesque sur l'"identité nationale" ajoutait à l'électoralisme cynique le ridicule le plus achevé. J'étais loin cependant d'imaginer qu'il barrerait aussi vite et aussi ouvertement en sucette. A l'heure où j'écris, les éditorialistes débattent, justement, de l'opportunité de continuer de débattre de cette "identité" tant se multiplient, ces derniers jours, les "verbatims" plus ou moins spectaculaires, issus comme autant de flatulences d'un trop plein d'ignorance, de haine, de mépris. Ce "débat" est décidément un piège à cons d'une redoutable efficacité: pas étonnant qu'on retrouve certains hérauts du Sarkozysme dans ses filets.
On déplore, en particulier, que les discussions autour de l'"identité nationale" en soient venues à se focaliser sur la question de l'Islam. Comme si ça ne suffisait pas, les hasards (?) du calendrier font que la "mission parlementaire sur le voile intégral" arrive à son terme et que les ministres s'interrogent doctement sur l'opportunité de légiférer à ce sujet. Grave question, en effet, dont l'urgence ne fait certainement aucun doute, le jour même où l'INSEE pronostique 100 000 destructions d'emplois en 2010.
La question de savoir si l'Islam est "franco-compatible" serait donc le diable sorti de la boîte du conciliabule identitaire des Hexagons. Pourtant, si on y réfléchit bien, la question de la compatibilité de la foi musulmane avec une "identité française", quoiqu'on entende par là, est étonnamment nouvelle.
Il est une institution de la République que l'extrême-droite et tous les excités du tricolore ont de tout temps respecté: l'Armée. La défense envers et contre tout de cette institution est même le marqueur identitaire historique de cette mouvance politique, de l'affaire Dreyfus à la bataille d'Alger. Or l'Armée, même imparfaitement, s'est toujours accomodée de la présence de musulmans en son sein, et la préparation de repas sans porc par les popotes de l'"ordinaire" n'a jamais posé aucun problème. Des Zouaves de naguère aux engagés d'aujourd'hui en passant par les Tabors de Monte Cassino, l'obligation de prier cinq fois par jour en se tournant vers la Mecque s'avère parfaitement compatible avec la qualité de soldat français. Donc de Français tout court, si on en croit l'expression, très prisée notamment du côté de chez Le Pen, de "Français par le sang versé". Alors quoi?
Alors il y a que cette évocation ad nauseam d'un "problème" de l'Islam ou des musulmans est une vaste mascarade. Aujourd'hui, on débat de la question des "musulmans" comme dans les années trente on débattait de la question des "israélites". "Israélites", c'était le terme qu'employait la bonne bourgeoisie de droite pour ne pas dire "Juifs", soit parce que le mot lui écorchait la gueule, soit pour ne pas être assimilée au vulgum pecus des antisémites de la rue, soit les deux. On parle de "musulman" pour ne pas dire "Arabe", punto, basta.
L'extrême droite et la droite musclée (ou plutôt "décomplexée", pour reprendre un mot dans l'air du temps) n'ont en vérité aucun problème avec l'Islam. Tout au bout de cet arc idéologique, les nostalgiques du nazisme pourront même lui trouver des vertus, au souvenir d'Amin-Al-Husseini, le grand mufti de Jerusalem rallié à Hitler, et de la division de Waffen-SS Handschar, composée de musulmans bosniaques. Et puis n'oublions pas: durant 130 ans on pouvait clamer "l'Algérie c'est la France", comme disait un ancien activiste d'extrême-droite ayant fait carrière au centre-gauche. Pourtant l'Algérie, aujourd'hui comme hier, c'est une partie du monde truffée de mosquées où on croise des femmes voilées à tous les coins de rue.
Alors cette "islamophobie" plus ou moins explicite que le "grand débat" met en lumière n'est rien d'autre que le nouveau faux-nez du bon vieux racisme anti-Arabes, nourri du colonialisme puis de la décolonisation. Si tous les maghrébins de France étaient scientologues, et inversement, nul doute que l'église de Scientologie aurait du mal à s'implanter sur le territoire.
Que le port du niqab soit difficilement compatible avec la conception républicaine du statut de la femme, une intégration sociale et administrative harmonieuse et la pratique assidue de la bicyclette, c'est indéniable. Mais de grâce qu'on cesse d'en faire tout un fromage "identitaire".
J'ai longtemps vécu dans une banlieue proche de Paris où la communauté juive comprenait une proportion importante d'ultra-religieux genre Loubavitch. Ces derniers, chaque vendredi soir, ouvraient la porte équipée d'un digicode à tous les vents pour respecter le shabbat. Ca a fini par énerver tous les non-Juifs et Juifs-non-Loubavitch de l'immeuble, tant et si bien que ces très pieux voisins se sont résignés à laisser la porte fermée et à attendre qu'un goy ou un coreligionnaire plus insouciant l'ouvre pour eux. Mais à aucun moment, dans ce cas particulier de contradiction entre une foi minoritaire et une vie sociale paisible, on ne s'est posé la question de l'"identité nationale" de l'immeuble. Si on ne se la pose que lorsqu'on parle d'une pratique plus ou moins assidue de l'Islam, et seulement de l'Islam, c'est qu'on ne tolère les Arabes et les Kabyles que lorsqu'ils portent l'uniforme du soldat qu'on sacrifie ou le bleu de travail du prolo qu'on méprise, l'un et l'autre invisibles et silencieux.
Eric Besson, encouragé par son maîmaître, a joué les de Gaulle s'adressant à la foule des Algérois en 1958. A tous les Dupont-Lajoie de 2009 il adresse un "je vous ai compris", sous-entendu: "c'est quand même génant, tous ces Arabes". Message reçu, cinq sur cinq.
Ciao, belli

lundi 30 novembre 2009

Votation sur les minarets: le paratonnerre

En Suisse Romande, malgré une longue et légendaire tradition horlogère, on ne dit pas "remettre les pendules à l'heure" mais "remettre l'église au milieu du village". Cette expression, les initiateurs de la votation visant à interdire les minarets en Suisse - à laquelle les électeurs ont dit "oui" à 57% hier - se sont bien gardés d'en faire usage tout haut, mais on sent bien qu'ils le pensaient tout bas. Ils parlent de "coup d'arrêt" donné à l'"Islam politique" qui, grâce à l'érection de minarets au pays d'Heidi, aurait à les entendre proliféré en terre helvétique.
Dans cette affaire, on doit distinguer deux choses: l'initiative de ce référendum elle-même, pour laquelle on ne saurait trop démêler l'imbécillité à l'état chimiquement pur de la mauvaise foi et des arrière-pensées politiciennes; le résultat du vote, à la fois catastrophique et symptomatique .

Cette initiative, on le sait, a été prise par un parti qui a malheureusement le vent en poupe par ici, surfant avec habileté sur les préjugés xénophobes voire racistes d'une partie de la population: l'UDC ou Union Démocratique du Centre. Le gouvernement fédéral, la quasi-totalité des autres partis, la plupart des intellectuels et des médias étaient contre cette initiative, rien n'y a fait ou plutôt si, justement: au-delà de l'expression d'une angoisse identitaire, d'une peur de l'autre, de tout ce que vous voudrez, ce score de 57% traduit sans doute également un bras d'honneur d'une partie du "peuple" à ses "élites". Air connu. Toujours est-il que sur le fond, l'idée d'interdire les minarets pour contrer de prétendues visées des islamistes radicaux ne fait strictement aucun sens. De nombreux musulmans de France vous le diront, qui doivent se contenter pour certains d'entre eux de garages ou de caves: la présence d'un minaret n'est pas une condition sine qua non pour l'exercice de la prière. Pas plus qu'un clocher n'est indispensable aux chrétiens: j'en veux pour preuve les fidèles de la cathédrale d'Evry, qui se contentent d'un bâtiment en forme de charlotte aux fraises ratée. Pire: il est à craindre que les vrais islamistes radicaux préféreront prêcher dans des mosquées discrètes, voire impossibles à distinguer des autres bâtiments. Initiative stupide, donc, mais ses initiateurs n'en sont sans doute pas dupes: ce n'est pas l'Islam, radical ou non, qu'on cherche à gêner mais, tout simplement, les étrangers "pas de chez nous". Si les gens de l'UDC avaient voulu vraiment gêner, en tant que Suisses, la progression de l'Islam radical, il y avait un moyen sans doute plus efficace: geler chez eux l'intégralité des avoirs bancaires saoudiens, tant il est vrai que de nombreux ressortissants de ce pays (grand allié de l'Amérique) financent les initiatives salafistes partout dans le monde. Mais bon, soyons sérieux, les banques, c'est sacré.

Le résulat de cette votation est, par ailleurs, tout simplement catastrophique. Non pour les musulmans de Suisse qui, l'avenir le dira sans doute, une fois l'humiliation digérée, iront prier sereinement dans des mosquées sans minarets. Mais pour les Suisses eux-mêmes, tout d'abord: le résultat de cette votation provoque, comme prévu, un tollé dans le monde musulman, et Nestlé commence déjà à serrer les miches pour son business en terre d'Islam. Dans les jours qui viennent, soyons-en sûrs, les initiatives anti-helvétiques plus ou moins violentes vont se multiplier, on peut compter sur le sens de la nuance qui caractérise de nombreux prédicateurs dans les mosquées ici et là. Entre autres joyeusetés, il est raisonnable d'imaginer que Mouammar Kadhafi va en remettre une louche, et que les deux otages suisses qu'il détient depuis plus d'un an ne sont pas prêts de poser le pied à l'aéroport de Zurich. Pour les Suisses eux-mêmes, donc, les nuages vont s'amonceler.
Pour les Suisses, mais pas seulement: ce pays, vu de Casablanca, du Caire ou de Jakarta, fait partie de l'Europe et, au delà, de ce qu'il est convenu d'appeler l'"Occident". Que nous le voulions ou non, à tort ou à raison, pour une partie non-négligeable de la planète, nous sommes tous désormais un peu Suisses. ("Nous-sommes-tous-des-Suisses-allemands!" pourrait d'ailleurs psalmodier Marine Le Pen, prenant acte du succès de la votation dans la partie germanophone du pays).
Justement il y a, dans la réprobation qui monte d'un peu partout en Europe et singulièrement en France, une posture commode: ouh, pas beaux, les Suisses, non mais vous vous rendez compte, j'vous jure Monsieur le Guide Suprême Mouammar, c'est pas chez nous qu'un truc comme ça se produirait, si c'est pas Dieu possible un truc pareil.
La Suisse, avec ce vote - et les électeurs qui ont voté "oui" hier l'ignorent sans doute - remplit une fonction très utile pour les Européens et en particuler les Français: celui de paratonnerre. Avec cette stupide interdiction des minarets, la Confédération va concentrer la colère, jamais vraiment assouvie, d'une partie du monde musulman vis-à-vis de l'Europe et de l'Occident. Et détourner le regard porté sur l'ensemble de ses voisins européens, pas nécessairement bienveillant. Les Suisses l'auront bien cherché, m'objectera-t'on.
N'empêche. En France, on n'interdit pas les minarets, mais essayez donc d'obtenir un permis de construire pour une mosquée. En France, on n'interdit pas les minarets, mais un flic peut traiter un Français d'origine maghrébine de "sale Arabe" sans que le ministère de l'Intérieur ne s'en émeuve plus que ça. En France, on n'interdit pas les minarets, mais un ancien para de la guerre d'Algérie gorgé de mépris et de haine se retrouve au second tour de l'élection présidentielle. En France, on n'interdit pas les minarets, mais on lance une "commission" (sport national par ailleurs) sur le port de la burqa comme si on en croisait à tous les coins de rue. En France, on n'interdit pas les minarets, mais on élit un Président qui n'envisage pas une seconde que la Turquie puisse faire partie de l'Europe alors que la Serbie, hein, pourquoi pas.
Si on organisait une telle votation en France, on n'obtiendrait peut-être pas un "oui" de 57% au niveau national, mais le "non" serait sans doute très faiblard dans de nombreuses zones géographiques. Il y a que les référendums, on s'en méfie comme de la peste dans ce pays vertueux, phare mondial de la démocratie et des droits de l'homme. On préfère ne pas trop demander directement au peuple son opinion, pour éviter les mauvaises surprises. Et quand on le fait, on peut s'asseoir allègrement sur les résultats - comme sur ceux du référendum de 2005 (quoique je puisse penser par ailleurs de ce "non" désastreux). En Suisse, le peuple est considéré comme souverain: dans le cas qui nous occupe, à question stupide, réponse stupide, mais le peuple a tranché, alors en Suisse on changera la constitution, pas le peuple. Et on continuera à lui demander son avis.
Toujours est-il que cette votation helvétique et son résulat sont des symptômes d'un phénomène pan-Européen qui, ici, est amplifié ou, plutôt, perceptible à l'état brut, sans emballage ni fioritures: le succès de forces politiques qui sur-jouent une posture "identitaire". Cette posture connaît des différences de degré (du Sarkozysme au Lepénisme, en passant par les partisans de la Ligue du Nord... ou de l'UDC) selon les lieux ou les moments, pas de nature. Le succès de ces formations, de ces idées, est à la fois l'effet et la cause de l'escamotage des questions sociales du débat politique.
A Tartuffe, Tartuffe-et-demi: les Suisses, en interdisant les minarets, veulent cacher cet Islam domestique qu'ils ne sauraient voir. Les dirigeants européens, en pointant un doigt réprobateur sur ce peuple et ses votations à la con, voudront cacher leurs propres populismes "identitaires" et, partant, leur similaire incapacité à inventer une Europe dont l'horloge ne se serait pas arrêtée en 1453, à la chute de Constantinople.
See you, guys.

samedi 14 novembre 2009

L'Europe d'après le mur, l'Europe dans le mur

Au fil des commentaires que l’on a pu lire ou entendre à propos du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, une remarque récurrente : l’intégration des anciens pays-satellites de l’URSS serait a ce jour « la plus grande réussite » de l’Union Européenne. Ah bon. A cette aune, on en vient a se demander ce que serait dès lors son plus grand échec.

Entendons-nous bien : je fais partie de ceux dont la mémoire n’est pas altérée par une quelconque indulgence a l’égard des défunts régimes communistes. Je ne pus que me réjouir de la disparition de cette hideuse ceinture de béton qui, il est bon de le rappeler, fut construite parce que des ouvriers, des paysans, des travailleurs de toute sorte se carapataient par dizaines de milliers de ces pays où des partis avaient pris le pouvoir au nom des ouvriers, des paysans et des travailleurs. Ce mur, je l’ai vu de mes yeux à Berlin, en 1984, déchirant des rues, des quartiers, une ville, un pays et, au final, un continent. En ce temps-là, son inhumanité était d’autant plus désespérante qu’elle semblait immuable. Sa disparition, lointaine et définitive réplique des secousses enregistrées à Prague en 1968 et à Gdansk en 1980, fut un vrai moment de bonheur. Je fais partie de eux qui apprécient d’autant « Good bye Lénine » qu’il fut suivi de peu par « La vie des autres », le second remettant à l’heure des pendules quelque peu perturbées par le premier.
Il n’empêche que l'extension de l'UE aux pays situés derrière l'ancien "rideau de fer" se fit au détriment d'une accélération de l'intégration politique. Et ce, en conscience, car le débat fut vif, à Bruxelles et Strasbourg, entre les partisans de "l'approfondissement d'abord" et ceux de "l'élargissement d'abord". Les seconds l'emportèrent sur les premiers, usant d'un chantage affectif redoutable, en substance: "si on n'intègre pas ces pays immédiatement, ils risquent de retourner à la dictature" ou "c'est bien le moins qu'on puisse faire, après toutes les années d'oppression qu'ils ont subies". Comment pouvait-on ne pas approuver une telle générosité, d'autant qu'à Varsovie, Bratislava, Budapest ou Prague les intéressés trépignaient d'impatience? C'est en usant d'arguments politiques qu'on renonça, de facto, au politique. Mais les tenants de "l'élargissement d'abord", de ce côté-ci de l'ancien mur, n'avaient au fond que faire d'un quelconque projet à caractère historique - ce n'est certainement pas une coïncidence si les dirigeants Britanniques en faisaient partie. Leur projet, c'était ce que l'Europe est fondamentalement devenue: une vaste zone de libre-échange, où le dumping social et fiscal tient lieu de "facteur de développement".

On se garda bien, en effet, d'injecter proportionnellement autant de fonds "structurels" qu'on le fit naguère en Grèce, en Irlande et au Portugal, et en parallèle on fixa des conditions libéralo-monétaristes drastiques aux candidats issus du monde ex-communiste: il ne restait à ces nations qu'à devenir "compétitives", c'est-à-dire renoncer, et pour longtemps, à une régulation sociale de l'économie de marché un tant soit peu conséquente. Et devenir des destinations idéales pour de juteuses délocalisations des industries "de l'ouest".

C'est à ce projet que beaucoup de Français crurent dire "non" en 2005, torpillant paradoxalement la seule opportunité d'injecter "du politique" dans un ensemble voulu et géré par des marchands. La victoire "noniste" fit jubiler "Le Monde Diplomatique", les marchands firent semblant de s'en désoler. Le dogme de la "concurrence libre et non-faussée" était en effet bien plus sûrement "gravé dans le marbre" qu'auparavant, aucune structure politique supra-nationale potentiellement social-démocrate n'étant désormais en mesure d'émerger. Le Traité de Lisbonne, laborieusement devenu réalité ces derniers jours, n'est qu'un succédané au petit pied du défunt "traité constitutionnel". On se dépécha cependant de désigner Barroso à la tête de la Commission avant son entrée en vigueur - les nouveaux droits accordés au Parlement risquant de coûter sa place au bon petit soldat Jose-Manuel.

L'entrée dans L'UE des anciens satellites soviétiques - et, en conséquence, leur transition vers des régimes démocratiques et des Etats de droit - est sans aucun doute un phénomène historique d'importance dont on peut, globalement, se réjouir.

Mais fichtre, qu'on cesse de nous parler "d'intégration": il s'agit, au mieux, de juxtaposition. Lorsqu'on s'intègre, en général, c'est à quelque chose. Or, avant 2004, l'Europe politique était un ectoplasme en cours de matérialisation (on se souvient de la tragique impuissance de ce "machin" lors des guerres en ex-Yougoslavie): lorsque les trois pays Baltes, les quatre d'Europe centrale, Chypre, la Slovénie et Malte se joinrent aux quinze autres, dix nouvelles voix vinrent s'ajouter à la cacophonie ambiante. Après 2004, l'ectoplasme redevint songe. Et puisqu'avec l'échec du "traité constitutionnel" en 2005 on avait tiré un trait sur l'Europe politique, pourquoi se gêner? En 2006, on accueilla la Roumanie et la Bulgarie. Une fois encore on nous servit la rengaine du "destin historique" de ces nations "ayant vocation" à rejoindre le club. Ben voyons. On pouvait surtout remarquer que le salaire horaire des ouvriers Bulgares ou Roumains était encore plus bas que celui des Slovaques. Par ici, la bonne soupe.

Il était une fois un immense champ de blé divisé en 24 parcelles. Les paysans propriétaires des quinze parcelles de l'ouest de ce champ se réunissaient régulièrement pour partager leur matériel agricole, certains d'entre eux allaient même jusqu'à trouver cette parcellisation ridicule et rêvaient d'un champ unique. Ceux de l'est avaient à peine l'usufruit de leurs parcelles et vivaient sous la domination d'un grand seigneur encore plus à l'est. Ce dernier s'était assuré de leur soumission en érigeant une barrière infranchissable les séparant de leurs homologues de l'ouest. Un jour, l'héritier du seigneur de l'est se lassa de son propre pouvoir, et la barrière finit par céder. Les neuf paysans de l'est purent enfin participer aux réunions de l'ouest. Mais de champ unique, on ne parla guère plus, car les paysans de l'est avaient très envie de profiter de leurs parcelles individuelles: ils les vendirent en partie à ceux de l'ouest. Et aucune véritable décision ne sortit jamais plus de ces réunions.

J'aimerais qu'on me dise au nom de quoi la morale de cette histoire serait que les quinze paysans de l'ouest ont, par leur clairvoyance, réussi quelque chose. C'est pourtant ce qu'on voudrait nous faire avaler en énonçant comme une évidence que l'adhésion des ex-démocraties populaires est "la plus grande réussite" de l'Union Européenne.

Mais sur ce sujet - l'Europe - ce n'est ni la première ni la dernière fois qu'on prend les citoyens pour des courges.


A bientôt

mercredi 28 octobre 2009

Le retour de l"identité nationale"

Il n'aura pas fallu bien longtemps aux vilains-persifleurs-jamais-contents pour remarquer que la dernière initiative d'Éric Besson - le "grand débat" sur l'identité nationale - sentait son électoralisme à plein nez. On a en effet bien vite remarqué que la date prévue pour la conclusion de cette série de causeries - fin janvier - tombait pile-poil avant le démarrage de la campagne UMP pour les régionales. "Oula, Éric, on t'entend venir avec tes sabots pleins de paille, vous voulez nous refaire le coup de la captation du vote FN", a-t'on entendu ici et là. Un salopard de sociologue de gauche (pléonasme?) soulignait même lundi sur France Inter que la mobilisation des préfets et sous-préfets en vue d'engager la discussion sur le sujet avec les "forces vives de la nation" avait quelque chose de déplacé compte tenu, justement, des finalités politiciennes de l'exercice. Il n'y eut sans doute guère à gauche qu'un Laurent Joffrin, hier, dans Libération, pour dire chiche, parlons-en de l'identité nationale, justement, "il y a également du rouge sur le drapeau français". Mais dans l'ensemble, dans l'opposition les grincements de dents dominent, sur l'air bien connu de "vous faites le jeu du FN" - comme lorsqu'on s'avise à droite d'agiter le thème de la sécurité. Bon.
Tout cela relèverait d'un jeu de rôles finalement assez convenu, n'était tout de même l'énormité de l'enjeu: l'IDENTITE NATIONALE, excusez du peu.

Relevons tout d'abord qu'un concept à l'interprétation duquel des Michelet, des Furet, des Leroy-Ladurie et bien d'autres ont consacré une bonne partie de leurs carrières d'historiens pourrait, en l'espèce, être circonvenu et résumé en trois mois de conciliabules. On connaît la posture volontariste que prend volontiers le Sarkozysme en action ("quand on veut, on peut") mais là il faut reconnaître qu'il fait fort, l'ami Besson. "Moi, j'ai envie d'organiser un grand débat..." nous dit-il. Ah ben oui alors, si t'as envie vas-y, la frustration c'est très mauvais pour la santé. Et puis c'est une occasion unique de laisser une trace dans l'histoire de France, justement: "Éric Besson, politicien français du début du XXIème siècle, l'homme qui réussit à définir l'identité nationale de son pays en trois mois". En trois mois, comme Numérobis pour l'édification d'un palais dans "Astérix et Cléopâtre", mais sans l'aide d'aucune potion magique. Finalement, même si on retient l'hypothèse d'une gauche au coeur aigri selon laquelle "tout-ça c'est-rien-que-pour-les-régionales", on ne peut que s'incliner devant le sens du défi qu'arbore cet homme de tempérament. Déjà, prendre le temps d'expulser les immigrés clandestins trois par trois alors qu'il ne lui reste que deux mois pour atteindre ses objectifs (encore plusieurs milliers à mettre dehors si mes calculs sont exacts), c'était déjà faire preuve d'un goût prononcé pour le risque, mais là, chapeau.


Ensuite, et plus sérieusement, il y a tout de même quelque chose de frappant dans cette histoire: la récurrence du thème de l'"identité nationale" dans le débat hexagonal. On m'objectera que ce sujet agite également d'autres pays en Europe et dans le monde. Oui mais voilà, il y a quelque chose de singulier dans le cas français: la France telle qu'elle existe aujourd'hui n'est ni le résultat du rapprochement de populations parlant une langue identique (comme l'Allemagne), ni un patchwork issu d'une association volontaire (comme la Suisse), ni la création de pays tiers (comme la Belgique ou la défunte Yougoslavie), encore moins la représentation sur la carte politique d'un groupe humain homogène sur le plan religieux et/ou linguistique (comme la Serbie ou la Finlande). La France d'aujourd'hui, c'est l'aboutissement d'un lent processus historique, processus dont l'essence est la construction d'un Etat. Cet Etat s'est bâti à coups de traités, de guerres, de révolutions et par le déploiement, au cours des siècles, d'instruments de pouvoir au fonctionnement de plus en plus centralisé, tout au moins jusqu'à la fin du XXème siècle. Cette construction, toutefois, et c'est un point essentiel, s'est opérée avec un "matériel humain" des plus disparates, notamment sur le plan linguistique: Alsaciens, Basques, Bretons, Corses, Occitans, etc... Singulièrement cette pluralité a, dans le cas français, été vécue comme un obstacle sur le chemin de la construction de l'Etat, notamment à partir du XIXème siècle. Dès lors il s'est agi d'éradiquer plus ou moins intégralement ces "particularismes", à tout le moins de n'en retenir que les aspérités folkloriques (les chapeaux ronds, les fromages odorants, la chistera...). Parallèlement s'est imposée la nécessité de bâtir un récit historique permettant de consolider un "sentiment national" que l'unité linguistique imposée ("Défense de cracher par terre et de parler Breton", pouvait-on lire il y a encore cent ans dans les lieux publics au delà de Laval) ne pouvait suffire à garantir: on rêva d'une continuité historique de Vercingétorix à De Gaulle, on s'inventa des frontières "naturelles" (le Rhin, les Pyrénées etc..), bref on créa de la nécessité là où bien souvent il n'y avait que du hasard. Or cette "pluralité originelle" a survécu, et c'est tant mieux, et les nombreuses vagues d'immigration, d'Europe et d'ailleurs, ainsi que les diverses implications de la mondialisation ont rendu la belle légende historico-géographique parfaitement obsolète. Reste ce qu'on peut appeler une "culture" au sens large, incluant des modes opératoires politiques et sociaux, que le temps a fini par rendre singulière et, à certains égards, homogène.
Face à cet objet historique (cette "culture") complexe, il y a quelque chose de pathétique dans la persistance d'une "quête identitaire" dont l'"envie" d'Éric Besson n'est que le dernier avatar. De pathétique car l'entreprise est vaine si, comme on peut le soupçonner, on entend se comparer aux Finlandais ou aux Serbes. De pathétique, mais pas seulement: lorsque d'une "communauté de destins" que l'Histoire constate on veut déduire une "identité", c'est-à-dire une "essence", on est fatalement amené à prendre des libertés avec l'Histoire, justement. Car on ne saurait faire l'économie, ce faisant, de la construction d'un nouveau "récit national": un "nos-ancêtres-les-Gaulois" post-moderne.


Alors bien sûr, cette initiative de ce Talleyrand-du-pauvre qu'est Éric Besson n'est rien d'autre qu'un nouveau coup de pub où le ridicule le dispute à l'aspect "grosse ficelle". Mais elle souligne, au passage, le désarroi hargneux d'une classe politique (pas uniquement de droite) face à une société qui, désormais, refuse de se laisser raconter des carabistouilles au nom d'une chimérique "identité nationale".


Ciao, belli

jeudi 15 octobre 2009

Les faits-divers qui la foutent mal

Vous l'aurez sans doute remarqué, la belle et bonne entreprise Carrefour, dans sa chasse au chaland permanente, nous a recyclé il y a quelques mois sa vieille rengaine "Avec Carrefour, je positive": une campagne TV mettait en scène, entre autres, un moins que trentenaire dont le visage s'illumine à mesure qu'on lui explique toutes les merveilleuses choses que Carrefour a inventées pour lui permettre de consommer davantage, donc d'être plus heureux, tout chômedu qu'il puisse être éventuellement par ailleurs. Pas de quoi en déféquer un Panzer, m'objectera-t'on: un épicier, même gonflé aux hormones comme Carrefour, fera n'importe quoi pour améliorer sa condition d'épicier, il se contrefout du ridicule comme de l'indécence éventuelle de son propos. Il y avait cependant quelque chose de symptomatique dans cette campagne: en ces temps de crise, où les chiffres du chômage en France s'incrémentent de dizaines de milliers de personnes par mois, non seulement il convient de ne pas alimenter la désespérance sociale, mais également il sera bon de la noyer sous un déluge de messages dérivatifs (fussent-ils, comme dans le cas de Carrefour, implicitement situés dans le registre: "à quelque chose, malheur est bon") afin, in fine, de la nier. Le présumé fauché de la pub Carrefour, par le grâce de magasins dont l'assortiment est proposé à des prix adéquats, ne devient pas plus riche: il y a que ni sa pauvreté ni bien sûr les causes de sa pauvreté ne sont des questions dignes d'intérêt. Sic transit le fait social, donc. Rien d'étonnant à cela, cependant, dans l'univers du spectacle publicitaire.
Mais cet escamotage du social, c'est également en définitive la nouvelle finalité du Sarkozysme "hyper-communicant": cette obsession de quotidiennement "nourrir la bête" médiatique visait naguère à gagner l'élection présidentielle puis à en prolonger l'état de grâce indéfiniment (jusqu'à 2012, au moins). En ces temps de crise, elle a pour but désormais de désamorcer par avance toute forme possible de cristallisation des mécontentements. Le fait est que l'objectif est atteint: les syndicats ne savent plus quoi faire de leurs grèves ni de leurs manifestations (si tant est qu'elles aient quelque consistance) et le PS est bien trop occupé à se gratter l'eczéma pour produire et exprimer une quelconque alternative économique et sociale cohérente. Et nonobstant les gesticulations des lagôchedelagôche sic transit, là encore, le fait social, mais cette fois dans un monde bien moins virtuel, quoiqu'on en dise, que celui de la publicité: celui de la politique et du débat d'idées.
Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des Sarkolands possibles si, crotte de crotte, ne surgissaient des parasites infiniment plus dévastateurs que les communiqués de presse du PS ou les élucubrations Ségoléniennes: des "affaires" qui, par leur côté spectaculaire et/ou emblématiques, produisent un "bruit" compliquant sérieusement, voire annihilant le "coup média permanent" du Président et de ses acolytes. Et ces temps-ci, elles s'accumulent.
  • On vient d'annoncer, ce jour, le 25ème suicide chez France Telecom en dix-huit mois. Passons sur la pathétique "communication" des dirigeants du groupe, passant, en quelques semaines, du déni au cynisme, puis du cynisme à la compassion hypocrite et stérile. On retiendra ici l'ombre sérieuse que l'accumulation de ces drames jette sur le discours de droite selon lequel la mutation de salariés protégés en soutiers vivant dans une "saine incertitude" (comme disait Lindsay Owen-Jones, ancien PDG de l'Oréal) est non seulement possible, mais souhaitable
  • "Oyez, oyez, braves gens: en cet an de grâce Deux-mil-neuf, le roi Nicolas 1er a décidé que son fils le prince Jean serait doté de la riche seigneurie des terres de l'EPAD". Les braves gens, à droite tout autant qu'à gauche, sont d'abord pris d'une crise de fou-rire: "elle est bonne, celle-là". Puis leur rire se fige, car il ne s'agit manifestement pas d'une blague. Du coup, les grandes tirades Sarkozyennes sur le "mérite républicain" et l'"effort individuel" perdent un tantinet de leur capacité mobilisatrice
  • Mitterrand ministre de Sarkozy, c'était un bon coup, ça, coco. Las: ledit ministre s'est trouvé embarqué dans un sordide "débat" autour des cabrioles tarifées qu'il confessa (il y quatre ans) avoir naguère pratiqué en Thaïlande avec des garçons. Et "on" se demande si lesdits garçons avaient franchement passé l'âge de la Nintendo DS. On connaît la séquence: Marine Le Pen, en mal de reconquête des cathos-ratapoil du FN, lance le bazar, puis Benoît Hamon, porte-parole du PS, estime judicieux d'en remettre une louche. Au final, le sentiment d'un acharnement opportuniste. Mais aussi, à droite, un malaise palpable : il y a belle lurette qu'un dandysme à la Gabriel Matzneff ne passe plus la rampe, alors défendre un Mitterrand sur une histoire pareille - aussi injustes puissent être les accusations dont il est l'objet - le député et le militant UMP se disent qu'ils ont mieux à faire

Le Sarkozysme, par sa frénésie à produire de l"actualité" au quotidien, a réussi à évacuer la question sociale du débat politique - aidé dans cette tâche par un PS auto-destructeur. Il y a substitué un continuum "people et faits-divers" quasi-exclusivement centré sur la personne même du Président. Mais quand, dans le champ médiatique omniprésent, off- et on-line, les "bruits" successifs sont: les drames humains d'un "champion économique" visiblement mortifère; l'affichage désinvolte d'un népotisme outrancier; l'agitation autour de la vie privée d'un ministre qui, quoi qu'il en soit, ne "parle pas" au coeur d'électorat UMP... on se dit sans doute, à droite, que ça commence à faire beaucoup.

Car quand les faits-divers la foutent mal, somme toute on préfère les faits tout court. Eh oui, mais il aurait fallu y penser avant.

A bientôt

jeudi 17 septembre 2009

Brice-la-poilade ou la vraie "rupture"

Après l'hilarant Brice Lalonde, qui égaya le paysage politique des années 70 et Brice de Nice, fulgurante icône "culte" des moins de trente ans il y a quelques années, a surgi il y a une semaine la figure d'un nouveau comique: Brice Hortefeux. Une semaine, dans les temps politico-médiatiques que nous vivons, c'est très long, et déjà s'estompe l'événement, toutefois on aurait tort de le ramener à une simple anecdote. Il y a, dans cette affaire, la matérialisation d'un phénomène politique important, j'entends la présence au pouvoir, en France, d'un nouveau courant de la droite: la droite "kestananafout" ou "ranapété", comme disaient Sabatier et Foucault dans les sketches des "Guignols" de naguère.
Déambulant, le 10 septembre dernier, dans les allées de l'"université d'été" de l'UMP, Brice Hortefeux, à l'occasion d'un échange avec un militant d'origine maghrébine déclare, goguenard (devant les caméras de la chaîne Public Sénat) : "un, ça va, c'est quand il y en a beaucoup qu'il y a des problèmes". La seule chose sur laquelle tout le monde est d'accord à ce jour, c'est qu'il s'agissait d'un trait d'humour. Brice Hortefeux, sous ses dehors un peu austères, est en réalité un vrai rigolo. On se souvient qu'il avait dit à Rama Yade, dans l'avion qui les emmenait avec Sarkozy en direction du Sénégal quelque chose comme "tu viens avec nous, mais c'est pas sûr qu'on te laisse revenir". De l'humour, là encore. Ah, décidément, Brice n'engendre pas la mélancolie. "Brice-la-poilade", c'est peut-être bien comme ça qu'on le surnomme, au gouvernement.
Passons sur la pathétique et sinueuse ligne de défense adoptée par l'intéressé et ses amis politiques lorsqu'ici et là on s'émut qu'un ministre d'Etat puisse tenir de tels propos. On est même allé jusqu'à incriminer Internet, décrit comme l'instrument diabolique d'un "lynchage médiatique" désormais instantané. Henri Guaino, hier matin, sur France Inter, n'écartait pas l'idée qu'il faille un jour "légiférer" sur la diffusion de l'information sur la Toile. Ben voyons. Lorsque le doigt montre la lune, c'est faire preuve d'intelligence, comme chacun sait, que de regarder le doigt.
Passons, donc, car l'important dans cette histoire c'est moins la question de savoir si le ministre de l'intérieur est pas du tout, juste un petit peu, moyennement ou franchement raciste que l'effarante désinvolture avec laquelle Brice et ses amis traitent la question elle-même: ce qui importe, c'est que s'exercerait en France une censure insupportable du "politiquement correct" (voir l'excellente analyse de Chloé Leprince à ce sujet sur Rue89), sur le thème "ah ben, si on peut plus rigoler, alors, où on va, hein".
Il y a que la droite au pouvoir s'est, à l'image de son chef suprême, largement affranchie de règles de comportement qui jusque là faisaient concensus au sein de la classe politique: peser ses mots et ses actes lorsqu'ils sont publics et se soucier de montrer qu'on a du respect pour tout un chacun, fut-ce hypocritement, fut-ce au prix de l'adoption d'une langue de bois convenue. De la soirée au "Fouquet's" aux bonnes blagues de Brice-la-poilade, en passant par les bagouzes et les tenues Dior de Rachida Dati, il y a en vérité continuité, celle d'une caste qui désormais semble dire aux médias (et, par transitivité, aux citoyens) qui trouveraient à y redire: c'est comme ça et je t'emmerde. La droite "kestananafout", la droite "ranapété", donc. L'un de mes amis a eu un jour ce mot: "La différence entre dictature et démocratie? La dictature c'est "ferme ta gueule", la démocratie c'est "cause toujours"". En ces temps Sarkozyens, ce n'est plus une boutade, c'est un constat.
Mais l'"affaire Hortefeux" n'est que l'écume d'une vague rien moins qu'historique. Il y a cinquante ans presque jour pour jour, De Gaulle se déclarait publiquement en faveur de "l'auto-détermination" de tous les habitants de l'Algérie, ouvrant ipso facto la voie à l'indépendance de celle-ci. De ce mois de septembre cinquante-neuf date la marginalisation durable d'une fraction de la droite qui, s'agrégeant aux nostalgiques de la collaboration (pour autant qu'elle en fut distincte), ne trouva désormais plus comme porte-voix que des Tixier-Vignancour ou des Le Pen. Campagne présidentielle agitant le thème de l'"identité nationale" (voir ici-même), rapprochement d'avec le vicomte De Villiers ou défense inconditionnelle de Brice-la-poilade, une même logique: celle de la réintégration dans le giron de la droite gouvernementale des brebis égarées de cinquante-neuf pour qui un Arabe, fut-il miltant UMP, sera toujours un bicot. Manoeuvre de surcroît effectuée au vu et au su de tous.
Cette manoeuvre et la désinvolture qui l'accompagne constituent certainement la seule vraie "rupture" Sarkozyenne. Elle est de taille, faut admettre.
Ciao, belli.

lundi 7 septembre 2009

Gabon: la France au cul merdeux

Les Iraniens méritent mieux que leur gouvernement actuel” a, en substance, récemment déclaré le président Sarkozy. Nonobstant l’archi-connue allégorie de la paille et de la poutre (les Français, by the way, méritent-ils vraiment Sarkozy ?), cette assertion ne manque pas de stimuler la réflexion. Sur le fond, pas de problème: en affirmant que les Iraniens méritent mieux qu’une bande de théocrates fanatiques, Nicolas Sarkozy ne fait qu’exprimer tout haut ce que bon nombre d’occidentaux – et de non-occidentaux - pensent tout bas. Toutefois on s’interroge: puisque la France est désormais en position, par la voix de son génial président, d’évaluer les régimes politiques de par le monde à l’aune des peuples qu’ils dirigent, et inversement, que n’use-t-elle de son regard aiguisé de façon plus systématique?
Que je sache la France, a priori, avalise l’élection d’Ali Bongo à la présidence du Gabon, ou alors c’est que j’ai loupé quelque chose. Les Gabonais, avec Ali Bongo, ont donc ce qu’ils méritent. S’il y avait le moindre problème côté droits de l’homme, démocratie, gouvernance ou autre, vous pensez bien que la France – son président – le ferait savoir a la terre entière, non? Puisqu’on n’a rien entendu de tel, c’est que l’élection d’Ali Bongo n’a rien de contestable, et que par ailleurs l’homme présente toutes les garanties d’une gestion des plus équitables et intègres de la manne pétrolière du pays.
Evidemment, chacun sait qu’il n’en est rien. Qu’il y a toutes les chances qu’Ali, au delà d’une élection contestable, et à l’instar de son père Omar, se goinfre allégrement des royalties que ne manquera pas de lui verser Total. Qu’il y a toutes les chances que se perpétue la confusion, au Gabon, comme ailleurs, entre les caisses de l’état et la cassette du chef dudit état. Que très probablement il ne fera pas bon, comme sous feu son père, exprimer se désaccords avec le gouvernement de façon trop ostensible.
Mais le Gabonais n’est pas un Iranien: c’est un nègre tout noir qui, comme l’a très bien explique Henri Guaino par la voix de Nicolas Sarkozy, a de la peine à « entrer dans l’histoire » : un dirigeant simili-démocratique devrait lui suffire. L’Iranien, lui, est blanc, en tout cas plus que le Gabonais, il a davantage droit, a priori, aux bienfaits de la démocratie. Par ailleurs le gouvernement Iranien, à date, ne fait rien pour favoriser la bottom-line de Total ni de quelque autre entreprise du CAC 40. Au Gabon, en revanche, Total est comme à la maison, feu Omar Bongo y a veillé. Alors on se dit que le fils, Ali, saura perpétuer la position dominante du « champion » de l‘ex-colonisateur. On se dit qu’il saura ouvrir ses portes à n’importe quelle entreprise, pourvu qu’elle soit française. Et que c’est toujours ça que les Américains n’auront pas.

Le Gabon, et les Gabonais « de base » n’y peuvent rien, pue la Françafrique triomphante: cynisme et condescendance vis-à-vis des populations concernées, complaisance à l’égard d’affairistes peu scrupuleux, souci primordial de garantir une mainmise « française » sur les richesses du pays. « Paris vaut bien une messe», aurait dit le protestant Henri de Navarre avant de se convertir au catholicisme. « Libreville vaut bien une pirouette», entend-on du côté de l’Elysée.

« On ne grimpe pas au mât de cocagne quand on a le cul merdeux, » disait mon père. Il avait raison. Dans le même ordre d’idées, il serait bon que la France se garde de donner des leçons a quelque régime que ce soit dans le monde tant que dureront la Françafrique et, avec elle, son cortège d’injustices, de barbouzeries fumeuses et de profits juteux plus ou moins nets. On m’objectera que les Etats-Unis n’ont pas fait / et ne font pas mieux en Amérique Latine (« This guy is a son-of-a-bitch, disait-on un jour au président Truman a propos d’un dictateur latino-américain - Yes, but he’s our son-of-a-bitch, répondit le président »)… Je répondrai que ce n’est pas une raison.

Mais le paradigme de la Françafrique semble indépassable, tant sont persistants les tropismes postcoloniaux : réagissant à l’attaque, par des opposants gabonais, du consulat de France, Bernard Kouchner a déclaré : « je pense qu’il n’y a pas de vraie tension, ni de rébellion ». Le dernier terme sonne comme un aveu… Si on parle de rébellion, c’est qu’il y a domination… Or le Gabon est indépendant, a priori. Pourquoi parler de « rébellion » vis-a-vis de la France ? Le Gabon, tout compte fait, ne serait-il pas un poil moins indépendant qu’on pourrait le croire ? Ce lapsus rappelle celui de Nicolas Sarkozy lors d’un discours à la communauté française de Cotonou, au Bénin, en 2007 : évoquant la France, celui-ci parlait de « métropole ». On ne se refait pas.

Alors c’est certain, les Iraniens méritent mieux que leur régime actuel. Mais s’il y a un pays qui est franchement mal placé pour le dire, c’est bien la France. Et notamment son président qui, à l’instar de ses prédécesseurs, pratique la rhétorique des droits de l’homme à géométrie variable.

A bientôt

lundi 31 août 2009

Les primaires vues par un primaire

Crise du leadership au PS” est aux chroniqueurs politiques dans les grands médias ce que "Racontez vos dernières vacances" est aux instituteurs dans les écoles: un sujet-bateau, une position de repli commode lorsque l’imagination fait défaut. De surcroît le "traitement" de ce sujet prend l’allure d’une prophétie auto-réalisatrice: la sollicitation et la diffusion effrénée de "petites phrases" alimente, avec un peu de chance, l'affrontement des egos et donc ladite "crise". On en était là, à la veille de l'université d'été du PS, à La Rochelle. Au l'issue de cet événement, alleluia: les mêmes médias, dans un bel ensemble, laissent entendre que "le PS va mieux". Pourquoi? Car le PS, en tant qu'organisation, a fait une avancée considérable: un consensus s'est enfin dégagé au sein des dirigeants sur une question majeure. Les formes que doit prendre la régulation du capitalisme? L'avenir du droit du travail et des salariés? Le rôle de l'Europe? La politique étrangère?... Vous n'y êtes pas du tout. Non, la question cruciale qui a été tranchée c'est que LE PS EST DESORMAIS FAVORABLE A L'ORGANISATION D'UNE ÉLECTION PRIMAIRE OUVERTE A TOUTE LA GAUCHE. Wow, rien que de l'écrire j'en ai la chair de poule.

Blague à part, de quoi parle-t'on? D'une idée lancée par un des nombreux "think tanks" (traduction française: véhicule blindé rempli d'intellectuels chargés de chier de la pensée) du PS, Terra Nova, relayée par un certain nombre de "ténors" du PS en mal de positionnement politique et par les médias de gauche: il conviendrait que le candidat "principal" de la gauche à la présidentielle soit désigné par un large corps électoral de citoyens "de gauche" ou "progressistes", c'est selon, quoiqu'il en soit anti-Sarkozy, cela va sans dire mais ça irait mieux en le disant. Bon. Tout l'été on aura suivi, dans Libération , Rue89 ou ailleurs le palpitant feuilleton à propos du succès croissant de cette idée au sein des instances dirigeantes du PS. Montée en puissance mercredi dernier lorsque "Libé" publie une pétition signée par 100 personnalités appelant à la mise en place d'un tel exercice, publication soulignée par un édito enthousiaste de Laurent Joffrin. Et apothéose à l'issue de l'université d'été de La Rochelle ce week-end, donc.

Moi je suis un primaire, justement, et j'aimerais qu'on m'explique en quoi cette idée présente un intérêt quelconque. Des élections primaires, le PS en a organisé à l'occasion de la dernière présidentielle. Certes, seuls les-militants-à-jour-de-leur-cotisation pouvaient voter, mais on ne fera croire à personne que l'afflux d'adhésions au parti (20 Euros, une affaire) à l'époque et la perspective de ce vote de désignation étaient des phénomènes totalement indépendants. Mais admettons: ce système "ouvert" permettrait la participation de tous les anti-Sarkozy-non-Villepinistes, pour faire simple. Oui mais alors, il faudrait envisager, en bonne justice, que des hommes et femmes politiques à l'extérieur du PS puissent se présenter, non? On inclurait dès lors un Cohn-Bendit, un Mélenchon, un(e) stalinien(ne) repenti(e) genre Buffet, et, pourquoi pas, un Besancenot ou un Bayrou, tant qu'on y est. Oui mais bon, ni les uns ni les autres n'entendent participer à une telle compétition car, pour des raisons diverses, ils tiennent par-dessus tout à être présents lors du premier tour de la présidentielle (sauf Cohn-Bendit à titre personnel, à ce qu'il paraît). Par ailleurs il ferait beau voir le PS soutenir sans faille un vainqueur des primaires qui d'aventure ne serait pas issu de ses rangs. Déjà, avec Ségolène Royal, pourtant PS-pur-sucre, c'était plutôt limite, le soutien, voire du genre de celui que pratique la corde vis-à-vis du pendu. Bref les primaires c'est un truc pour désigner un candidat du PS qui fasse l'unanimité au delà du PS, sachant que rien ne garantit, c'est le moins qu'on puisse dire, que ledit candidat ne se retrouve pas, de toute façon, face à d'autres anti-Sarko plus ou moins de gauche au premier tour de la présidentielle. Et si par miracle ce n'était pas le cas, que disparaissaient comme par enchantement le désir des lagôchedelagôche de se compter, le désir des écolos de jouer les aiguillons et celui de Bayrou de s'écouter causer dans le poste, alors ce(tte) candidat(e) aurait d'emblée à porter sur ses épaules des aspirations tellement contradictoires que son avenir aurait toutes les chances d'être celui d'un Prodi ou d'un Veltroni cisalpin: la gamelle spectaculaire à plus ou moins brève échéance, pour le plus grand bonheur du Berlusconi français, suivez mon regard.

Alors pourquoi ce "buzz" médiatique autour d'une telle usine à gaz? J'ose émette une hypothèse: les chroniqueurs politiques (notamment dans "Libération") font preuve de la même schizophrénie, face aux querelles de personnes au PS, que les chroniqueurs sportifs (notamment ceux de "L'Equipe") face aux phénomènes de dopage dans le Tour de France: en temps normal on alimente le spectacle - au sens Debordien du terme - ("machin n'est pas d'accord avec truc"/"le mec en bleu est vraiment plus rapide que celui en jaune") mais par moment on prend du recul, on se prend la tête dans les mains et on éditorialise: "Mon Dieu, mais que ne se mettent-ils donc d'accord une bonne fois pour toutes?"/"A quand un cyclisme vraiment propre?". Dans l'un et l'autre cas, l'existence même du spectacle est une nécessité, de même qu'il est nécessaire d'en déplorer, de temps à autre, le caractère totalement artificiel. Les "primaires ouvertes de la gauche", c'est la garantie, des mois durant, d'une baston générale, que viendront attiser la diffusion d'interviews assassines et d'"affaires" people-esques bien croustillantes, sans oublier la couverture d'empoignades passionnantes sur la façon d'organiser lesdites primaires, donc l'assurance de pisser et de vendre de la copie sans trop se fouler. C'est aussi la garantie de produire, à intervalles réguliers, de graves réflexions sur la pauvreté du débat programmatique. Bref, le bonheur.

Tambouille pré-régionales mise à part, on se demande pourquoi Sarkozy est allé chercher les zigouilleurs de tourterelles et le vicomte bloqué pour renforcer les rangs de l'UMP: les flonflons de la gauche médiatique autour des "primaires ouvertes" le prouvent: avec de tels ennemis, il n'a pas besoin d'amis.

See you, guys.

Post-scriptum qui n'a rien à voir, comme dirait Delfeil de Ton: amis marketeux en recherche d'idées neuves, en ce BlogDay je vous invite à aller faire un tour chez François Laurent

jeudi 13 août 2009

Aung San Suu Kyi, surmoi des démocraties

C'est historiquement prouvé, les sanctions économiques ont sur les dictateurs un effet comparable à celui des bombardements aériens, fussent-elles, comme ces derniers, "ciblées": nul, voire contre-productif dans certains cas. D'abord parce qu'elles ne sont jamais appliquées par tout le monde, ensuite parce que quel que soit leur degré de précision, les bénéfices pécuniers qu'elles entament éventuellement sont peu de chose en regard de l'absolue jouissance que peut conférer le pouvoir absolu. Enfin parce que leurs potentiels dommages collatéraux, à l'instar encore une fois des bombardements aériens, sont plus souvent pour la gueule des victimes des dictateurs que pour celle de leurs complices.
L'ex-Birmanie n'infirme pas cette hypothèse, où on vient de "neutraliser" une fois encore Aung San Suu Kyi au moyen d'une triste farce judiciaire. Ca provoque, comme on dit, "un tollé au sein de la communauté internationale" et on parle de "durcir", de "cibler davantage" des sanctions économiques: le Conseil des Ministres de l'Union Européenne, dans un communiqué, entend ce jour s'en prendre aux "magistrats responsables du verdict [qui seront] ajoutés à la liste actuelle des personnes et entités faisant l'objet d'une interdiction de voyage et d'un gel de leurs avoirs". Amusant, au demeurant: jusqu'à quel point un magistrat peut-il bien être "responsable" d'un verdict, au Myanmar, lorsqu'il s'agit d'Aung San Suu Kyi? Par ailleurs ça gagne combien, un juge, dans ce pays? Assez pour posséder des "avoirs" dans une banque européenne ou voyager à l'étranger plusieurs fois par an? Fichtre, ça vaut le coup de faire des études de Droit, là-bas... Quoiqu'il en soit ces mesures vont très probablement glisser sur la volonté des dirigeants birmans comme des savonnettes sur un poisson: Aung San Suu Kyi restera assignée à résidence aussi longtemps que cela leur sera nécessaire, point-barre. Inefficacité des sanctions, donc, par ailleurs confirmée par les opposants au régime d'après "Libération" du 11/08/09. Cela étant, les dirigeants occidentaux rivalisent d'éloquence dans l'expression publique de leur indignation, y compris les Français bien évidemment, statut auto-attribué de "patrie-des-droits-de-l'homme" oblige.
Mais quand bien même les sanctions économiques pourraient avoir un quelconque impact, il n'aura échappé à personne que le cas birman, c'est le bal des faux-culs. En effet, nonobstant le "tollé international", il y a deux mots que les uns et les autres refusent avec obstination de prononcer: pétrole et gaz. Nicolas Sarkozy, par exemple, a demandé que l'UE applique des sanctions «tout particulièrement dans le domaine de l’exploitation du bois et des rubis». Ah oui, tiens, bonne idée, ça va drôlement les faire bisquer, ça, les généraux de la junte. On pourrait ajouter: les boutons de culotte, les pignons de pin, les décapsuleurs, les framboises, les porte-serviette... Pourquoi s'arrêter au bois et aux rubis: n'importe quoi, du moment que ça ne sert pas à se chauffer, cuisiner, s'éclairer ou partir en week-end. Parce que bon, dans le cas particulier de la France il y a l'entreprise Total, très présente dans le pays d'Aung San Suu Kyi (la Fédération Internationale des Droits de l'Homme estime à 141 millions d'Euros par an les royalties versés par Total à la junte birmane). De même pour les Britanniques il y a BP, pour les Américains Exxon ou Chevron-Texaco mais au final, Total a en ex-Birmanie la plus grosse part du gâteau. Des sanctions, donc, d'accord, mais soyons sérieux, on a dit qu'on déconnait pas avec les cartables.
Bien sûr, on sent bien que ce déni a quelque chose de choquant, alors on se console comme on peut: on explique que si la France renonçait à ses investissements, la Chine prendrait le relais. Par ailleurs on déclare que Total, au moins, n'utilise pas de la main-d'oeuvre contrainte. Ces deux affirmations viennent d'un expert, à la fois de la diplomatie et des droits de l'homme: Bernard Kouchner qui, en 2003, rémunéré par Total, et au terme d'une étude approfondie sur place d'au moins une semaine, avait conclu que le champion du CAC 40 faisait les choses tout bien comme il faut.
Le cas particulier de Bernard Kouchner, tellement pathétique, est somme toute emblématique de la névrose qui tenaille les démocraties occidentales: une tension entre une libido faite d'appétits financiers et un surmoi droit-de-l'hommiste. Cette tension est singulièrement douloureuse dans le cas de l'ex-Birmanie, et tout particulièrement en France, à la fois leader des pourvoyeurs financiers de la dictature et notoirement grande gueule dès qu'il s'agit de parler des droits de l'homme.
Pour réduire cette tension, les démocraties occidentales ont a priori deux options: en faire un peu moins dans le discours droit-de l'hommiste ou à tout le moins ne pas en faire un marqueur identitatire (Etats-Unis, Grande-Bretagne...) ou ne pas prétendre au statut de "puissance" (Belgique, Suède...). La France en a choisi une troisième: supprimer le Secrétariat d'Etat aux Droits de l'Homme. Dès lors on peut, sans risque de cacophonie gouvernementale dans les médias, jouer sur tous les tableaux: sécuriser les profits de Total, souligner l'inanité des sanctions économiques en en proposant de particulièrement risibles, tout en hurlant sa colère de "patrie-des-droits-de-l'homme".
Le surmoi Aung San Suu Kyi - toutes ces photos à la une des journaux - peut bien se manifester, les démocraties occidentales devraient continuer à suivre leur libido. En France, en tout cas, on s'est trouvé une parole thérapeutique en béton: on se répète que les Chinois n'ont ni ces problèmes de surmoi, ni le contrôle du pétrole birman.
A bientôt

lundi 6 juillet 2009

Hénin-Beaumont, la ch'tite coalition

Il est un rituel fréquent lors des soirées électorales: quels que soient le scrutin et le résultat, les commentaires des parties prenantes peuvent laisser à penser qu'on a rejoué l'"École des fans" du défunt Jacques Martin - tout le monde a gagné, pas de perdant. La soirée qui a suivi la municipale partielle d'Hénin-Beaumont en est un exemple frappant: puisqu'au final 52% des électeurs auront choisi la liste "divers gauche" soutenue par le PS, le PC, l'UMP et j'en passe, on se félicite au sein de toutes ces formations du "sursaut républicain" ayant "fait barrage au FN". Puisque le FN a rassemblé 7 à 8 points d'électeurs en plus entre les deux tours (avec une participation en hausse), Marine Le Pen clame haut et fort que c'est un beau succès. Tout le monde est content, décidément les ch'tis savent s'y prendre pour engendrer la bonne humeur.
Oui mais bon, sans vouloir jouer les rabat-joie, il faut savoir garder la tête froide et se dire que, tout de même, quelqu'un a bien dû perdre, dans l'histoire: j'ai pour ma part tendance à penser qu'on a de bonnes raisons de sabrer le champagne, au FN.
Martine Aubry peut essuyer son front emperlé de sueur et dire que "la gauche a stoppé le Front National": elle évacue bien vite le fait que le candidat officiel du PS, dans le coin (à 1/2 heure de voiture de son fief Lillois), a longtemps été un type qui, à l'heure où j'écris, croupit en préventive. Par ailleurs Xavier Bertrand peut claironner haut et fort que la gauche a gagné grâce à l'appui de l'UMP, ce faisant cependant il jette un voile pudique sur les 4,3% recueillis par le représentant de sa formation au premier tour... C'est ça, le truc: ces trompettes sonnant la victoire "républicaine" sonnent faux, il y a comme une trouille bleue dans le timbre de ces voix soulignant la "sagesse" des Héninois. Cette fois, le boulet n'est pas passé loin.
Mais qu'est-il donc arrivé pour que dans cette ville la formation de Le Pen rassemble près d'un électeur sur deux? Pourtant, si j'ai bien tout compris les politologues et les sondeurs, le FN avait disparu. Eh oui le génial, le brillantissime, le formidable homme politique que la France s'est donné pour Président avait réussi un tour de force: par sa clairvoyance stratégique et son habileté tactique, il avait effacé Le Pen du paysage. Pfuuit, a p'us le vilain Nonoeil, dormez bien, braves gens. C'est au passé que l'on se devait de parler du Front National, soulignant ses déroutes à la présidentielle, aux législatives, aux régionales, aux européennes, comme autant de signes d'un déclin inexorable.
48% pour un parti en déclin, c'est beaucoup, tout de même. Mais alors quoi? On n'ose le penser... Le génial, le brillantissime, le formidable Nicolas Sarkozy se serait-il fourré le doigt dans l'oeil jusqu'au coude? Taratata, répondra l'UMP comme un seul homme, les 48% à Hénin-Beaumont, c'est la faute au PS - d'ailleurs le Nord-Pas-de-Calais est à la gauche ce que le XVIème arrondissement de Paris et les Hauts-de-Seine réunis sont à la droite, tout le monde vous le dira. Certes. Pourtant on s'interroge, on se demande pourquoi les Héninois, dégoûtés par la gauche, ne se sont pas jetés dans les bras de l'UMP...
Il y a que l'histoire de la "captation" du vote Front National par Nicolas Sarkozy est un mythe. Le candidat Sarkozy a laminé le candidat Le Pen car il est allé chercher les électeurs de ce dernier "avec les dents": et un Ministère de l'Immigration et de l'Identité Nationale par ci, et des expulsions de sans-papiers par là, et que je te ferme Sangatte, et que je t'ouvre les prisons à tout ce qui bouge, et pan sur la CIMADE, etc, etc... Sécurité-Identité-Immigration, qu'on se le dise, le FN n'avait plus le monopole de ces thèmes qu'une droite "décomplexée" allait agiter sans se gêner, tout en s'esclaffant d'une gauche empêtrée dans son "angélisme".
Oui mais voilà, ça marche un moment, les coups de menton et les moulinets avec les bras (dernier en date: la "mission d'information" sur le port de la burqa et du niqab) mais les fameuses "classes populaires" qu'on entend "reconquérir" ne sont pas aussi stupides qu'on l'espère à Neuilly-sur-Seine: quand le chômage frappe, encore et toujours, quand s'étale l'arrogance tapageuse de nantis qui prônent la "compétitivité", quand pour résoudre les problèmes économiques et sociaux on propose au "peuple" de travailler plus longtemps, même le dimanche s'il le faut et au salaire horaire d'un Roumain si possible, quand par ailleurs, comme c'est étonnant, les questions de "sécurité" s'aggravent visiblement, même si TF1 en parle moins, le "peuple" regarde ailleurs. L'hypothèque "PS-Canal-Historique" ayant été levée par le comportement désastreux de son éminence locale, seuls 4,3% du "peuple" se tournent vers l'UMP du magicien Sarkozy. 4,3% du "peuple", c'est un peu léger pour un truc baptisé "Union pour un Mouvement Populaire". Reste, dans le paysage, ô surprise, le FN, même si ce coup-là il fait patte de velours, même si à Hénin-Beaumont il avance sous les traits d'un p'tit gars du coin avec un prénom bien de chez nous (Steeve, avec deux "e" pour pas qu'on prononce "Stève", ce qui ferait un peu con). Épaulé, nonobstant, par une dame dont le patronyme la dispense d'en faire trop dans le registre "la France aux Français": elle n'a rien à dire, "Le Pen" c'est une image de marque, un "programme" implicite. Et ça marche. Il faudra jusqu'à l'intervention d'un éminent homme de culture local momentanément exilé aux Etats-Unis, Dany Boon, pour fermer, à l'arrache, les portes de la mairie à ce parti qu'on nous avait dit "Karcherisé", lui aussi.
De grâce, qu'on nous épargne les trémolos du "sursaut républicain". Quand la gauche est vermoulue et que la droite prend les gens pour des imbéciles, elles ont beau s'agréger dans une improbable ch'tite coalition, elles ne rassemblent qu'un électeur sur deux ou presque, pas de quoi pavoiser. Quant à la "captation du vote FN", elle est en train de rejoindre la "présidence du pouvoir d'achat" au rayon des entourloupes historiques.
Les faits ont la tête dure, alors un "sortez les sortants" qui sent bon son "Action Française" d'avant-guerre a de beaux jours devant lui. Bravo à tous.
Ciao, belli

vendredi 26 juin 2009

Michael Jackson est mort: même pas mal!

Je dois vous faire un aveu: il y a des moments où je me sens dans la peau d'un anormal. Par exemple, bien qu'appartenant au genre masculin au sein de l'espèce humaine, le spectacle footballistique suscite chez moi, au mieux, une indifférence polie. Ou bien encore, lorsqu'un 26 Juin 2009 le journal radiophonique du matin m'informe de la mort de Michael Jackson, j'ai beau me forcer, prendre du recul, l'énormité de l'événement ne me frappe pas au premier abord, voire même au deuxième. Ah bon, Michael Jackson est mort? Mais ça veut dire qu'il était vivant, alors? Ça c'est une nouvelle, pour le coup... Pour aggraver mon cas, alors que sur France Inter les commentateurs prennent une voix grave, que l'heure est à l'émotion, me revient immédiatement en mémoire une vieille blague:
Quelle est la différence entre un sac de supermarché et Michael Jackson? L'un est en plastique blanc et dangereux pour les enfants, l'autre sert à emporter les commissions.
C'est malin.
N'empêche qu'il faut me rendre à l'évidence: la mort de Michael Jackson est un événement visiblement planétaire, et pour cause: l'artiste était le premier (et sans doute le dernier) spécimen de chanteur pop totalement mondialisé. Sept-cent-cinquante millions d'exemplaires de l'album "Thriller" vendus dans le monde, excusez du peu. Du coup, on peut dire que sa mort marque symboliquement la fin d'une industrie désormais officiellement sinistrée, celle du disque.
De Los Angeles à Pékin, de Stockholm à Cape Town, à l'instant où j'écris des millions de fans se recueillent, prient, chantent, allument des bougies, que sais-je encore. On n'est même pas certain que Jean-Paul II a eu droit à autant de ferveur (mais bon, en même temps, ce n'est pas moi qui en ferai un fromage).
Un succès planétaire, une disparition dont l'impact est planétaire, c'est logique. Mais pourquoi donc ça ne me fait rien, à moi? Pourtant, en 1983, à la grande époque du phénomène, j'avais vingt ans...
Il y a qu'en ce temps-là - et aujourd'hui encore - mes oreilles vibraient au son du "Clash", de "Siouxsie & the Banshees" et de plein d'autres choses encore, mais surtout pas à celui de ces constructions funkoïdes débitées par un improbable sous-produit Motown dont déjà, à l'époque, on se sentait obligé de vous dire que "oui, mais quel danseur". Michael Jackson était partout, sur toutes les couvertures de magazines, embusqué derrière le moindre écran de télé, débité au kilomètre par les toutes nouvelles radios "libres" gavées de pub genre NRJ, impossible d'y échapper.
Il y a qu'en ce temps-là, déjà ostensiblement vieux con avant l'heure, les couinements de belette à la queue coincée sous un rocher qui ponctuent "Billie Jean" avaient le don de m'exaspérer au plus haut point.
Il y a qu'en ce temps-là, la déferlante Michael Jackson ressemblait, dans le domaine de la musique, à ce qu'avait été celle de Coca-Cola dans celui des boissons quelques trente-huit ans plus tôt: l'ubiquité comme argument de vente, l'"évidence" de la nécessité de consommer, sous toutes ses formes, une Amérique de pacotille, en l'occurrence un Noir-pour-de-faux. "Ce siêcle avait deux ans, déjà Napoléon perçait sous Bonaparte", écrivait Victor Hugo. En 1983, le Reagano-Thatcherisme avait deux ans, déjà les "années fric" perçaient sous Mitterrand. "Années fric" dont le succès de Michael Jackson constituait un symptôme.
Mitterrand, tiens, justement, parlons-en. Ce qu'il y a de bien, avec le Sarkozysme en marche, c'est qu'il ne se passe pas de jour sans que le Président ou l'un de ses proches ne sorte une énormité: vingt-quatre heures à peine après sa nomination, le tout nouveau Ministre de la Culture, le vibrionnant neveu de "Tonton", déclare sur Europe 1 à propos de la mort de la star: «On a tous un peu de Michael Jackson en nous».
Et bien parle pour toi, cher Frédéric. Moi j'ai beau chercher, je ne trouve pas et je l'affirme haut et fort: pas l'ombre d'un quart de poil de Michael Jackson en moi. D'abord je danse comme un fer à repasser, ensuite mon nez et ma couleur de peau sont d'origine, enfin je suis quasiment certain d'avoir plus de neuf ans d'âge mental. Parce que bon, faudrait pas nous faire, avec Michael Jackson, le coup du Duc de Guise ("Il est plus grand mort que vivant"): n'oublions pas que le gentil Michael déclarait à qui voulait l'entendre qu'il rêvait d'être Peter Pan. Star globale ou pas, tout porte à croire que la célébrité disparue était con comme une valise sans poignée. N'oublions pas non plus les vilains soupçons, jamais franchement éliminés, de tripotage de gamins.
Ironie des temps: l'"icône planétaire", symbole incarné d'une certaine forme de mondialisation, celle du fric vite amassé par le "one size fits all", avait franchement du jeu dans la direction.
La mort d'un homme n'est jamais drôle, celle de Michael Jackson ne me fait pas rire. Mais quitte à m'isoler du genre humain, si j'en crois certains titres de médias me sommant d'agréer à la nature mondiale de l'événement, la vérité m'oblige à le dire: cette mort-là, somme toute, je m'en tape.
A bientôt