vendredi 1 avril 2016

Barbarin, l'embarrasse-cons

Voici de nouveau l'Eglise Apostolique et Romaine confrontée au problème des prêtres pédophiles. De nouveau, une sombre affaire de crimes étouffés, passés sous silence des années durant, de nouveau un évêque soupçonné, au mieux, de négligence: monseigneur Barbarin, Primat des Gaules, a laissé circuler dans la nature - et donc libre de s'occuper, entre autres, de catéchisme et de patronage - un prêtre aux actes pédophiles avérés.

N'eut été le prestige de l'évêque en question, n'eut été non plus son activisme ostentatoire "pour la défense de la famille et de l'enfant" à l'occasion des manifs contre le mariage pour 
tous, l'affaire n'aurait malheureusement rien d'extraordinaire. Cela étant, on en fait grand bruit et sont recyclés en boucle dans les médias arguments et considérations lus, entendus, vus et revus en d'autres occasions. Et, bien sûr, de micro-trottoir en interviews d'experts, on souligne le désarroi ou, a minima, l'embarras des fidèles catholiques.

Du bruit, donc. Mais il faut relever que, de façon centrale dans ces commentaires médiatiques, se dégage la question d'une forme de "corporatisme" au sein de l'église, à savoir une propension à vouloir régler ses sales affaires en interne, a l'insu de la Justice et, bien sûr, du public et des médias. Fleurissent les mots "omerta", "loi du silence" etc, ad nauseam... Or c'est la centralité de ce reproche de "corporatisme" qu'il convient d'interroger, car en réalité elle présente de nombreux avantages pour l'Eglise catholique et la tranquillité d'esprit de ses soutiens publics.

Tout d'abord elle permet de relativiser le phénomène, en mettant les errements de certains prêtres en regard des errements de certains enseignants, pour mieux souligner une comparable pratique de l'omerta par l'institution "Éducation Nationale", syndicats inclus. Ce rapprochement permet accessoirement à certains de dénoncer un "deux poids, deux mesures" dans l'agitation médiatique autour de la pédophilie, posant les catholiques - et, singulièrement un héraut/héros de la "Manif pour tous" comme Barbarin - comme victimes d'un acharnement suspect.

Ensuite, faire du "corporatisme" le noeud essentiel du problème présente l'immense avantage d'entrevoir des solutions réalistes et relativement rapides: pour peu que la hiérarchie de l'église catholique, pape en tête, prenne le problème a bras le corps et que ça se sache, c'en sera fini de la désastreuse image de l'Eglise que donnent ces lamentables affaires: résoudre la question du silence et du corporatisme c'est somme toute résoudre un simple problème d'image - un enjeu de communication - au delà, on ose l'espérer, d'un travail un peu sérieux "en amont".

Enfin, et surtout, faire d'une condamnable "loi du silence" le problème essentiel permet, précisément, de passer sous silence une question bien plus embarrassante: un homme d'Eglise qui commet des crimes sexuels, ça la fout franchement mal et, qu'on le veuille ou non, bien plus mal que lorsque les mêmes crimes sont commis par un instituteur.
Tout simplement parce que le premier, contrairement au second qui a le droit de penser et dire ce qu'il veut ou presque, est intrinsèquement porteur d'une doctrine, d'une vision-du-monde bien précise: la foi catholique. Et cette doctrine, au moins tout autant que ses cousines en christianisme ou que les autres monothéismes, est intarissable en matière de questions sexuelles. Quand, comment, avec qui et pourquoi les humains peuvent faire des cabrioles, rien de ce qui touche aux questions de cul n'échappe à la réflexion et, bien sûr, aux injonctions des catholiques, fussent-ils clercs ou simples croyants.
Or tout de même, abuser sexuellement d'un enfant constitue une sacrée putain de saloperie de péché, je me trompe?


Dès lors l"affaire Barbarin" comme les précédentes de même nature, embarrasse sérieusement les tenants d'une restauration du contrôle de l'Eglise catholique sur nos sociétés sécularisées - le rétablissement du délit de blasphème, pour ne prendre que cet exemple - activistes bruyants ou simples participants à des manifs "pour tous": une histoire de prêtre pédophile, à chaque fois c'est la mouche dans le pot de crème, un argument évident pour tous ceux qui récusent aux religions en général et à l'Eglise catholique en particulier tout droit à un magistère moral absolu, toute revendication d'une parole qui soit au-dessus des autres.

Faire principalement des affaires de prêtres pédophiles un problème de "corporatisme", c'est donc échapper à peu de frais au risque de remarques dévastatrices comme "lorsqu'on a le cul merdeux, on ne grimpe pas au mat de cocâgne".

Ne leur passons rien, à ces foutus donneurs de leçons. Et qu'ils nous expliquent ce qui les amène apparemment à penser que le viol d'un gosse est somme toute moins grave qu'une relation homosexuelle entre adultes. Là est la vraie question, le reste n'est que bavardage.


Ecr' l'inf

lundi 15 février 2016

Primaires en Phase Terminale

Comme plusieurs dizaines de milliers de personnes, j'ai signé la pétition pour une primaire à gauche. Bon. Mais il me faut avouer que ma signature était essentiellement motivée par l'idée de conjurer le cauchemar d'une "candidature naturelle" du locataire actuel de l'Elysée. Une signature J.P.F.C., "juste pour faire chier". "Pour ré-enchanter la gauche", tel est le slogan de cette pétition. Mais pour faire chier aussi, donc, les tenants de la continuité d'un pouvoir dont la seule ambition semble être de "gérer les affaires courantes" et de perpétuer un statu quo mortifère (voir post précédent).
Maintenant, soyons lucides: l'élection primaire de 2011 visait à départager les "candidats à la candidature" du seul Parti Socialiste, c'est ce qu'elle a fait. On objectera que ladite primaire a éjecté Manuel Valls par la porte et qu'il est revenu par la fenêtre, mais à l'époque on ne l'imaginait pas, et c'est une autre histoire. Ici, il s'agirait de départager des candidats de partout ou de nulle part. Avec l'espoir de limiter la division des voix à gauche au premier tour pour avoir une chance d'éviter un remake de 2002 - Le Pen ou la droite, choisis ton camp, camarade. A priori ça paraît mal barré, Mélenchon ayant déjà annoncé sa volonté de se présenter quoiqu'il arrive tandis qu'on peut parier que les autres  composantes de l'extrême-gauche voudront également "se compter", in fine. Mais encore une fois, de mon point de vue, si l'idée même d'une primaire enquiquine un Jean-Christophe Cambadélis, c'est déjà ça de pris.
A droite aussi, on entend conjurer les divisions, et élection primaire il y aura en Novembre cette année. Pas moins de sept candidats aux dernières nouvelles, ça promet.

Des primaires, en veux-tu, en voilà. A priori on devrait se réjouir de ce vaste élan démocratique, de cette modernisation de la vie politique, tout ça.
Sauf que d'abord n'eût été, montée du Front National oblige, la perspective de se voir dégager dès le premier tour de la présidentielle, les organisations politiques "normales" se seraient volontiers passées de cet exercice laborieux.
Sauf qu'ensuite si on y regarde bien, il est assez difficile de décrire la chose de façon univoque: à gauche on entend d'abord départager des orientations, des idées, mais on se demande bien qui peut vraiment les incarner; à droite on entend départager des hommes et des femmes, mais on se demande bien, pour la plupart, quelles idées différentes ils(elles) peuvent bien porter.
Sauf qu'enfin cet "élan" survient précisément à un moment où le désamour à l'égard des politiques atteint des sommets: il est plus que probable que la primaire à droite fera se déplacer nombre d'électeurs et, sous l'hypothèse qu'elle ait lieu, une primaire à gauche devrait également avoir un certain succès. De nombreux commentateurs nous diront alors "merci pour ce moment" de vie démocratique. Mais ce "moment" ne saurait être qu'un moment, justement. Et le cache-misère d'une réalité pathétique: l'obsolescence totale des appareils politiques hexagonaux - le Front National faisant encore exception, n'ayant pas exercé de pouvoir autre que de nuisance, à ce jour.
Aux Etats-Unis, les choses sont claires: le champ politique est posé une fois pour toutes (Républicains contre Démocrates) et la seule question qui se pose est celle du (de la) candidat(e) de chaque bord. On se soucie peu, au fond, de savoir ce dont chacun des partis est intrinsèquement et clairement porteur - ce qu'en France on appelle la "ligne", le "programme". Et les électeurs (enfin, ceux qui restent, considérant des taux de participation aux alentours de 50%) vivent plutôt bien ce quasi-effacement des formations politiques en tant que productrices d'idées, ce rôle étant assuré par des "think tanks" ou des groupes d'intérêt divers.
En France en revanche cohabitent d'une part l'illusion qu'à chaque courant de pensée doit correspondre un parti en ordre de marche, d'autre part le mythe de l'homme ou de la femme providentiels: or finalement c'est soit l'un, soit l'autre. Tant que l'électeur avait le sentiment qu'à une personne correspondait une "ligne"/une couleur politique (donc un parti) et vice-versa, cette contradiction était gérable. Mais, crise et chômage de masse aidant et, surtout, avec les palinodies successives du Sarkozysme et du Hollandisme, ce fragile équilibre a été rompu.
L'organisation d'élections primaires dans ce contexte constitue donc au mieux la pose de pansements sur une jambe de bois, au pire elle revient à ajouter du bordel au bordel. Et ne constitue, en rien, une réhabilitation du politique. Ces primaires soulignent au contraire le fait que la scène politique hexagonale n'est plus qu'une scène, justement.

Pour autant, ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain: en ces temps incertains et complexes, le politique et ceux et celles qui le portent sont plus que jamais nécessaires. Il y a juste, qu'en France, le cadre dans lequel ils opèrent - des formations politiques à vocation purement franco-française tandis que les vrais enjeux ont depuis longtemps dépassé les frontières - est en phase terminale.

Sinon, le monde globalisé du profit à tout prix d'une part, les partis populistes et xénophobes un peu partout d'autre part, vont bien, merci.

See you, guys.


vendredi 29 janvier 2016

Enfin seuls

Bon, ben ça, c’est fait. Les couleuvres qu’on lui proposait à chaque repas s’étant, avec l’affaire de la déchéance de nationalité, transformées en boa constrictor, Christiane Taubira a fini par claquer sa démission du gouvernement. Exit, donc, la dernière personnalité franchement progressiste de cet aréopage « en responsabilité », comme ils disent.

Restons lucides: si cette démission provoque un « ouf » de soulagement tout aussi bruyant chez les partisans que chez les détracteurs de la désormais ex- Garde des Sceaux, il serait naïf de n’y voir qu’un sursaut moral dénué de tout calcul. En quittant le bateau, Christiane Taubira se préserve un avenir politique à gauche - à tout le moins à la gauche du gouvernement actuel, elle « prend date ». Mais calculé ou pas par l’intéressée, cet événement met la touche finale à la plus remarquable des réalisations de François Hollande: la dé-construction, pour un bon moment, du concept de « gauche de gouvernement ».

Nous étions quelques-uns, avant 2012 - pour tout dire, une majorité parmi les électeurs de gauche - à imaginer, comme alternative au cirque Sarkozy, une politique visant à davantage de justice sociale, mariant le souci de la régulation (notamment à but écologique) et une intelligence de l’économie de marché, une politique revalorisant la dépense publique en la rendant plus efficace, une politique réhabilitant l’impôt en le rendant plus lisible et plus juste, bref, une politique de gauche. Et donc à souhaiter l’arrivée au pouvoir d’une « gauche de gouvernement » social-démocrate et Européenne, écologiste et progressiste, sans complexes vis-à-vis des vociférateurs trotskistes, communistes, et autres. Mais de renoncement en humiliation - la capitulation sans conditions devant les « nains de Bruxelles » ou face aux mouvements des « pigeons » ou des « bonnets rouges », de paresse politique (pas de réforme de l’impôt sur le revenu) en trahison pure et simple (le « pacte de responsabilité ») , François Hollande a réussi, en moins de quatre ans, à annihiler pour longtemps cette aspiration. De fait, une grande partie des électeurs partageant cette vision s’abstiennent ou changent de crémerie, le parti socialiste n’est plus qu’une machine qui tourne à vide tandis que communes, départements, régions basculent à droite ou à l’extrême-droite.
Martine Aubry, suite aux résultats calamiteux des élections de Décembre 2015 (élections en vue de pourvoir les assemblées de tout aussi calamiteuses régions, soit dit en passant) a fait remarquer: « Sarkozy a tué la république, nous avons tué la politique ». Si le premier terme de cette sentence est sans doute excessif - vu notamment la médiocrité du bonhomme, le second est parfaitement juste: le gouvernement « socialiste », par ses actions et son inaction, a démonétisé pour un bon moment en France l’idée d’une alternative non-marxiste et non-souverainiste au néo-libéralisme et à la financiarisation de l’économie. Et donc, l’idée même d’une l’alternance démocratique qui ne soit pas qu’un changement de casting. De fait, l’idée de « gauche de gouvernement » ne correspond plus à rien dès lors qu’un gouvernement de gauche pratique une politique de droite - n’était, et contrairement à la droite, la volonté de plus ou moins préserver l’emploi public, enfin, pour le moment.


Considérer ces renoncements comme une fatalité, c’est à la fois accréditer la thèse thatchérienne  du « TINA » (« There is no alternative ») et donner raison à l’extrême-gauche (les sociaux-démocrates ne sauraient être que des « sociaux-traîtres »), en d’autres termes c’est faire plaisir à beaucoup d’imbéciles. Nous nous en garderons, donc, et ne saurons voir dans le « Hollandisme » qu’un projet politique particulier, distinct d’une authentique politique de gauche.

Quel est-il, ce projet? Sa finalité est profondément conservatrice: assurer la pérennité d’une oligarchie nationale - grands patrons, banquiers, hauts fonctionnaires - face aux aléas de la mondialisation, d’une part, face à une perte d’influence liée à l’autonomisation de la société, d’autre part. Par « autonomisation de la société », j’entends des phénomènes tout aussi divers que la localisation de l’économie (circuits courts, auto-suffisance énergétique…), la prise de conscience d’histoires collectives distinctes, la multiplication des « initiatives citoyennes » (pétitions, « ZADisme », actions politiques hors-partis) ou les nouvelles formes d’échange que permet le numérique.
Dans le cadre de ce projet, l’Europe est un moyen, non un but, pour autant qu’elle ne remette pas en cause les Etats-Nations en tant que cadre politique - cadre consubstantiel de ce pouvoir oligarchique - en ce qu’elle offre un espace d’expansion à ses acteurs. Accessoirement, l’Europe est également une excuse commode à tous les renoncements: par exemple, aucune mesure à ce jour n’a été prise à l’encontre des produits financiers dérivés, notoirement nocifs. On accusera les « blocages au niveau européen », alors qu’en vérité c’est le lobby des banques françaises, leaders mondiales sur ce type de produits, qui a tout fait pour que les représentants français s’y opposent…

Ce projet suppose également une « neutralisation » du politique en tant que facteur d’incertitude: tout comme en matière financière, la prévisibilité est essentielle. Cela étant, l’alternance est possible et en l’occurrence, le pouvoir « Hollandiste » est sérieusement menacé par ce qu’on appelle la « droite parlementaire », dont la plupart des acteurs partagent ce projet de défense de l’oligarchie nationale. On s’en distinguera donc en prônant un certain libéralisme moral et en se détournant avec mépris des questions « identitaires »: le débat politique sera « neutralisé » en ce sens que ne seront remis en question ni le pouvoir oligarchique ni les « réformes nécessaires » accompagnant son maintien dans une perspective néo-libérale. Dans ce contexte, la nomination d’un Manuel Valls à Matignon - insulte s’il en est aux électeurs de gauche ayant participé à la « primaire » en 2011 - et celle de l’énergumène Macron à l’Economie, autre insulte - ne sont que des symptômes de ce projet politique qui, précisément, affiche le plus souverain mépris pour les « naïfs » qui croient aux vraies alternances.

Après les départs de Cécile Duflot, d’Arnaud Montebourg et de Benoît Hamon, ne restait au gouvernement Valls comme personnalité de gauche un tant soit peu crédible que Christiane Taubira. Elle jouait certes un rôle important dans le dispositif « Hollandiste » - manifester son inscription dans une gauche morale, humaniste - mais, sur le fond, elle posait problème: Hollande étant très occupé à courtiser les électeurs de centre-droit voire de droite (la tactique de la « triangulation » ), la présence de cette femme commençait à faire désordre. Sa démission est donc une aubaine, le gouvernement est désormais véritablement homogène.

Dégager Taubira, ça, c’est fait, enfin seuls.

Des esprits chagrins remarqueront que cette « normalisation » (au sens soviétique du mot) de la « gauche de gouvernement » n’est pas pour rien dans la montée du Front National et le déploreront. Oui mais justement: pour avoir une chance de se maintenir au pouvoir - et donc mobiliser le « peuple de gauche » - le « Hollandisme » n’a qu’un espoir, celui d’apparaître comme un rempart contre Marine Le Pen. Pour cela, il convient de ne laisser aucun espace politique entre lui et le FN. Or une Christiane Taubira permettait à une certaine forme de contestation de droite (critique du « laxisme », sans oublier les hurlements des demeurés de la « Manif pour Tous ») de se cristalliser et donc d’exister.

Dans un sketch de 1978 intitulé « Le candidat des cons », Patrick Font déclamait « Je ne veux pas le pouvoir pour le pouvoir, mais le pouvoir pour pouvoir… pouvoir ». En 2011 puis en 2012, j’ai cru voter pour le candidat de la gauche du possible, pour le candidat des sociaux-démocrates assumés. Pas pour un gros malin qui ferait à peu près le contraire de ce qu’il avait dit puis jonglerait pour « pouvoir… pouvoir ». En fait, je crois bien que j’ai voté pour le « candidat des cons ». Il n’y a pas que moi, remarquez.


Ciao, belli

lundi 5 octobre 2015

Défroqué Pride

Horreur et putréfaction! Abomination de la désolation! Un haut dignitaire religieux polonais vient de faire son « coming out » - il est homosexuel et vit avec un homme depuis des années. Ni une, ni deux, le Vatican entreprend d’éjecter la brebis galeuse vite fait bien fait de son troupeau. Satan l’habite, sors de ce corps, Elton John!

Certes, les histoires de curés à la soutane entre les dents sont aussi vieilles que l’instauration du célibat des prêtres, et les cas de défroqués sont légion, si on considère l’histoire de l’Eglise romaine depuis ses origines. Mais on ne peut s’empêcher de déceler de l’inédit dans cet événement.
Le personnage, tout d’abord. Mgr Krzysztof Olaf Charamsa fait partie depuis un moment de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, autrefois dénommée le Saint-Office, une entité qui descend en droite ligne de la « Sainte Inquisition ». L’homme nous avoue aujourd’hui que bon, il y était mal dans ses pompes, tant y fleurit l’homophobie… Sans blague? Un peu comme si un Juif allemand, en Mai 1945, avait publiquement déclaré:« Pfou, toutes ces années passées au parti national-socialiste, j’vous jure, c’était pas facile tous les jours, pas mécontent que ça s’arrête… ».

Le contexte, ensuite: l’histoire se passe en Pologne, contrée qui est au catholicisme ce que la Silicon Valley est à la technologie numérique. En Suisse, en France, aux Pays-Bas ou en Allemagne, pays depuis longtemps travaillés par le mécréance ou, pire, par le protestantisme, passe encore, mais en Pologne, tout de même…

Le moment, enfin: ce « coming out » survient juste avant l’ouverture d’un synode convoqué par le pape François sur les questions de la famille. On sait ledit pape partisan d’une évolution des positions de l’Eglise sur les questions « sociétales » - possibilité de  mariage religieux pour les divorcés, par exemple - hypothèse d’évolution que les fractions les plus conservatrices de l’Eglise romaine réfutent avec acharnement. Alors cette histoire survient comme une mouche chez un crémier, elle risque d’entamer la sérénité des débats, comme on dit. La question c’est: à qui profite le « crime »? Aux conservateurs, qui pourront dire: « Voyez, même l’Eglise polonaise part en sucette, tout fout le camp, il est temps de remettre de l’ordre »? Ou aux autres, qui pourraient arguer que cette affaire remet à tout le moins la question du célibat des prêtres sur le tapis - sinon celle de « l’amour contre nature »? C'est apparemment la seconde option qui a la préférence de l'intéressé: «Je souhaite que le synode affronte la question des fidèles gays et de leurs familles. Si j’ai décidé de parler maintenant, c’est parce que je craignais que ce ne soit pas le cas. La question avait disparu de toutes les déclarations officielles.» Dont acte.



De l’inédit, donc. Cela étant, cet événement nous renvoie également à deux considérations qui n’ont rien de nouveau:
  • La première, c’est une confirmation de l’historique et universelle imbrication du fait religieux et du mensonge. Krzysztof Olaf Charamsa  dans son « coming out », se pose en victime: il a souffert, toutes ces longues années, de ne pouvoir affirmer à la face du monde la vérité de sa vie. Soit. Mais bon, pourquoi n’a t-il pas démissionné de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, lieu entre tous de l’intolérance obtuse au sein de l’Eglise catholique? Pour la gamelle? Parce que le « job » était prestigieux? Il y a entendu nombre de propos homophobes, déclare-t’il. Mais qui nous dit qu’il n’en a pas lui-même tenu, histoire de donner le change? Au mieux, Krzysztof Olaf Charamsa est une version catholique-romaine du dédoublement de personnalité - Docteur « J’encule » et Mister « Aïe » - au pire, ce monsieur est un hypocrite de dimension pyramidale
  • La seconde, c’est ce que cette histoire nous dit de la façon dont les autorités catholiques distinguent ce qui est moralement intolérable de ce qui l’est moins. Durant très longtemps, des évêques de par le monde ont systématiquement couvert les prêtres pédophiles - avec l’assentiment implicite du Vatican, jusqu’à très récemment. Combien de temps s’est-il passé avant que les salopards qui ont bousillé des gosses pour le restant de leur vie ne soient officiellement et publiquement réprouvés par l’Eglise? Des décennies! Ici, en moins de vingt-quatre heures, le compte de Krzysztof Olaf Charamsa est réglé. D’un côté une violence exercée sur des enfants, de l’autre une relation consentie entre adultes. Au final, pour les autorités de l’Eglise catholique, il aura été à l’évidence plus urgent de traiter la seconde que la première


Ce « coming out » serait somme toute un événement assez baroque s’il ne nous rappelait, au passage, l’absolue nécessité de tenir à bonne distance les tenants de la religion, de toutes les religions, lorsqu’ils entendent réguler moralement des sociétés entières. Quant à l’Eglise catholique elle devrait, en toute honnêteté, à son mantra « Jésus est Amour » ajouter « Encore que, faut voir ».

See you, guys

jeudi 17 septembre 2015

Dommage collatéral

Il y a un peu plus de quarante ans (1973), le romancier Jean Raspail publiait un best-seller, Le Camp des Saints, vision apocalyptique d'un Occident submergé par le déferlement non-violent d'une masse humaine à la peau plus ou moins sombre. Ce roman a connu un "revival" il y a quatre ans -  phénomène dûment signalé sur ce blog (repris sur Rue89). Résumé : l'auteur imaginait l'embarquement, sur des rafiots pourris, de centaines de milliers puis de millions d'Africains, d'Indiens, d'Arabes avec pour destination les côtes européennes - singulièrement celles de la Côte d'Azur française. Dans la foulée, aux Etats-Unis, les Noirs sortaient de leurs ghettos et s'installaient en masse dans les quartiers de Blancs. S'ensuivait une désagrégation rapide des nations occidentales, tétanisées par leur compassion et leur mauvaise conscience (post-coloniale, anti-raciste) - compassion et mauvaise conscience alimentées par une noria d'intellectuels de gauche contrôlant les médias - et incapables de prendre la moindre mesure pour endiguer ce flot humain. Seuls quelques vieux briscards (les "saints"), retranchés dans un mas provençal (le "camp"), se lançaient dans un "baroud d'honneur" en dégommant à coup de fusil de chasse les intrus - avant d'être neutralisés par la masse des "non-blancs".
Personne ne serait étonné d'apprendre que, compte tenu de l'actualité, ce roman ne connaisse une nouvelle vague d'engouement. Et, à vrai dire, le propos de ce livre, dont on ne doute pas qu'il soit considéré par certains comme prémonitoire (Marine Le Pen invite aujourd'hui les Français à le "lire ou relire") est un concentré du fantasme du "grand remplacement", une version chimiquement pure de la vision d'une Europe blanche et chrétienne menacée démographiquement et culturellement par les masses du tiers-monde. Depuis 1973 s'est, de surcroît, greffée la peur d'un Islam vécu comme "conquérant". 

Sauf que: prémonitoire, mon cul.

En effet, en admettant que l'afflux actuel vers l'Europe de migrants venus d'Afrique, d'une part, du Moyen-Orient en feu, d'autre part, ressemble à un commencement du scénario imaginé par Jean Raspail, ce n'est pas à un amollissement généralisé que l'on assiste mais, au contraire, à un durcissement tous azimuths, une crispation "identitaire" que signale la montée de partis ou mouvements nationalistes en Europe, du Front National en France à Jobbik en Hongrie en passant par PEGIDA en Allemagne, le Vlaamse Belang en Belgique, Aube Dorée en Grèce, etc. Sans oublier, de l'autre côté de l'Atlantique, le succès d'un Donald Trump qui prétend renvoyer au sud du Rio Grande quelques 11 millions d'immigrants mexicains. Bref, les "saints" sont maintenant suffisamment nombreux pour que leurs "camps" respectifs s'agrègent en un archipel du goulag tentaculaire, à l'échelle de l'occident tout entier.
Et pour le coup, si amollissement il y a du côté des dirigeants et des élites, c'est face à cette crispation généralisée, non face à "l'invasion" des immigrants. A tel point qu'on voit un Michel Onfray, historiquement de gauche, reprendre à son compte l'argument des "peuples" trahis par les "élites", et singulièrement sur la question de l'immigration. Cet "air du temps" est vivement combattu par un certain nombre d'intellectuels "restés de gauche" - voir l'intéressante réponse à Michel Onfray par Laurent Joffrin dans "Libération".

Les dirigeants et, au delà, les "sachants" européens sont bien, quoi qu'il en soit, sous l'effet d'une  sidération, incapables d'inventer et, surtout, de mettre en valeur, un moyen-terme entre l'irréaliste fermeture absolue des frontières et le naïf et irresponsable laisser-faire. Un moyen-terme -  "a nice average", comme disent les Américains - qui ne saurait s'inventer que collectivement, à l'échelle européenne (ne serait-ce que pour des raisons pratiques): or l'Europe est précisément en panne de pensée collective, ou plus exactement de pensée politique.

Lorsque les uns ou les autres (dont votre serviteur) s'émeuvent des déferlements de haine et de bêtise - incendies de mosquées, cimetières profanés, propos de bistrot tenus par des élus ou des stars médiatiques, etc... - qui accompagnent la montée des "fronts nationaux" en tout genre et de toute origine, il convient, une fois l'émotion passée, de se demander ce qui, fondamentalement, sous-tend cette montée incontestable de l'intolérance et du racisme ou, plus exactement, de l'effondrement des digues qui naguère continrent cette intolérance et ce racisme.

Sans chercher trop loin ni trop longtemps: depuis le début des années 90 s'est amorcée une construction européenne exclusivement consacrée à la mise en place d'un marché, d'une Europe où le libre-échange constitue l'alpha et l'oméga du bonheur des peuples et organisant, de facto, la concurrence sociale et fiscale de tous contre tous. Dans ce "meilleur des mondes", bien évidemment les nations et leurs oripeaux s'effacent (personnellement je ne saurais m'en plaindre) mais, surtout, le politique est une incongruité face aux "nécessités" économiques et financières (équilibre budgétaire, minimalisation de la fiscalité directe, "liberté" des entreprises) - qu'on se souvienne par exemple de l'effroi suscité par les velléités d'Alexis Tsipras de s'en remettre à un référendum sur la question du règlement de la dette grecque.

Or c'est bien cette négation du politique, dans sa dimension économique et sociale, qui pose problème: lorsqu'il est signifié aux citoyens Slovaques, Français, Hongrois, Grecs, etc. que désormais il n'y a plus de débat qui tienne quant à, par exemple, la nature re-distriburice de l'impôt (elle doit tendre vers zéro, voilà ce qui est "nécessaire"), et que lesdits citoyens sentent confusément que, quand même, il y aurait lieu de débattre de ce genre de questions, ça coince. Surtout lorsqu'on se trouve à subir personnellement les effets du dumping social. Du coup, le bel idéal européen (la paix et la coopération entre des peuples qui se sont étripés pendant des siècles) en prend un sérieux coup dans la gueule. Et le politique qui, comme la nature, a horreur du vide, revient en force. Mais sous une forme expurgée, simplifiée, caricaturale, qui voit le débat s'organiser autour de questions purement sociétales (le mariage homosexuel, par exemple) ou, surtout, pour revenir à nos moutons, autour de questions "identitaires". Puisqu'on n'a plus le droit de parler d'économie, parlons de nos croyances, voire de nos couleurs de peau. Et, du coup, de la question de l'afflux de migrants. Mais parlons-en entre nous, dans nos petites nations, avec notre "héritage", notre "identité". Et si on parle d'économie, n'envisageons que de renverser la table (sortie de l'Euro).
Le contrôle des flux migratoires par les citoyens eux-mêmes

Tant que les dirigeants européens bloqueront, avec l'assentiment et sous la pression des milieux économiques et financiers, les débats autour de la répartition des richesses, des avantages et des inconvénients du libre-échange, de la dépense publique, ils se condamneront à subir les pulsions national-identitaires de leurs pays respectifs. Et à rester dans l'impuissance face à, par exemple, la question des migrants. Ou, en d'autres termes, dans l'incapacité de faire de la politique européenne

Mais si ça se trouve, le pire, c'est qu'il est bien possible que ça les arrange: la pensée façon Raspail ne serait, au fond, qu'un dommage collatéral qu'il est plus confortable de vilipender moralement que de traiter sur le fond. Tant pis pour nous.

See you, guys.