vendredi 29 janvier 2016

Enfin seuls

Bon, ben ça, c’est fait. Les couleuvres qu’on lui proposait à chaque repas s’étant, avec l’affaire de la déchéance de nationalité, transformées en boa constrictor, Christiane Taubira a fini par claquer sa démission du gouvernement. Exit, donc, la dernière personnalité franchement progressiste de cet aréopage « en responsabilité », comme ils disent.

Restons lucides: si cette démission provoque un « ouf » de soulagement tout aussi bruyant chez les partisans que chez les détracteurs de la désormais ex- Garde des Sceaux, il serait naïf de n’y voir qu’un sursaut moral dénué de tout calcul. En quittant le bateau, Christiane Taubira se préserve un avenir politique à gauche - à tout le moins à la gauche du gouvernement actuel, elle « prend date ». Mais calculé ou pas par l’intéressée, cet événement met la touche finale à la plus remarquable des réalisations de François Hollande: la dé-construction, pour un bon moment, du concept de « gauche de gouvernement ».

Nous étions quelques-uns, avant 2012 - pour tout dire, une majorité parmi les électeurs de gauche - à imaginer, comme alternative au cirque Sarkozy, une politique visant à davantage de justice sociale, mariant le souci de la régulation (notamment à but écologique) et une intelligence de l’économie de marché, une politique revalorisant la dépense publique en la rendant plus efficace, une politique réhabilitant l’impôt en le rendant plus lisible et plus juste, bref, une politique de gauche. Et donc à souhaiter l’arrivée au pouvoir d’une « gauche de gouvernement » social-démocrate et Européenne, écologiste et progressiste, sans complexes vis-à-vis des vociférateurs trotskistes, communistes, et autres. Mais de renoncement en humiliation - la capitulation sans conditions devant les « nains de Bruxelles » ou face aux mouvements des « pigeons » ou des « bonnets rouges », de paresse politique (pas de réforme de l’impôt sur le revenu) en trahison pure et simple (le « pacte de responsabilité ») , François Hollande a réussi, en moins de quatre ans, à annihiler pour longtemps cette aspiration. De fait, une grande partie des électeurs partageant cette vision s’abstiennent ou changent de crémerie, le parti socialiste n’est plus qu’une machine qui tourne à vide tandis que communes, départements, régions basculent à droite ou à l’extrême-droite.
Martine Aubry, suite aux résultats calamiteux des élections de Décembre 2015 (élections en vue de pourvoir les assemblées de tout aussi calamiteuses régions, soit dit en passant) a fait remarquer: « Sarkozy a tué la république, nous avons tué la politique ». Si le premier terme de cette sentence est sans doute excessif - vu notamment la médiocrité du bonhomme, le second est parfaitement juste: le gouvernement « socialiste », par ses actions et son inaction, a démonétisé pour un bon moment en France l’idée d’une alternative non-marxiste et non-souverainiste au néo-libéralisme et à la financiarisation de l’économie. Et donc, l’idée même d’une l’alternance démocratique qui ne soit pas qu’un changement de casting. De fait, l’idée de « gauche de gouvernement » ne correspond plus à rien dès lors qu’un gouvernement de gauche pratique une politique de droite - n’était, et contrairement à la droite, la volonté de plus ou moins préserver l’emploi public, enfin, pour le moment.


Considérer ces renoncements comme une fatalité, c’est à la fois accréditer la thèse thatchérienne  du « TINA » (« There is no alternative ») et donner raison à l’extrême-gauche (les sociaux-démocrates ne sauraient être que des « sociaux-traîtres »), en d’autres termes c’est faire plaisir à beaucoup d’imbéciles. Nous nous en garderons, donc, et ne saurons voir dans le « Hollandisme » qu’un projet politique particulier, distinct d’une authentique politique de gauche.

Quel est-il, ce projet? Sa finalité est profondément conservatrice: assurer la pérennité d’une oligarchie nationale - grands patrons, banquiers, hauts fonctionnaires - face aux aléas de la mondialisation, d’une part, face à une perte d’influence liée à l’autonomisation de la société, d’autre part. Par « autonomisation de la société », j’entends des phénomènes tout aussi divers que la localisation de l’économie (circuits courts, auto-suffisance énergétique…), la prise de conscience d’histoires collectives distinctes, la multiplication des « initiatives citoyennes » (pétitions, « ZADisme », actions politiques hors-partis) ou les nouvelles formes d’échange que permet le numérique.
Dans le cadre de ce projet, l’Europe est un moyen, non un but, pour autant qu’elle ne remette pas en cause les Etats-Nations en tant que cadre politique - cadre consubstantiel de ce pouvoir oligarchique - en ce qu’elle offre un espace d’expansion à ses acteurs. Accessoirement, l’Europe est également une excuse commode à tous les renoncements: par exemple, aucune mesure à ce jour n’a été prise à l’encontre des produits financiers dérivés, notoirement nocifs. On accusera les « blocages au niveau européen », alors qu’en vérité c’est le lobby des banques françaises, leaders mondiales sur ce type de produits, qui a tout fait pour que les représentants français s’y opposent…

Ce projet suppose également une « neutralisation » du politique en tant que facteur d’incertitude: tout comme en matière financière, la prévisibilité est essentielle. Cela étant, l’alternance est possible et en l’occurrence, le pouvoir « Hollandiste » est sérieusement menacé par ce qu’on appelle la « droite parlementaire », dont la plupart des acteurs partagent ce projet de défense de l’oligarchie nationale. On s’en distinguera donc en prônant un certain libéralisme moral et en se détournant avec mépris des questions « identitaires »: le débat politique sera « neutralisé » en ce sens que ne seront remis en question ni le pouvoir oligarchique ni les « réformes nécessaires » accompagnant son maintien dans une perspective néo-libérale. Dans ce contexte, la nomination d’un Manuel Valls à Matignon - insulte s’il en est aux électeurs de gauche ayant participé à la « primaire » en 2011 - et celle de l’énergumène Macron à l’Economie, autre insulte - ne sont que des symptômes de ce projet politique qui, précisément, affiche le plus souverain mépris pour les « naïfs » qui croient aux vraies alternances.

Après les départs de Cécile Duflot, d’Arnaud Montebourg et de Benoît Hamon, ne restait au gouvernement Valls comme personnalité de gauche un tant soit peu crédible que Christiane Taubira. Elle jouait certes un rôle important dans le dispositif « Hollandiste » - manifester son inscription dans une gauche morale, humaniste - mais, sur le fond, elle posait problème: Hollande étant très occupé à courtiser les électeurs de centre-droit voire de droite (la tactique de la « triangulation » ), la présence de cette femme commençait à faire désordre. Sa démission est donc une aubaine, le gouvernement est désormais véritablement homogène.

Dégager Taubira, ça, c’est fait, enfin seuls.

Des esprits chagrins remarqueront que cette « normalisation » (au sens soviétique du mot) de la « gauche de gouvernement » n’est pas pour rien dans la montée du Front National et le déploreront. Oui mais justement: pour avoir une chance de se maintenir au pouvoir - et donc mobiliser le « peuple de gauche » - le « Hollandisme » n’a qu’un espoir, celui d’apparaître comme un rempart contre Marine Le Pen. Pour cela, il convient de ne laisser aucun espace politique entre lui et le FN. Or une Christiane Taubira permettait à une certaine forme de contestation de droite (critique du « laxisme », sans oublier les hurlements des demeurés de la « Manif pour Tous ») de se cristalliser et donc d’exister.

Dans un sketch de 1978 intitulé « Le candidat des cons », Patrick Font déclamait « Je ne veux pas le pouvoir pour le pouvoir, mais le pouvoir pour pouvoir… pouvoir ». En 2011 puis en 2012, j’ai cru voter pour le candidat de la gauche du possible, pour le candidat des sociaux-démocrates assumés. Pas pour un gros malin qui ferait à peu près le contraire de ce qu’il avait dit puis jonglerait pour « pouvoir… pouvoir ». En fait, je crois bien que j’ai voté pour le « candidat des cons ». Il n’y a pas que moi, remarquez.


Ciao, belli

lundi 5 octobre 2015

Défroqué Pride

Horreur et putréfaction! Abomination de la désolation! Un haut dignitaire religieux polonais vient de faire son « coming out » - il est homosexuel et vit avec un homme depuis des années. Ni une, ni deux, le Vatican entreprend d’éjecter la brebis galeuse vite fait bien fait de son troupeau. Satan l’habite, sors de ce corps, Elton John!

Certes, les histoires de curés à la soutane entre les dents sont aussi vieilles que l’instauration du célibat des prêtres, et les cas de défroqués sont légion, si on considère l’histoire de l’Eglise romaine depuis ses origines. Mais on ne peut s’empêcher de déceler de l’inédit dans cet événement.
Le personnage, tout d’abord. Mgr Krzysztof Olaf Charamsa fait partie depuis un moment de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, autrefois dénommée le Saint-Office, une entité qui descend en droite ligne de la « Sainte Inquisition ». L’homme nous avoue aujourd’hui que bon, il y était mal dans ses pompes, tant y fleurit l’homophobie… Sans blague? Un peu comme si un Juif allemand, en Mai 1945, avait publiquement déclaré:« Pfou, toutes ces années passées au parti national-socialiste, j’vous jure, c’était pas facile tous les jours, pas mécontent que ça s’arrête… ».

Le contexte, ensuite: l’histoire se passe en Pologne, contrée qui est au catholicisme ce que la Silicon Valley est à la technologie numérique. En Suisse, en France, aux Pays-Bas ou en Allemagne, pays depuis longtemps travaillés par le mécréance ou, pire, par le protestantisme, passe encore, mais en Pologne, tout de même…

Le moment, enfin: ce « coming out » survient juste avant l’ouverture d’un synode convoqué par le pape François sur les questions de la famille. On sait ledit pape partisan d’une évolution des positions de l’Eglise sur les questions « sociétales » - possibilité de  mariage religieux pour les divorcés, par exemple - hypothèse d’évolution que les fractions les plus conservatrices de l’Eglise romaine réfutent avec acharnement. Alors cette histoire survient comme une mouche chez un crémier, elle risque d’entamer la sérénité des débats, comme on dit. La question c’est: à qui profite le « crime »? Aux conservateurs, qui pourront dire: « Voyez, même l’Eglise polonaise part en sucette, tout fout le camp, il est temps de remettre de l’ordre »? Ou aux autres, qui pourraient arguer que cette affaire remet à tout le moins la question du célibat des prêtres sur le tapis - sinon celle de « l’amour contre nature »? C'est apparemment la seconde option qui a la préférence de l'intéressé: «Je souhaite que le synode affronte la question des fidèles gays et de leurs familles. Si j’ai décidé de parler maintenant, c’est parce que je craignais que ce ne soit pas le cas. La question avait disparu de toutes les déclarations officielles.» Dont acte.



De l’inédit, donc. Cela étant, cet événement nous renvoie également à deux considérations qui n’ont rien de nouveau:
  • La première, c’est une confirmation de l’historique et universelle imbrication du fait religieux et du mensonge. Krzysztof Olaf Charamsa  dans son « coming out », se pose en victime: il a souffert, toutes ces longues années, de ne pouvoir affirmer à la face du monde la vérité de sa vie. Soit. Mais bon, pourquoi n’a t-il pas démissionné de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, lieu entre tous de l’intolérance obtuse au sein de l’Eglise catholique? Pour la gamelle? Parce que le « job » était prestigieux? Il y a entendu nombre de propos homophobes, déclare-t’il. Mais qui nous dit qu’il n’en a pas lui-même tenu, histoire de donner le change? Au mieux, Krzysztof Olaf Charamsa est une version catholique-romaine du dédoublement de personnalité - Docteur « J’encule » et Mister « Aïe » - au pire, ce monsieur est un hypocrite de dimension pyramidale
  • La seconde, c’est ce que cette histoire nous dit de la façon dont les autorités catholiques distinguent ce qui est moralement intolérable de ce qui l’est moins. Durant très longtemps, des évêques de par le monde ont systématiquement couvert les prêtres pédophiles - avec l’assentiment implicite du Vatican, jusqu’à très récemment. Combien de temps s’est-il passé avant que les salopards qui ont bousillé des gosses pour le restant de leur vie ne soient officiellement et publiquement réprouvés par l’Eglise? Des décennies! Ici, en moins de vingt-quatre heures, le compte de Krzysztof Olaf Charamsa est réglé. D’un côté une violence exercée sur des enfants, de l’autre une relation consentie entre adultes. Au final, pour les autorités de l’Eglise catholique, il aura été à l’évidence plus urgent de traiter la seconde que la première


Ce « coming out » serait somme toute un événement assez baroque s’il ne nous rappelait, au passage, l’absolue nécessité de tenir à bonne distance les tenants de la religion, de toutes les religions, lorsqu’ils entendent réguler moralement des sociétés entières. Quant à l’Eglise catholique elle devrait, en toute honnêteté, à son mantra « Jésus est Amour » ajouter « Encore que, faut voir ».

See you, guys

jeudi 17 septembre 2015

Dommage collatéral

Il y a un peu plus de quarante ans (1973), le romancier Jean Raspail publiait un best-seller, Le Camp des Saints, vision apocalyptique d'un Occident submergé par le déferlement non-violent d'une masse humaine à la peau plus ou moins sombre. Ce roman a connu un "revival" il y a quatre ans -  phénomène dûment signalé sur ce blog (repris sur Rue89). Résumé : l'auteur imaginait l'embarquement, sur des rafiots pourris, de centaines de milliers puis de millions d'Africains, d'Indiens, d'Arabes avec pour destination les côtes européennes - singulièrement celles de la Côte d'Azur française. Dans la foulée, aux Etats-Unis, les Noirs sortaient de leurs ghettos et s'installaient en masse dans les quartiers de Blancs. S'ensuivait une désagrégation rapide des nations occidentales, tétanisées par leur compassion et leur mauvaise conscience (post-coloniale, anti-raciste) - compassion et mauvaise conscience alimentées par une noria d'intellectuels de gauche contrôlant les médias - et incapables de prendre la moindre mesure pour endiguer ce flot humain. Seuls quelques vieux briscards (les "saints"), retranchés dans un mas provençal (le "camp"), se lançaient dans un "baroud d'honneur" en dégommant à coup de fusil de chasse les intrus - avant d'être neutralisés par la masse des "non-blancs".
Personne ne serait étonné d'apprendre que, compte tenu de l'actualité, ce roman ne connaisse une nouvelle vague d'engouement. Et, à vrai dire, le propos de ce livre, dont on ne doute pas qu'il soit considéré par certains comme prémonitoire (Marine Le Pen invite aujourd'hui les Français à le "lire ou relire") est un concentré du fantasme du "grand remplacement", une version chimiquement pure de la vision d'une Europe blanche et chrétienne menacée démographiquement et culturellement par les masses du tiers-monde. Depuis 1973 s'est, de surcroît, greffée la peur d'un Islam vécu comme "conquérant". 

Sauf que: prémonitoire, mon cul.

En effet, en admettant que l'afflux actuel vers l'Europe de migrants venus d'Afrique, d'une part, du Moyen-Orient en feu, d'autre part, ressemble à un commencement du scénario imaginé par Jean Raspail, ce n'est pas à un amollissement généralisé que l'on assiste mais, au contraire, à un durcissement tous azimuths, une crispation "identitaire" que signale la montée de partis ou mouvements nationalistes en Europe, du Front National en France à Jobbik en Hongrie en passant par PEGIDA en Allemagne, le Vlaamse Belang en Belgique, Aube Dorée en Grèce, etc. Sans oublier, de l'autre côté de l'Atlantique, le succès d'un Donald Trump qui prétend renvoyer au sud du Rio Grande quelques 11 millions d'immigrants mexicains. Bref, les "saints" sont maintenant suffisamment nombreux pour que leurs "camps" respectifs s'agrègent en un archipel du goulag tentaculaire, à l'échelle de l'occident tout entier.
Et pour le coup, si amollissement il y a du côté des dirigeants et des élites, c'est face à cette crispation généralisée, non face à "l'invasion" des immigrants. A tel point qu'on voit un Michel Onfray, historiquement de gauche, reprendre à son compte l'argument des "peuples" trahis par les "élites", et singulièrement sur la question de l'immigration. Cet "air du temps" est vivement combattu par un certain nombre d'intellectuels "restés de gauche" - voir l'intéressante réponse à Michel Onfray par Laurent Joffrin dans "Libération".

Les dirigeants et, au delà, les "sachants" européens sont bien, quoi qu'il en soit, sous l'effet d'une  sidération, incapables d'inventer et, surtout, de mettre en valeur, un moyen-terme entre l'irréaliste fermeture absolue des frontières et le naïf et irresponsable laisser-faire. Un moyen-terme -  "a nice average", comme disent les Américains - qui ne saurait s'inventer que collectivement, à l'échelle européenne (ne serait-ce que pour des raisons pratiques): or l'Europe est précisément en panne de pensée collective, ou plus exactement de pensée politique.

Lorsque les uns ou les autres (dont votre serviteur) s'émeuvent des déferlements de haine et de bêtise - incendies de mosquées, cimetières profanés, propos de bistrot tenus par des élus ou des stars médiatiques, etc... - qui accompagnent la montée des "fronts nationaux" en tout genre et de toute origine, il convient, une fois l'émotion passée, de se demander ce qui, fondamentalement, sous-tend cette montée incontestable de l'intolérance et du racisme ou, plus exactement, de l'effondrement des digues qui naguère continrent cette intolérance et ce racisme.

Sans chercher trop loin ni trop longtemps: depuis le début des années 90 s'est amorcée une construction européenne exclusivement consacrée à la mise en place d'un marché, d'une Europe où le libre-échange constitue l'alpha et l'oméga du bonheur des peuples et organisant, de facto, la concurrence sociale et fiscale de tous contre tous. Dans ce "meilleur des mondes", bien évidemment les nations et leurs oripeaux s'effacent (personnellement je ne saurais m'en plaindre) mais, surtout, le politique est une incongruité face aux "nécessités" économiques et financières (équilibre budgétaire, minimalisation de la fiscalité directe, "liberté" des entreprises) - qu'on se souvienne par exemple de l'effroi suscité par les velléités d'Alexis Tsipras de s'en remettre à un référendum sur la question du règlement de la dette grecque.

Or c'est bien cette négation du politique, dans sa dimension économique et sociale, qui pose problème: lorsqu'il est signifié aux citoyens Slovaques, Français, Hongrois, Grecs, etc. que désormais il n'y a plus de débat qui tienne quant à, par exemple, la nature re-distriburice de l'impôt (elle doit tendre vers zéro, voilà ce qui est "nécessaire"), et que lesdits citoyens sentent confusément que, quand même, il y aurait lieu de débattre de ce genre de questions, ça coince. Surtout lorsqu'on se trouve à subir personnellement les effets du dumping social. Du coup, le bel idéal européen (la paix et la coopération entre des peuples qui se sont étripés pendant des siècles) en prend un sérieux coup dans la gueule. Et le politique qui, comme la nature, a horreur du vide, revient en force. Mais sous une forme expurgée, simplifiée, caricaturale, qui voit le débat s'organiser autour de questions purement sociétales (le mariage homosexuel, par exemple) ou, surtout, pour revenir à nos moutons, autour de questions "identitaires". Puisqu'on n'a plus le droit de parler d'économie, parlons de nos croyances, voire de nos couleurs de peau. Et, du coup, de la question de l'afflux de migrants. Mais parlons-en entre nous, dans nos petites nations, avec notre "héritage", notre "identité". Et si on parle d'économie, n'envisageons que de renverser la table (sortie de l'Euro).
Le contrôle des flux migratoires par les citoyens eux-mêmes

Tant que les dirigeants européens bloqueront, avec l'assentiment et sous la pression des milieux économiques et financiers, les débats autour de la répartition des richesses, des avantages et des inconvénients du libre-échange, de la dépense publique, ils se condamneront à subir les pulsions national-identitaires de leurs pays respectifs. Et à rester dans l'impuissance face à, par exemple, la question des migrants. Ou, en d'autres termes, dans l'incapacité de faire de la politique européenne

Mais si ça se trouve, le pire, c'est qu'il est bien possible que ça les arrange: la pensée façon Raspail ne serait, au fond, qu'un dommage collatéral qu'il est plus confortable de vilipender moralement que de traiter sur le fond. Tant pis pour nous.

See you, guys.

lundi 29 juin 2015

Frouze-bashing in Romandie

P.L.G.P.P.P.U.R.: plein la gueule, pour pas un rond.


On sait la difficulté qu'a la France à se vendre, nonobstant ses cosmétiques, la tour Eiffel, le Mont-Saint-Michel et le Gevrey-Chambertin. La compétitivité, on appelle ça. N'eût été l'adoption par le Ministère français des Affaires Etrangères d'une ligne "dure" ou à tout le moins pinailleuse à l'égard de l'Iran, n'eût été le voile pudique jeté par la "patrie des Droits de l'Homme" sur ce blogueur condamné au fouet et ces dizaines de décapités en quelques mois, n'eût été l'aveuglement volontaire d'un pays en guerre contre les terroristes jihadistes vis-à-vis de leurs principales sources d'inspiration sinon de moyens financiers, n'eût été tout cela, donc, Serge Dassault aurait toujours pu se l'arrondir pour vendre ses "Rafale" aux Saoudiens et faire en sorte que les Qataris en financent l'achat par l'Egypte.

La France a souvent du mal à se vendre par contre les Français, eux, apparemment font vendre, en tout cas par ici. Qu'on en juge par la dernière "une" du magazine "L'Hebdo", un des principaux titres d'actualité en Suisse Romande:

P.L.G.P.P.U.R., de fait, pour votre serviteur et nombre de ses amis. Pour ce qui me concerne, j'en ai déjà parlé ici, je me sens Français a minima: dès lors, limite "même pas mal" en découvrant cette couverture. N'empêche que jusqu'à ma naturalisation, je détiens exclusivement un passeport français, et il n'y est pas spécifié que mon niveau de patriotisme hexagonal est absolument nul. On est, parfois, ce que les autres voient en vous, du coup mis dans le même panier que des gens comme Michel Sardou, Patrick Sébastien ou Jean-François Copé. Donc, quelque part, cette "une" tapageuse m'interpelle, comme on dit. Elle me rappelle, au cas où je l'aurais oublié, que je ne suis pas d'ici, nonobstant les treize années passées sur ce territoire, les impôts versés à plein tarif et... mon abonnement à "L'Hebdo". "Au secours! Mon abonné / Mon contribuable est français (jamais de majuscule quand c'est un adjectif, les gars)".

Passé la "une", que découvre-t'on dans ce "guide de survie à l'usage des Suisses"?
  • Pour l'essentiel des anecdotes glanées auprès de citoyens helvétiques se plaignant des "frouzes", comme on dit par ici, principalement dans l'environnement professionnel: les managers Français sont obsédés par la hiérarchie, se co-optent entre diplômés de la même école, parlent trop pour dire trop peu, sont trop théoriques et pas assez pragmatiques, fonctionnent exclusivement à l'autorité avec leurs subordonnés suisses. Jusque là, il y a du vrai. Encore que ça coince à deux niveaux: d'une part ces témoignages (sous couvert de l'anonymat, cela va de soi) présentés comme une "enquête" ont la même valeur informative que les fameux "micro-trottoirs" dont usent et abusent les médias audio-visuels, c'est-à-dire nulle. D'autre part on n'y évoque pas les cas inverses, plus que fréquents, où lesdits Français ont pour supérieur hiérarchique un Suisse. Pas d'"enquête" de ce côté, par manque de place, peut-être? Là où ça devient complètement con, c'est lorsque les "témoins" nous assènent que les Français perdent leur temps en réunions et qu'ils attachent davantage de valeur au comportement (la gueule, la forme) qu'aux compétences professionnelles (les tripes, le fond). Alors là je ris: moi qui fréquente une multinationale depuis de nombreuses années, peuplée de Grecs, de Russes, de Turcs, d'Allemands, de Suisses, d'Américains et j'en passe, et même de Français, je peux affirmer sans autre (c'est du Suisse Romand) que ces deux travers sont tout simplement universels, tant il est vrai que la bêtise managériale à la "Dilbert" n'a pas de frontières
  • En sus, quelques réflexions moins lapidaires, soulignant la relation ambigüe qu'entretiennent les Suisses Romands avec leurs voisins. Pour les Romands, minoritaires dans leur pays (20% de la population environ), la France fonctionne parfois inconsciemment comme un Hinterland linguistique les renforçant face aux Alémaniques qui, eux, se tamponnent généralement de l'Allemagne comme de leur premier Rösti. Et puis, surprise surprise, un élément scientifique, le seul dans ce dossier: une docteure en sciences sociales de l'Université de Lausanne a démontré, dans sa thèse (fondée sur une enquête auprès de plus de 1 600 employés), que "les employés français et allemands, perçus comme ultra-compétitifs, subissent plus d'incivilité de la part de leurs collègues suisses que les personnes d'Europe du Sud ou de l'Est". Tiens, tiens. Le tout se conclut par des bouts d'entretiens avec quelques Français exerçant des responsabilités dans la région comme Jean-Yves Marin, Directeur du musée d'art et d'histoire de Genève, tempérant plus ou moins les remarques de l'"enquête" centrale du dossier
Au final, donc, sur le fond, un contenu dans l'ensemble plus modéré que la "une" du magazine ne le laisserait supposer. Deux remarques, cela étant:
  1. "L'Hebdo", titre plutôt progressiste, ne se serait pas permis de titrer "Au secours! Mon voisin (...) est un migrant (portugais ou espagnol, français ou allemand, équatorien ou albanais, maghrébin ou africain)". L'aurait-il fait qu'il se serait pris une volée de bois vert et sans doute une vague de procès, direct. Taper sur les Français, en revanche, ça joue (encore du Romand). Pourquoi? Sans doute parce que, sans trop le dire, on pense que les Français sont représentants d'une "grande puissance" (tout est relatif) qui peuvent encaisser, au même titre que les Etats-Uniens se fichent (a priori) d'être traînés en "une" dans la boue par un média Costaricain. C'est bien pour cela qu'on n'y cite que des exemples de Français supérieurs hiérarchiques, tout bien réfléchi
  2. "L'Hebdo" le dit lui-même dans son dossier: "la francophobie (...) glisserait parfois vers le racisme pur et simple". C'est peut-être vrai, moi j'en doute, en tout cas c'est bien sur une telle "francophobie" qu'ont parié le concepteur de la couverture et les directeurs du journal, non? Alors c'est bien joli de jouer les vierges effarouchées en pages intérieures tout en pondant une "une" digne d'un supporter de football. Ah, pardon... C'est du second degré, de l'humour, c'est ça? Seulement personne n'est officiellement informé que les "unes" de l"L'Hebdo" sont systématiquement à prendre au second degré (pas plus que celles du "Point", de "L'Express" ou de "L'Obs" chez les "frouzes"), n'est pas "Charlie-Hebdo" qui veut. Moi je dis: bande de faux-culs
La France se vend souvent mal mais les Français, en Suisse, font vendre. Et puis quoi?

Au besoin, ce genre d'événement peut rappeler aux Français qui l'oublieraient qu'ils ne sont pas nécessairement les "gentils" universellement appréciés qu'ils pensent parfois être. Blague belge: "Vous connaissez la différence entre les Français et les Allemands? Et bien les Allemands, on ne les aime pas non plus, mais ils le savent". P.L.G.P.P.U.R., mais des fois ça fait pas de mal. Ca remet l'église au milieu du village, pour finir sur une touche définitivement romande.

A bientôt, et tout de bon!

mercredi 24 juin 2015

Le Vieux Kroumir et le Poisson Rouge

Se compter. Façon baroud d'honneur, Le Pen père appelait hier les adhérents du FN à boycotter la consultation prévue par sa fille, dont l'objectif central est de faire valider par les frontistes de base l'escamotage en cours d'un paternel devenu encombrant, en l'espèce la suppression du titre de "Président d'Honneur" dévolu audit paternel. Avec un peu de chance, se dit-il, la participation des adhérents à cette consultation n'atteindra pas des scores soviétiques, il pourra donc clamer que les non-participants ont répondu à son appel et donc, le soutiennent.
C'est malin, somme toute, on se demande pourquoi, par exemple, plutôt que de se fatiguer à présenter des candidats à des élections - auxquelles ils ne croient pas - pour obtenir des résultats ridicules, les trotskistes de Lutte Ouvrière n'appellent pas bruyamment au boycott des élections "bourgeoises": ils pourraient revendiquer les scores obtenus par l'abstention, qui par ailleurs ne cessent de croître. Passons.
A l'origine de cette "chronique d'un parricide annoncé" il y a, on le sait, les propos tenus il y a quelques temps par Jean-Marie Le Pen lors d'une interview à l'hebdomadaire "Rivarol": il y persistait et signait sur son fameux "détail", réitérait sa sympathie à l'égard de la France de Vichy, rêvait à voix haute d'une Europe "boréale" (comprenez: blanche) grâce à l'alliance avec la Russie de Poutine, entre autres. Propos considérés comme inacceptables par sa fille, tout à son entreprise de nettoyage de la façade du parti.
Mais dans cette affaire, le plus saillant n'est pas ce conflit familial et les analyses freudiennes de bistrot qu'on élabore volontiers ici et là à propos de cet affrontement: le plus marquant, c'est ce qu'il nous dit de la mémoire en politique et de la façon de l'aborder.

Jean-Marie Le Pen est une synthèse historique à lui tout seul. Il a accompli l'exploit, depuis 1972, d'agréger autour de sa personne la quasi-totalité des chapelles et groupuscules de l'extrême-droite française: nostalgiques de Vichy, voire de l'"Europe nouvelle" façon swastika, rescapés revanchards des batailles perdues de la décolonisation, catholiques intégristes à poil ras, croisés de l'Occident genre John Wayne dans "Les bérets verts", ex-poujadistes... Bref, un rassemblement de cocus de l'Histoire, si on considère le niveau de frustration et de colère que les uns et les autres ont, à des titres divers, dû ressentir entre 1945 et aujourd'hui devant l'évolution du monde en général et de la France en particulier. En tant que tel, il représente et revendique toutes ces strates historiques - y compris un tropisme antisémite.
Sa fille Marine, au contraire, se situe résolument dans un éternel présent et se contrefout - sincèrement, n'en doutons pas - du fait que De Gaulle ait laissé fusiller Brasillach en 1945 et parlé de l'auto-détermination des Algériens en 1961, pour ne prendre l'exemple que de ces deux marqueurs symboliques. Qu'est-ce donc que la fameuse entreprise de "dé-diabolisation" du FN sinon l'effacement de toute historicité, de toute mémoire du parti qu'elle dirige? De fait, en contraste flagrant avec le Front National de papa - vieux kroumir pétri d'Histoire - celui de sa fille a une mémoire de poisson rouge et il voudrait nous faire croire qu'il ne vient historiquement de nulle part.

Par ailleurs, tout porte à croire - notamment son pseudo "voyage officiel" en Israël lors de la campagne présidentielle de 2012- qu'elle cherche à se rapprocher de la fraction la plus extrémiste des Juifs de France, sur le thème: nous non plus, on n'aime pas les Arabes (pardon: l'"islamisme"). A ce sujet il n'est pas anodin que dans son appel au boycott, Le Pen père ait hier relevé le fait que Roger Cukierman, président du CRIF, ait dit de sa fille qu'elle était "irréprochable" et que Florian Philippot (qualifié de "socialo-gaulliste") ait choisi Maître Goldnadel comme avocat. Entre les lignes on peut s'autoriser à lire: "ma fille est enjuivée, c'est pour ça que les grands principes de notre parti partent à vau-l'eau".

La gué-guerre en cours au sein du Front National peut bien être qualifiée de conflit de générations, mais c'est de générations politiques qu'il faut parler. Dans son effort de ripolinage, Marine Le Pen est résolument de son époque: on y "tweete" ses réflexions de l'instant et/ou on raconte son caca du matin sur Facebook, en faisant semblant de croire que ces moments partagés annulent et remplacent tous les précédents, en attendant d'être supplantés par les suivants. Le "présentisme", on appelle ça. Ce syndrôme, toutes proportions gardées, on le retrouve également chez le couple Hollande-Valls (fi du passé "socialiste", fût-il récent comme les promesses de campagne de 2012, vive l'éternel présent de la gestion de la "trajectoire budgétaire") ou chez un Sarkozy ("J'ai changé, vous allez voir"). Présentisme bien évidemment en phase avec le rythme virevoltant des médias, à l'heure d'Internet et de l'information en continu.

Alors au sommet du FN, on aimerait bien se débarrasser du vieux: non pour des questions de préséance ou de pouvoir, mais tout simplement parce que dans la stratégie de conquête de Marine Le Pen, l'amnésie est perçue comme un atout. Or Jean-Marie Le Pen persiste, au contraire, à dire d'où il vient. Notamment, entre autres, d'un univers politique où la judéité est, en soi, suspecte.

Cela étant, il n'est pas dit que le vieux kroumir ait forcément tout faux face au poisson rouge, il n'est pas dit qu'en politique l'Histoire ait à laisser la place à une éternelle contemporanéité. Marine Le Pen peut bien se raconter que sa formation est rénovée du sol au plafond et se réjouir du fait que le  porte-parole du lobby pro-israélien (plutôt que de la communauté juive, soyons précis) la juge "irréprochable", il n'en demeure pas moins que les cadres et les militants de son parti et, dans une large part, ses électeurs, eux, ne viennent pas de nulle part et, surtout, que leurs attitudes et leurs discours font écho, volens nolens, à des mouvements d'idées du passé, même s'il n'en sont pas la copie conforme. Faire semblant de l'oublier c'est non seulement prendre les gens pour des cons, mais aussi se condamner à terme en tant que porteur d'un discours politique: Hollande se les bouffera un jour d'avoir cajolé les lobbies grand-patronaux alors qu'il vient de la gauche, Sarkozy ne se remettra sans doute pas d'avoir (entre autres) couvert les combines Bygmalionesques alors qu'il est issu d'une droite qui a, historiquement, prôné l'ordre et le mérite. "Du passé, faisons table rase", c'est une chimère.

Jean-Marie Le Pen peut bien, avec l'âge, ressembler de plus en plus à sa propre caricature. Il n'empêche qu'il est porteur d'une "vérité historique" que sa fille, un jour ou l'autre, finira bien par se prendre dans la gueule. Car fort heureusement, la maladie d'Alzheimer n'est pas une pandémie. Enfin, j'espère.

Ciao, belli.