mardi 26 mars 2013

Ne Mélenchon pas tout

On a l'opposition qu'on mérite, et les débats politiques qu'on peut. A défaut d'une droite trop occupée à identifier quel pingouin elle va bien pouvoir (re?)mettre en haut de sa pyramide hiérarchique - à moins que ses élus ne battent le pavé aux côtés des acharnés du papa-maman - le gouvernement socialiste et le parti du même nom se coltinent ces jours-ci, en guise d'adversaire, l'inoxydable Jean-Luc Mélenchon, fédérateur putatif de la gôchedelagôche, cet éternel chantier. La terne "position du gestionnaire" adoptée par le gouvernement Hollande ouvre il est vrai un boulevard à tous les procès en renoncement, genre dans lequel Mélenchon excelle.
Ainsi donc, l'imprécateur a cru bon, à propos du dernier psychodrame de la zone Euro, de fustiger "les étrangleurs du peuple chypriote", catégorie au sein de laquelle il inclut les gouvernants socialistes français, et en particulier le Ministre des Finances de l'hexagone, Pierre Moscovici. Amalgamez, mélangez tout et n'importe quoi, il en restera bien quelque chose. Car, outre l'usage de la langue grecque, Chypre n'a de commun avec la Grèce, dont le peuple est effectivement étranglé par les mesures de "sauvetage" imposées par les dirigeants européens, qu'une "hellénitude" ramenée à ses expressions les plus caricaturales: une église orthodoxe riche à crever mais intouchable et la haine inextinguible de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un Turc. Pour le reste, avec une économie quai-exclusivement tournée vers l'ingénierie  financière que soutient une fiscalité à faire pâlir un Luxembourgeois, l'île du Moyen-Orient a autant à voir avec la "mère patrie" que Saint-Pierre-et-Miquelon avec les Bouches-du-Rhône.
Or qu'a finalement exigé, faute de laisser l'île déposer le bilan dans son coin, la fameuse "troïka-étrangleuse-de-peuples"? Rien moins que de ponctionner uniformément tous les dépôts bancaires supérieurs à 100 000 Euros. Et, ce faisant, de ruiner définitivement la réputation de place bancaire off-shore de Chypre tout en tapant dans les magots accumulé par des "épargnants" Russes, dont le moins que l'on puisse dire est qu'ils ne sont pas tous d'honnêtes retraités. C'est sans doute involontaire de la part de ces messieurs-dames élevés au biberon Goldman-Sachs, mais le message envoyé implicitement à la face du monde est clair: les paradis fiscaux n'ont pas nécessairement un avenir dans la zone Euro, et la réputation des banquiers - sans parler du douteux argent russe - a somme toute moins d'importance que le portefeuille des contribuables européens.
Bref, si on y regarde à deux fois, il y a quelque chose de nouveau et d'intéressant dans la gestion de cette énième crise de l'Euro. Sans doute rien de bien "révolutionnaire"- l'établissement inopiné d'un impôt à la source, à défaut d'impôt tout court - mais rien non plus qui justifie d'entonner une complainte à la Theodorakis sur les méchants capitalistes qui se rient de la sueur et des larmes des petites gens. Bref, sur ce coup-là, Mélenchon aurait pu mettre sa trompette en sourdine voire - on peut rêver - se réjouir qu'un terme soit mis, fût-ce ponctuellement, à la farandole des capitaux et donc, quelque part, qu'un coup soit porté au sacro-saint libre-échange. Mais non.
Mieux: dans des propos dont on ne sait s'ils sont vraiment "on" ou franchement "off", le leader du Front de Gauche s'est laissé aller à fustiger Pierre Moscovici, qui ne "pense pas français,  (...) il pense finance internationale". Il est comme ça, Jean-Luc. Rien ne se mettra entre lui et l'occasion de balancer une invective dont il espère qu'elle fera le tour des médias. Fut-ce pour débiter une ânerie, en l'occurrence. Qu'on songe à la satisfaction de François Hollande revenant des négociations sur le futur budget Européen: il avait "sauvé" la PAC, ce machin bénéficiant principalement aux riches céréaliers de la Beauce, bref défendu bec et ongles les "intérêts français" - à tout le moins ceux de la FNSEA et de ses sponsors de l'industrie agro-chimique. Une "victoire française" qui doit sans doute beaucoup à l'énergie d'un Moscovici. Mais peu importe, l'occasion était trop belle d'opposer, dans un schéma qu'on avait un peu oublié depuis Georges Marchais, les défenseurs du "peuple français" face aux bradeurs social-traîtres de la production nationale.
Mais tout aussi surréaliste a été la réaction d'un Harlem Désir, au nom du PS, à cette mise en cause de Pierre Moscovici. Attention, a-t-il proféré en substance, associer le nom du Ministre des Finances, d'origine juive, à la "finance internationale", c'est plonger dans les remugles d'un antisémitisme "qui-nous-rappelle-les-pages-les-plus -sombres-de-notre-Histoire". Ainsi donc Jean-Luc Mélenchon aurait "dérapé", comme on dit. A trop ouvrir sa grande gueule, l'imprécateur aurait laissé son inconscient - héritier lointain d'une certaine extrême-gauche française de la fin du XIXème siècle, dont l'anti-capitalisme s'accommodait fort bien des éructations d'un Drumont contre "la banque juive" - lui suggérer des associations douteuses. Ben voyons.
Il faut croire que le PS - à tout le moins celui censé porter sa voix - a atteint le degré zéro de la pensée politique pour énoncer de telles élucubrations. Il faut croire que la "position du gestionnaire" commence à devenir intenable et que faute de pouvoir (et vouloir) polémiquer avec le Front de Gauche sur le thème "si si, vous n'avez rien compris, le gouvernement fait vraiment une politique de gauche", on botte en touche et on cherche à dé-légitimer son bruyant leader. Et pour ça, rien de mieux qu'une accusation d'antisémitisme, fût-il "latent". Amalgamez, mélangez tout et n'importe quoi, il en restera bien quelque chose. Accuser Mélenchon d'antisémitisme est à peu près aussi pertinent que de soupçonner Christine Boutin de consommer de la marijuana. Il eût été plus judicieux de souligner qu'à vouloir défendre à tout prix le "peuple chypriote", Mélenchon se fait en l'occurrence le porte-flingue d'un certain nombre de mafieux moscovites, qu'à fustiger les initiatives de la "troïka" à Chypre il se fait de facto le héraut d'une économie de casino, qu'il est inepte d'accuser Moscovici de ne pas défendre les "intérêts nationaux" quand on a vu l'empressement de ce dernier à soigner le lobby agricole. Bref, qu'à trop entretenir sa posture "révolutionnaire" et souverainiste, Mélenchon se prend les pieds dans le tapis et raconte des conneries grosses comme lui.
Encore faudrait-il qu'un Harlem Désir ait la faculté de réfléchir plutôt que d'ajouter du bruit médiatique au bruit médiatique, c'est sans doute beaucoup demander.

On a l'opposition qu'on mérite, et les débats politiques qu'on peut: Harlem Désir a Mélenchon, c'est à dire au fond bien peu, il l'accuse d'être antisémite, car au fond il peut peu.

See you, guys.

mercredi 20 février 2013

Finalement c'est bon, les lasagne


Confusion, désarroi chez les imbéciles péremptoires, il n’y a pas que le subséquent déferlement de montages photo humoristiques sur Internet qui nous réjouisse dans la récente affaire de lasagne au bœuf à crinière : il y a aussi le pédalage dans la semoule des frères ennemis, des deux expressions d’un Janus saboteur de l’Europe telle qu’on voudrait qu’elle soit.

A ma droite, Marine Le Pen en souverainiste. Plus vite que son ombre, la pasionaria tricolore s’est fendue d’une déclaration fustigeant l’abandon des frontières, en substance : « si on n’achetait pas la viande en Roumanie en passant par des traders chypriotes et hollandais, eh bien voilà, ce genre de chose n’arriverait pas ». Patatras, l’arnaque s’avère franco-française, c’est un de ces professionnels de l’agro-alimentaire à l’ancrage bien local, Castelnaudary, excusez du peu, plus A.O.C. tu cherches longtemps, le cul bien tassé dans sa légitimité entrepreneuriale franchouillarde, qui aurait pris de profitables libertés avec l’étiquetage de ses stocks entrants et sortants.

A ma droite, également, les contempteurs de l’Etat empêcheur d’entreprendre en rond, avec sa paperasserie tentaculaire et ses réglementations tatillonnes. Qui cependant sentent confusément qu’en l’occurrence, une application stricte des règlements en vigueur, une acceptation enthousiaste par l’entreprise Spanghero de l’esprit et de la lettre des lois – et de la paperasse qui va avec - aurait évité le scandale. Les mêmes, aujourd’hui, se lamentent en se demandant comment « regagner la confiance des consommateurs ».
Confusion, désarroi chez les imbéciles péremptoires : l’affaire des lasagne Findus met les uns et les autres cul par-dessus tête. La gruge commerciale est aussi vieille que le commerce lui-même – Mercure, dieu des médecins mais aussi des marchands et des voleurs – et elle n’a pas attendu l’Europe de Maastricht pour voir le jour, n’en déplaise aux souverainistes. Et c’est bien l’insuffisance des moyens de régulation, par ailleurs dégât collatéral de l’idéologie ultra-libérale qui sous-tend la « construction » européenne actuelle, qui facilite ce genre de dérive. Les uns ne conçoivent de citoyenneté que réduite aux dimensions étriquées des nations, les autres ne voient dans les citoyens que des consommateurs. Mais les premiers comme les seconds refusent toute entité supranationale qui, désignée par les citoyens européens, dirait et appliquerait, sans limites – qu’elles soient liées aux frontières ou au souci de ne pas « restreindre la liberté de commerce » -  le droit de tous à ne pas se faire fourguer des vessies en lieu et place de lanternes, ou tout simplement de la merde en tablettes parce que ça coûte moins cher à fabriquer que le chocolat : les premiers comme les seconds ne veulent pas entendre parler d’une véritable Europe politique.

Or il est en Europe une nation où l’opinion dominante conjugue les deux versions de ce refus : la Grande-Bretagne. Ce pays, avec une constance qui force l’admiration depuis plus de quarante ans, sabote toute tentative d’intégration politique européenne au nom de son « identité » et, simultanément, défend ardemment son rêve d’une Europe réduite à une zone de libre-échange. Succès indéniable sur les deux fronts, hats off, my dear friends.
Alors il est d’autant plus cocasse que les consommateurs de ce pays aient été les premières victimes connues de la carambouille étiquetée Findus. Et oui : une entité européenne dont le rôle se réduit à celui d’un surveillant de centre commercial n’en peut mais lorsque ses employeurs (les commerçants) se mettent à jouer aux cons. Et non : l’autorégulation de l’économie, la « main invisible » du marché, tout ça, ça n’existe pas davantage que le Père Noël. La « construction » européenne voulue et réussie par les Britanniques leur pète à la gueule et blesse violemment une identité insulaire, « fierté nationale » dont la phobie de l’hippophagie constitue un élément symbolique non négligeable. On pourrait faire remarquer aux sujets de Sa Majesté que la viande de cheval présente moins de danger à la consommation que le bœuf aux hormones ou nourri de farines animales, mais ça serait mesquin et ça ne servirait à rien : l’identité nationale, là-bas aussi, c’est sacré.

A quelque chose malheur est bon (« Heureusement, il y a Findus »), et la mésaventure des Britanniques le prouve, cette histoire de lasagne déstabilise tout à la fois les souverainistes et les ayatollahs du libre-échange : à considérer le cadre national comme l’horizon indépassable du politique et/ou à n’envisager son dépassement que par le « règne de la marchandise » dont parlait Guy Debord, on ne préserve ni la « fierté nationale » du citoyen ni la « satisfaction » du consommateur. Mais n'en doutons pas, les uns et les autres s'en relèveront et ne tarderont pas à reprendre du poil de la bête.

Même si on s’avère incapable de dire de quelle bête il peut bien s’agir.

dimanche 10 février 2013

Guerre au Mali, la Françafrique 2.0

Depuis plus d'un demi-siècle, les relations troubles de la Vème République avec ses anciennes colonies d'Afrique noire font les beaux jours des journalistes d'investigation - Pierre Péan y a gagné ses lettres de noblesse - et le désespoir d'une bonne partie de l'opinion, que ce soit parmi les héritiers des idées tiers-mondistes ou, tout simplement, les démocrates humanistes. Satrapes sanguinaires accueillis avec faste, réseaux Jacques Foccart puis Guy Penne puis de nouveau Jacques Foccart puis Charles Pasqua, valises remplies de cash et rétro-commissions, trafics en tout genre, assassinats politiques, corruption, massacres, forts soupçons de complicité de génocide, barbouzeries et coups d'Etat... la liste est longue des entorses faites aux grands principes dont la République se gargarise, au nom de la défense d'un "pré-carré". Contre les Russes, les Libyens, les "Anglo-Saxons"...
A tel point que la réprobation potentielle des interventions en Afrique a pu fonctionner, même à droite, comme un "surmoi". En 1978, l'intervention du 2ème Régiment Etranger Parachutiste à Kolwezi fut qualifiée par le Président Giscard d'Estaing d'"opération humanitaire". "Giscard est humain: il pète, il rote et il lâche des paras" ironisait Gébé dans "Charlie-Hebdo" à l'époque. "Humanitaire", également, l'opération "Turquoise" lancée par Mitterrand après le génocide au Rwanda, dont l'un des résultats les plus visibles fut l'exfiltration et la mise à l'abri des génocidaires. La Françafrique, donc, fausse histoire d'amitié entre les peuples mais vrai sac de noeuds d'intérêts bien compris, un des deux signes tangibles - l'autre étant l'arme nucléaire - de la "puissance française".
Bien sûr ce machin, hérité des glorieux temps gaullistes, porté au summum du baroque sous Giscard et consciencieusement cultivé lors des années Mitterrand, n'a pas manqué d'être affecté par les grands vents de l'Histoire: dévaluation unilatérale du Franc CFA par Balladur, réduction significative des effectifs militaires "pré-positionnés" par Chirac et Sarkozy... La Françafrique a, lentement mais sûrement, réduit la voilure, fin de la guerre froide et mondialisation néo-libérale rebattant sérieusement les cartes.

Il n'empêche que cette "relation privilégiée" demeure une constante de l'univers politique hexagonal, et dès lors un thème récurrent du discours des élus ou des candidats à l'élection, au même titre qu'Israël ou la foi en Dieu sur la scène politique américaine. Droite et gauche sont d'accord sur le fait qu'il convient de "préserver les intérêts stratégiques du pays" - entendez: les intérêts des actionnaires  d' Areva ou de Total dans la grande course mondiale aux matières premières - et que les liens avec les pays d'Afrique francophone doivent être entretenus vaille que vaille. Mais tandis que la droite balaie généralement d'un revers de manche les accusations de néo-colonialisme et assume sans complexe le maintien de "liens d'amitié" avec des dictateurs invétérés, la gauche est plutôt mal à l'aise avec cette figure obligée de la diplomatie française - le passé Mitterrandien, à cet égard, est un "passé qui ne passe pas".
Burkina Faso, Février 2010

C'est pourquoi le déclenchement par François Hollande de l'opération "Serval" au Mali, peu de temps après avoir affirmé que c'en était fini des interventions françaises en Afrique a pu susciter au mieux ricanements, au pire cris d'indignation: décidément le néo-colonialisme n'était pas mort, il bandait encore même s'il portait à gauche. La Françafrique, une malédiction, aussi consubstantielle de l'exercice du pouvoir sous la Vème République que ne l'est le dopage de la participation au Tour de France cycliste... Le "surmoi" démocrate et humaniste jette un regard courroucé sur les errements de ses enfants égarés... L'oeil survolait Bamako et regardait Jean-Yves Le Drian...

Oui mais voilà: au-delà du fait que cette intervention se fait sous l'égide du Conseil de Sécurité des Nations-Unies et dans le cadre de la mise en place d'une mission militaire pan-africaine - ces cache-sexe ne trompant d'ailleurs pas grand-monde, il convient peut-être d'y regarder à deux fois avant de ne voir dans cette opération militaire qu'un avatar supplémentaire de la Françafrique de grand-papa, un "éternel retour" lancinant.

Car dans cette histoire il manque singulièrement un élément essentiel de l'habituel dispositif françafricain: la manifestation d'une forme de pouvoir politique local.
Que ce soit au Tchad, au Rwanda, en République Centrafricaine ou au Congo-Brazzavile, les opérations plus ou moins musclées de la France se sont toujours inscrites dans un paradigme de régulation du politique: dézinguage d'un Bokassa devenu gênant, campagnes au Tchad alternativement contre ou avec Hissène Habré, soutien à un Ali Bongo "démocratiquement élu"... Au-delà de la pérennisation des bases militaires et de la sécurisation de l'accès aux matières premières, barbouzeries ou opérations militaires françafricaines ont toujours été centrées, jusque là, sur les acteurs politiques locaux - chefs d'état en place ou putatifs.
Or au Mali, il n'en est rien: l'état malien n'est plus (l'indigence de son armée en est le signe le plus évident), ou si peu, et même si on convient volontiers qu'il s'agit d'un vrai problème, dans l'immédiat tout le monde s'en fout: l'enjeu, c'est de traquer, et si possible d'éliminer, des groupes armés mi-brigands mi-jihadistes dont bon nombre ne sont même pas maliens. L'enjeu, c'est d'empêcher l'Afrique sub-saharienne de se transformer en un "Sahelistan". C'est un objectif qui dépasse largement le cadre du Mali en tant qu'état-nation, et à cet égard il n'est pas indifférent que la force sensée prendre le relais des troupes françaises soit pluri-nationale (indépendamment du fait qu'aucune force armée africaine, prise séparément, ne soit capable de "faire le job"). L'opération "Serval", sur la forme et sur le fond, c'est le constat de décès de l'archétype du pouvoir politique dans cette partie du monde, en tout cas tel qu'il a été pratiqué depuis les indépendances: un état-nation, symbolisé par son chef et s'appuyant essentiellement sur les militaires.
Or cette forme de pouvoir - un "homme providentiel", une soldatesque à sa botte, les uns et les autres tenus au besoin à bout de bras par les "Messieurs Afrique" des gouvernements français successifs, de droite comme de gauche, était au coeur même du phénomène de la Françafrique.
Avec l'intervention au Mali, à ce "modèle" se substitue une architecture différente: en arrière-plan, encore et toujours l'accès aux matières premières, bien sûr. Mais la fiction d'états-nations souverains et indépendants est définitivement remisée aux oubliettes: en ses lieu et place, des coalitions de circonstance, sous l'égide officielle d'une CEDEAO promue au rang de gendarme régional. Mais, dans l'ombre, par la force des choses, l'ancienne puissance coloniale. Avec l'assentiment explicite de chefs d'état dont les forces armées ne semblent, à quelques exceptions près comme le Tchad, être bonnes qu'à s'en prendre à des civils désarmés. L'état malien est à reconstruire, et ne doutons pas que déferleront bientôt à Bamako des experts en "nation building", clones de ceux qui exercent leurs talents à Haïti, en Irak ou en Afghanistan, avec le succès que l'on sait. En attendant - et pour un bon moment - s'installe une dynamique diplomatique aux contours flous mais dont la colonne vertébrale est bien identifiée: la République française, ses "intérêts nationaux" et la force militaire qui les fait valoir. Seule ou presque à mener le jeu, mais ça l'arrange, finalement. Dans cette dynamique, les chefs d'état africains jouent désormais un rôle secondaire voire nul, et c'est bien ça qui est nouveau.

La Françafrique 2.0 n'est ni plus morale, ni plus juste que la précédente. Mais il sera plus difficile d'y associer des visages bien précis, et peut-être plus compliqué d'y installer de façon pérenne des réseaux para-étatiques. Et, du coup, plus difficile de mettre en lumière connivences coupables et compromissions embarrassantes. Ce qui devrait permettre à beaucoup de dormir tranquilles, leur "surmoi" leur foutant une paix durable.

Au sud du Sahara aussi, le changement, c'est maintenant.

A bientôt


vendredi 11 janvier 2013

"Débattre", disent-ils

Il est certaines idées préconçues dont il est apparemment urgent de se débarrasser. Ainsi, l'idée selon laquelle un grand nombre de catholiques, et a fortiori l'institution qui organise leur foi - l'Eglise du même nom - ont des convictions bien arrêtées, sinon des certitudes immuables, sur un très grand nombre de sujets. Idée préconçue bien infondée, si l'on en croit l'un des principaux thèmes de la communication des opposants au "mariage pour tous": l'inscription au vote de l'assemblée de ce projet de loi est prématurée, il convient tout d'abord d'EN DEBATTRE au plan national. Ce thème - "rien ne presse, il faut en discuter largement" est bien sûr relayé par la quasi-totalité de la droite, Alain Juppé proposant rien moins qu'un référendum sur le sujet.
C'est nouveau, c'est intéressant: la hiérarchie catholique considère que c'est un sujet dont on peut débattre. C'est-à-dire, a priori, envisage calmement que des gens soient favorables au mariage des homosexuels et à l'homo-parentalité et qu'il convient d'échanger avec ces gens - courtoisement, cela va sans dire - des arguments publiquement afin que tous les citoyens en soient éclairés.

Encore que.

De quoi est-on censé débattre, au juste? Du fait que les couples homos bénéficient des mêmes droits conjugaux que les hétéros et de la légitimité implicite que confère un "mariage comme les autres"? Non non, vous n'y êtes pas. Là-dessus, les experts en communication consultés par les opposants au projet de loi sont formels: faire campagne en se focalisant sur l'homosexualité en soi c'est pas bon, ça, coco. Une telle campagne pourrait laisser entendre, aussi improbable que cela puisse paraître, que ses promoteurs auraient une vague tendance à l'intolérance... Quelle idée! Non, le débat, coco, tu vois, c'est le destin des enfants élevés par des couples homosexuels. On ne parle pas du droit des homosexuels à se marier et adopter, on parle du droit des enfants "à avoir une maman et un papa". Alors, pour ou contre ce fameux droit? Une fois le débat posé en ces termes, expliquent les experts en communication, on va voir ce qu'on va voir, parce que les enfants, hein, c'est sacré. Du coup, éventuellement, la réponse semble tellement évidente ("Ben pourquoi ils auraient pas droit à une maman et et à un papa, les pauvres gosses?")... qu'on se frotte les mains en se disant que la discussion est pliée d'avance, voire qu'elle n'a pas lieu d'être. Bref, on réclame à cor et à cri un débat dont on se dit, au fond, qu'il est incongru de l'initier. Les enfants, tout de même. Retour sur notre remarque initiale: finalement, toutes les idées préconçues ne sont pas forcément infondées.

Quoiqu'il en soit, pas sûr que cette pirouette rhétorique soit si astucieuse qu'elle en a l'air, singulièrement si on considère la fraction (non-négligeable, au demeurant) strictement catholique du mouvement d'opinion contre le "mariage pour tous". Car si l'enjeu c'est le bien-être des enfants, il est d'autres débats qu'on pourrait légitimement aborder, comme par exemple:
  • L'Eglise catholique, en tant qu'institution, peut-elle prêcher la morale après avoir pratiqué durant des années - pour autant qu'il faille déjà en parler au passé avec certitude - l'omerta sur les prédateurs sexuels en son sein?
  • En quoi le phénomène des prêtres pédophiles est-il lié à leur inamovible devoir de célibat - et donc de chasteté?
Ou bien, pour faire plus "vendeur": 
  • Pour ou contre le droit des enfants à ne pas être potentiellement exposés à des curés pédophiles?
                                            

Il est donc un certain nombre - pour ne pas dire un nombre certain - de participants à la manifestation de dimanche prochain qui devraient éviter le registre "protégeons les enfants" et se concentrer sur ce qui, très vraisemblablement, les motive au plus profond d'eux-mêmes: "si les homosexuel(le)s peuvent se marier et élever des enfants tout comme moi, alors je me sens dévalorisé car c'est dégoûtant, ce qu'ils font au lit."

Et tous, qu'ils prennent conscience que le débat a déjà eu lieu et a été tranché par une majorité d'électeurs le 6 Mai dernier. Et peut-être se consoleront-ils en se disant qu'il y aura très bientôt sans doute de l'adultère "pour tous", des divorces "pour tous", des frais d'avocat et de pensions alimentaires "pour tous" et des bastons-pour-la-garde-des-gosses "pour tous". Car c'est ça aussi, la réalité de l'institution du mariage au XXIème siècle.

Ca, et bien d'autres choses, somme toute une réalité un peu plus complexe que la stricte mise en oeuvre de la reproduction de l'espèce, que fantasment des curés par ailleurs tenus de ne pas la pratiquer.

Ciao, belli.

vendredi 4 janvier 2013

Les malheurs de Gégé

On croyait jusqu'alors que l'homme le plus malchanceux de l'histoire de l'humanité était ce pauvre Youri Gagarine, qui fit un tour complet de la planète mais finit malgré tout par atterrir en U.R.S.S.

Eh bien, non. Prenez Gérard Depardieu, grand comédien, artiste incontesté, champion du box-office, jouissant d'une légitime popularité. Pour commencer, un affreux gouvernement de "partageux" fait planer au-dessus de ses comptes en banque bien garnis (A la question: "Comment tu fais pour avoir autant de pognon?", il répondait "J'ai de grandes poches!" dans "Trop belle pour toi" de Bertrand Blier) l'épée de Damoclès d'un prélèvement fiscal un peu musclé. La mort dans l'âme - enfin, on imagine - il annonce à qui veut l'entendre qu'il compte devenir Belge. Comme Bernard Arnault, autre martyr de l'impôt progressif. Là-dessus, le chef du gouvernement qualifie sa démarche de "minable". Comme la star répond publiquement au Premier Ministre, sur une ligne rhétorique assez subtile - en substance: c'est çui qui dit qui y est - notre pauvre acteur se retrouve au centre d'une polémique d'ampleur nationale, la France est désormais coupée en deux, les "pro-" et les "anti-Depardieu", on a les affaires Dreyfus qu'on peut. Le comédien ayant laissé entendre qu'il renoncerait volontiers à la nationalité française, et bisque bisque rage, tralalè-reu... Pas de bol: Vladimir Poutine le prend au mot et lui offre l'asile fiscal et le passeport en bonne et due forme qui va avec. C'est pas de bol car s'il y a bien, parmi toutes les nations du continent eurasiatique, un pays dont passeport sent le pâté, c'est bien la Russie. Terminé, la libre circulation en Europe, en Suisse, aux Etats-Unis. Belge, c'est mieux, de ce point de vue, oui mais voilà, les Belges ergotent. Comble de malchance: jusqu'à hier au soir, Gérard Depardieu passait au pire pour un nanti fort-en-gueule un poil égoïste. Mais comme son ami Poutine lui a offert sans barguigner les honneurs de la nationalité russe, il ne pouvait pas faire moins que le remercier. Et là, crac, la crise d'incontinence verbale: Gérard qualifie le pays de Poutine de "grande démocratie". De nanti fort-en-gueule, sa réputation passe directement à "sale con", sans passer par la case "grand naïf". Comme si ça ne suffisait pas, on apprend aujourd'hui que Brigitte Bardot menace elle aussi de demander la nationalité russe si on ne surseoit pas à l'euthanasie programmée de deux éléphants du zoo de Lyon. "Sale con", donc, et par-dessus le marché bien parti pour devenir l'initiateur historique d'une vaste fête du slip, un grand n'importe quoi du débat public. Notons que si les cons se mettent à émigrer en Russie, il y aura beaucoup de monde à avoir froid aux miches, mais passons.
Soyons généreux, et ayons une pensée compatissante pour le pauvre Gérard Depardieu qui les accumule, ces temps-ci.
Paradis démocratique et fiscal - St Petersbourg, 2010

Il est en revanche une fraction de l'espèce humaine pour laquelle la compassion n'est pas de mise: les politiques et éditorialistes de droite qui ont cru judicieux de faire mousser "l'affaire Depardieu" pour en remettre une louche sur le thème du "matraquage fiscal". Ils ont l'air malin, maintenant: l'icône de leur croisade contre la fiscalité directe s'avère avoir autant de lucidité politique qu'une portion de Brie...  C'est sûr, un Depardieu en colère, ça vous avait un peu plus de retentissement que les jérémiades d'un Bernard Arnault. Tout le monde s'en cogne, des états d'âme du patron de LVMH, d'ailleurs même Vladimir Poutine n'en veut pas (il faut dire que ce n'est pas ce qui manque, les financiers prédateurs, en Russie). Depardieu, "ça le faisait" mais là, en Poutinophile, "ça le fait moins". Les voilà bien emmerdés, au "Figaro" et consorts. Bien fait pour leur gueule, ça leur apprendra à jouer les opportunistes et à s'emparer de la figure du "Gégé". Ils croyaient tenir une histoire exemplaire, celle du "créateur", de la personnalité au rayonnement international que les choix économiques du gouvernement avaient "découragé". Pour un Depardieu, combien de dynamiques entrepreneurs, las d'être des "pigeons", allaient s'égailler comme une volée de moineaux? Hein, hein? Bien sûr, c'était oublier un peu vite les ex-futurs "pigeons" (dont la quasi-totalité de l'équipe de France de tennis) réfugiés depuis belle lurette pas loin d'ici, au bord du Léman, que dix années de gouvernement de droite dont cinq de bouclier façon Sarko n'ont pas fait davantage revenir que les emplois industriels délocalisés en Roumanie. Mais on ne s'arrête pas à ce genre de détail. Faute de pouvoir démontrer que l'exil fiscal de quelques milliers de Français constitue un manque-à-gagner budgétaire plus important que les largesses accordées il y a peu aux marchands de limonade, faute de prouver que les entrepreneurs sont davantage découragés par la fiscalité et les charges sociales que par la pusillanimité des banques et la pingrerie de clients qui se font de la trésorerie sur leur dos, on se rabat sur le sensationnel. Depardieu, donc. Ben c'est raté. Question exemplarité, faudra repasser.

Ou plutôt, si: l'"affaire Depardieu" est exemplaire de la déliquescence mentale de certains et de la perversion du débat public qu'elle entraîne. Et les mots perdent leur sens: si Gérard Depardieu est une "victime" et l'impôt direct progressif une "injustice", alors la Fédération de Russie peut bien être une "grande démocratie".

Ciao, et bonne année à tous, cela étant!