mardi 20 janvier 2015

Aux "Charlie" d'un moment

Quatre millions de "Charlie", le 11 Janvier, vraiment? Si on désigne par "Charlie" les défenseurs, envers et contre tout, de l'irrévérence, sûrement pas. Mais il y a que par un étrange ruse de l'Histoire, la mouche-dans-le-lait de la presse française, "Charlie Hebdo", s'est en quelques jours métamorphosé en symbole consensuel. Alors bien sûr la folie meurtrière des jihadistes n'a pas frappé que les rigolos aux crayons entre les dents et leurs collègues, il y a eu d'autres victimes - policiers froidement abattus, quidams massacrés parce que Juifs. Mais le fait est que le sursaut cathartique du 11 janvier qui mobilisa les foules de façon inédite se déploya, volens nolens, sous la bannière de l'hebdo satirique. "Charlie" n'est pas la France, c'est incontestable, mais une bonne partie de la France s'est mise à "être Charlie" l'espace d'un moment. On a glosé - et on glosera encore longtemps - sur les causes profondes et les conséquences probables de ce moment. On dira simplement, ici, qu'il fut réjouissant. "Merci pour ce moment", serait-on tenté d'écrire, si l'expression n'était pas si irrémédiablement galvaudée.

Comme promis - et comme le garantissaient les tombereaux d'Euros déversés de toute part sur l'équipe survivante - un nouveau numéro de "Charlie Hebdo" est sorti le mercredi 14 janvier. A la une, comme chacun sait, le dessin d'un Mahomet empreint de compassion, la larme à l'oeil, portant l'affichette "Je suis Charlie". Sympa, d'un certain point de vue. Mais aussi, on l'aura compris, un monumental bras d'honneur: "vous avez cherché à nous anéantir parce que nous avons persisté à caricaturer Mahomet, allez vous faire foutre".
Et là, du coup, fin de la séquence "émotion". Aux images de la manifestation bon-enfant ont succédé, sur les écrans, celles de foules en colère au Niger, au Sénégal, au Pakistan, au Mali, en Algérie, et que je te brûle des drapeaux français, et que je te proclame la gloire du "martyr" des frères Kouachi et de leur pote Coulibaly, et que je te hurle ma fureur-de-musulman-offensé-dans-sa-foi, et que je te promets la destruction pour tous les mécréants, inch' Allah. Des morts, des blessés, le Quai d'Orsay nous encourage à collectivement serrer les miches. Sous nos contrées, par ailleurs, se font entendre bien sûr les voix de musulmans qui nous expliquent que non, c'est pas bien de représenter le prophète, ce numéro de "Charlie" post-fusillade est une insulte. Mais aussi celle du pape François nous expliquant en substance que la liberté d'expression, oui oui, c'est très important, à condition toutefois qu'elle n'offense pas les religions. (Pourtant, hein, le pape François, si Vatican-II-compatible, espoir de revanche des cathos progressistes... Mais bon, que voulez-vous, il est pape. Et un pape ça n'admet pas qu'on s'en prenne à la religion, c'est le métier qui veut ça, de la même façon que les banquiers ne supportent pas qu'on remette en cause le bien-fondé des produits financiers dérivés).

Et là, certains découvrent un truc incroyable: "Charlie Hebdo" fait de la provocation. Et s'en offusquent, tels Mia Farrow, découvrant qu'elle a enfanté l'antéchrist, dans "Rosemary's baby" de Roman Polanski.

Autour de moi j'ai entendu, ces derniers jours, des trucs comme "là, ils jettent de l'huile sur le feu" ou "tout de même, après le 11 Janvier, ils auraient dû s'efforcer de rassembler plutôt que de diviser" ou bien "franchement, en ce moment, on n'avait pas besoin de ça". Je doute que mon entourage soit statistiquement représentatif de grand-chose mais, qualitativement, mon petit doigt me dit que ce type d'opinion est assez répandu. A tout le moins, la question se pose de savoir si cette "une" est ou non une bonne idée et, en tout cas, il est à peu près certain que nombre de "Charlie" du 11 Janvier se sentent trahis, quelque part.

A ces "Charlie" d'un moment, il conviendrait de rappeler un certain nombre d'évidences:
  • Si "Charlie Hebdo" ne tirait qu'à quelques dizaines de milliers d'exemplaires avant le 7 Janvier, c'est pour une raison bien simple: il ne plaisait pas à tout le monde. De fait, avec plus ou moins de bonheur, de bon goût et de talent, "Charlie Hebdo" entend faire rire en énervant, c'est sa raison d'être
  • Pour un athée comme moi, les religions sont des systèmes de pensée, des visions du monde parmi d'autres et non au-dessus des autres. Un croyant, qu'il soit chrétien, juif, musulman ou bouddhiste a le droit de penser le contraire, mais pas de chercher à m'imposer son point de vue par la coercition. Ni moi, de les forcer à adhérer au mien 
  • Car la République Française, comme d'autres pays en Europe et dans le monde, est laïque: religion et absence de religion y sont également respectables - pas de surmoi des "racines chrétiennes"
  • C'est pourquoi ladite République autorise ses citoyens, s'ils le veulent, à dépenser quelques Euros pour rire de Jésus, Mahomet ou Moïse et, de fait, un éditeur à leur procurer un journal qui racontera des conneries sur Jésus, Mahomet ou Moïse, justement, en échange de cet argent
  • Un(e) croyant(e) a le droit de se sentir offensé(e) par ce genre de transaction, mais à partir du moment ou rien ni personne ne l'oblige à l'effectuer lui(elle)-même, le mieux qu'il(elle) ait à faire c'est de penser à autre chose
A partir de là, regretter que "Charlie" fasse du "Charlie" même s'il est temporairement subventionné par l'Etat et soutenu par des centaines de milliers de dons anonymes, c'est n'avoir rien compris au film. Alors oui, il est vrai que des musulmans de par le monde sont ulcérés par cette énième "provocation" des vilains petits canards de "Charlie", jusques et y compris en nos terres européennes. Et que parmi ces gens, il se trouve potentiellement des individus et des groupes dangereux, nous sommes désormais bien placés pour le savoir.

Cela étant il ne faut rien lâcher aux minorités radicales, qui par ailleurs n'ont pas attendu "Charlie" pour semer la mort et la désolation. Et il ne faut pas imaginer que "Charlie" se devrait de réserver un traitement de faveur aux musulmans en général en s'abstenant de titiller leurs tabous, sous prétexte qu'il seraient déjà victimes de discrimination, de racisme etc...  Au contraire: lorsque l'Islam est tourné en ridicule, les musulmans sont traités à l'égal des chrétiens ou des juifs, en tout cas pour ce qui concerne "Charlie Hebdo". L'intégration, ça s'appelle.

En Septembre 2012, je critiquais ici-même le côté un peu opportuniste et répétitif du remuage de tronçonneuse dans la plaie que faisait "Charlie" à propos de l'Islam. Mais ça, c'était avant. Désormais, qu'on aime ou qu'on déteste "Charlie Hebdo" sans réserve ou juste de temps en temps n'a strictement aucune importance. Ce qui compte, c'est d'avoir envie qu'il existe tel qu'il est, c'est-à-dire "irresponsable"- d'ailleurs c'est marqué dessus.

Aux "Charlie" d'un moment je dirai donc que l'important, ce n'est pas d'"être" (ou avoir été) "Charlie": c'est de laisser "Charlie" être ce qu'il est, même si ça fait parfois mal au cul.


Ciao, belli.


jeudi 8 janvier 2015

"Charlie" assassiné

Tristesse, accablement, bien sûr et avant tout. Aujourd'hui, on a assassiné "Charlie Hebdo". Pour de vrai. Difficile de se résoudre au fait que Cabu, Wolinsky, Bernard Maris, Tignous et Charb aient disparu du paysage. Comme pour Coluche ou Reiser, je vous fiche mon billet que nous serons nombreux, dans quelques années, à nous dire "dommage qu'il(s) ne soi(en)t) plus là pour en parler à sa (leur) manière". Du monde tel qu'il va et ne va pas, et en particulier de la connerie humaine qui pollue nos yeux et nos oreilles jour après jour.
Colère, dégoût et mépris, aussi, à l'égard de ces illuminés sanguinaires et de ceux qui les inspirent.

Toutefois tenter, malgré tout, de chercher à se dégager de la posture "tous-unis-contre-le-terrorisme", parfaitement légitime et nécessaire pour ce qui est de la classe politique et des discours officiels, mais un peu courte pour autant qu'on veuille aborder ce drame en "citoyen", comme on dit.


Car il convient de faire deux constats:

  • Cet attentat est une atteinte à la liberté d'opinion, et donc à la démocratie. C'est un fait: on s'en est pris à des journalistes, des caricaturistes, dont la possibilité d'expression est un des indicateurs les plus fiables qui soit de la nature démocratique d'un régime politique. Pas de libertés politiques voire de liberté tout court sans liberté de la presse, fût-elle perfectible à bien des égards
  • "Charlie Hebdo" n'était pas n'importe quel organe de presse, dans le paysage médiatique français. Depuis une quarantaine d'années, avec des hauts et des bas mais jamais sans entrain, il usait et abusait de deux ingrédients particuliers: l'humour et l'irrespect - singulièrement à l'égard des religions
Alors même s'il n'aura échappé à personne qu'il est plus facile de mener un assaut contre les bureaux d'un journal, même sous "protection policière" (les guillemets s'imposent, à l'évidence) qu'à un bâtiment militaire, au palais de l'Elysée, voire à la plus anodine des agences bancaires - sachant que les terroristes ne sont pas forcément suicidaires - on est en droit de se dire que la rédaction de "Charlie Hebdo" jouait dans le paysage médiatique un rôle exemplaire. Et que les victimes de l'attentat de ce jour, à Paris, ont été tuées pour l'exemple.

Aujourd'hui, on a entendu les uns et les autres - journalistes, artistes, politiques, curés, rabbins, imams - nous répéter en boucle qu'il ne faut pas "faire d'amalgame" (entendez: dire haut et fort que tous les musulmans ne sont pas des terroristes en puissance, et inversement) et qu'affirmer son attachement aux principes républicains de tolérance et de "vivre-ensemble" est un impératif catégorique. 
Soit. Ne faisons pas d'amalgame, je suis le premier à en convenir. Mais tant qu'à trier le bon grain de l'ivraie, allons jusqu'au bout: n'amalgamons pas, non plus, "Charlie Hebdo" et le reste du paysage médiatico-politique, fût-ce sous la couverture consensuelle de la "démocratie".

Car le message des assassins d'aujourd'hui est clair: "Vous pouvez nous bombarder avec vos drônes, nous parachuter des "forces spéciales" sur le coin de la gueule, nous torturer en douce, à la limite on s'en fout. Mais rire de nous et de nos obsessions religieuses, non, ça, c'est insupportable."
Or cette volonté d'éradiquer l'irrespect en matière de religion, les islamistes radicaux n'en ont pas l'exclusivité même si - là encore, pas d'amalgame - ils portent cette forme d'intolérance à un paroxysme incomparable. C'est précisément le message que clamait "Charlie Hebdo", et à cet égard il n'est pas anodin que d'éminents représentants du christianisme et du judaïsme aient fait cause commune avec les associations musulmanes qui naguère attaquèrent (en vain) le journal en justice. Bref, "Charlie" n'était pas un poil à gratter que pour les fous d'Allah, loin s'en faut.

Mais le fait est que tout porte à croire que ce sont bien des fous d'Allah qui ont fait le coup, aujourd'hui, pas des obsédés du Talmud ou des Evangiles. Dès lors ce discours contre l'amalgame se voudrait un rempart contre ceux qui font leur beurre avec la peur de l'Islam, un remède contre la Zemmourerie, les Lepénades et les prophètes du "grand remplacement". Noble intention, tant il est vrai qu'il ne va pas se passer longtemps avant que ne se relance un débat sur la "question musulmane". Marine Le Pen a d'ores et déjà clamé qu'il convenait de "nommer le problème", à savoir l'islamisme radical. Affirmation qu'on pourrait qualifier d'enfoncement de porte ouverte, n'était, dans la logorrhée frontiste, cette propension à user du terme "islamistes" plutôt que celui de Nord-Africains, comme autrefois les antisémites distingués parlaient d' "israélites" plutôt que de Juifs, mais passons.
Cela étant pas d'amalgame, faisons de nouveau le tri et gageons ceci, justement: ni Eric Zemmour, ni Marine Le Pen, ni des journaux comme "Minute", "Le Figaro Magazine" ou "Valeurs Actuelles" ne constitueront jamais des cibles pour les zinzins du Coran. D'une part parce que leur existence-même apporte un surcroît de crédibilité au discours des islamistes - leur islamophobie met les musulmans en position de victimes, et rien de tel que la victimisation pour séduire, de nos jours. D'autre part parce que, fondamentalement, ces gens, ces médias, partagent avec les "jihadistes" un paradigme essentialiste et une obsession identitaire: l'Europe ne saurait être que chrétienne, de même que quelqu'un originaire du "Dar al Islam" n'a d'autre option que de se conformer au Coran et aux Hadiths. Et, de facto, les uns et les autres partagent une même détestation de ceux qui pissent sur la statue du Commandeur, qui se rient des injonctions soi-disant supra-humaines, qui ne respectent ni les dieux ni les maîtres, ni les drapeaux ni les bannières. Bref, les uns et les autres vomissent de toute leur âme les gens comme ceux qui animaient "Charlie Hebdo".

Or s'il n'existe plus la possibilité d'un "Charlie Hebdo" ou de son équivalent, si l'humour irrespectueux disparaît du paysage, alors n'en déplaise aux pisse-vinaigre et aux piliers d'église, de synagogue et de mosquée, la liberté d'opinion en prend un sacré coup dans la gueule. Je fais partie de ceux qui pensent que le droit à l'irrespect est au moins aussi nécessaire à la santé d'une démocratie que celui au conservatisme le plus étriqué.

Tristesse, accablement, colère, dégoût, mépris, oui. Envie de hurler que la bêtise sanglante de trois sinistres connards, voire même de douze ou de quinze, ne saurait nous amener à nous méfier a priori de millions de gens normaux, oui. Mais "m'amalgamer" aux bigots, aux racistes, aux homophobes, aux réacs, aux populistes, non, et "unité nationale", mon cul. 

"Charlie", tel que nous l'avons connu, est mort. C'est déjà triste, mais si on laisse n'importe qui pleurnicher sur sa tombe, alors en plus il sera mort pour rien.

Bonne année à tous, quand même


samedi 8 novembre 2014

Le Front National, l'étroit Moscoutaire

Marine Le Pen veut, paraît-il, adresser une "lettre aux Français" suite au congrès de son parti qui se tiendra à la fin de ce mois. Bon, c'est sympa, une lettre. Ca les changera, les Français, des "cartes postales" de Sarkozy-le-récidiviste.
Ca vous a un côté littéraire, instruit - presque vieille France, pour tout dire, surtout à l'heure des "tweets" à gogo. Et puis ça laisse entendre une volonté de de s'ouvrir, de clarifier et d'aller loin dans l'explication des choses: tout ça n'avait pas échappé à François Mitterrand en 1988, lorsque sa "Lettre à tous les Français" prit résolument le contre-pied du style bruyant et lapidaire, voire lessivier, de la communication politique du moment - affichage tapageur, clips télévisuels. Tout cela n'était bien sûr qu'une nouvelle astuce de "communiquant" mais bon, sur le coup, nous fûmes nombreux à tomber dans le panneau (pour ce qui me concerne: parce qu'au moins, ça avait de la gueule).

Tout ça pour dire que, fondamentalement, l'idée d'envoyer une missive, plutôt que de produire un énième clip, laisse entendre qu'on va s'adresser à l'intelligence de l'électeur plutôt qu'à ses émotions de consommateur d'images. La lettre, c'est l'argumentation plutôt que la répétition, le développement plutôt que le résumé. Mais c'est aussi, et surtout, un souci de transparence et d'exhaustivité.
Dès lors, je me prends à rêver que Marine Le Pen n'oublie pas, dans sa correspondance qui préfigurera sans doute son programme politique pour 2017, d'évoquer sans ambages l'un des piliers de ses orientations en matière de politique étrangère: son tropisme pro-Russe. Je rêve qu'en ce domaine comme dans d'autres - l'Europe, la mondialisation, l'immigration... - elle se mette à annoncer la couleur en toute franchise. Ne serait-ce que parce qu'on aura célébré depuis peu le vingt-cinquième anniversaire de la fin du mur de Berlin.
Berlin, 1984, vue par votre serviteur
En 1989 s'effondrait le symbole le plus visible de l'existence d'une "autre Europe" dominée par l'Union Soviétique. Cette dernière, in fine, ne s'en remit pas, et cette désintégration de la "maison-mère" à Moscou précipita la chute de ses filiales étrangères, et singulièrement du Parti Communiste Français - désormais réduit, suprême humiliation, à la taille d'une formation trotskyste.
Ah, le P.C.F.... S'il n'avait pas existé, y aurait-il seulement une extrême-droite en France? Car l'anti-communisme ("primaire, secondaire, et même supérieur", pour reprendre les mots de Jean-Marie Le Pen) comme raison d'être fut longtemps l'apanage de cette droite "nationale" qui fit son beurre de son hostilité à l'égard de l'Union Soviétique. Et, de facto, fustigea avec constance la servilité à peine dissimulée des communistes français à l'égard du "grand frère" de l'Est. Cette droite "nationale" créa même à cet effet, et ce dès les années trente, un adjectif: "moscoutaire". Tout était dit dans ce qualificatif, notamment la nature singulièrement étrangère et "anti-nationale" des communistes et de leurs partisans. Notons que le plus drôle est qu'il se trouva des crétins, au sein de la gauche non-communiste, pour contester cette accusation, avant (au nom de l'anti-fascisme) et après (au nom de la Résistance) la seconde guerre mondiale, alors que s'il est un point sur lequel la droite "nationale" a eu raison avant tout le monde ou presque, c'est bien sur la question de la subordination inconditionnelle des communistes, en tant qu'organisation, aux intérêts de l'Union Soviétique.
Cet anti-communisme structurel, et pour tout dire ontologique, de l'extrême-droite française, lui permit à maintes occasions de se poser en défenseur de la Liberté - notamment lorsque fut, une bonne fois pour toutes, mise à jour en nos contrées la nature totalitaire du régime soviétique (le "choc" Soljenitsyne à la fin des années 70). De même, les folliculaires d'extrême-droite firent naguère leurs choux-gras de la publication de l'ouvrage de Jean Montaldo sur Les finances du P.C.F. (Albin Michel, 1977), mettant en lumière le rôle d'une certaine "Banque Commerciale de l'Europe du Nord", faux-nez soviétique, dans le maintien à flot des caisses du "parti". Bref, n'eurent été les turpitudes des "moscoutaires", l'extrême-droite et le Front National auraient été bien peine de se trouver des figures crédibles de l' "anti-France". Et donc, quelque part, d'exister.

Or, de nos jours, la complaisance vis-à-vis de Moscou est de mise, chez les Le Pen. On ne compte plus les voyages de Marine dans la capitale russe, reçue notamment cet été par le président de la Douma. Un récent article de "L'Obs" (édition du 23 Octobre) laissait même entendre que le Front National, à l'instar d'autres formations en Europe comme le parti Jobbik en Hongrie, bénéficierait de financements des oligarques proches du pouvoir russe. Reconnaissance du ventre ou vraie conviction? Marine Le Pen ne manque pas une occasion de fustiger "l'atlantisme" du gouvernement français et les sanctions décrétées par les Etats-Unis et l'Union Européenne à l'encontre de la Russie de Vladimir Poutine. On l'a vu ici, cette fascination, à l'extrême-droite, pour un pouvoir fort, héraut d'une "civilisation chrétienne" que menacerait le "cosmopolitisme" d'Outre-Atlantique, ne date pas d'hier. Mais justement: si la Russie, à la fin du XXème siècle, a radicalement changé de système économique et social, il ne s'est guère passé de temps avant que, sur le plan politique, les faits ne viennent contredire les mensonges des ultra-libéraux sur les liens prétendument indéfectibles entre économie de marché, d'une part, droits de l'individu et démocratie, d'autre part: on pourra justifier, expliquer la nature du régime Poutine comme on voudra, il n'empêche que, sur le plan des libertés politiques, le pouvoir de l'ex-KGBiste Poutine ne constitue pas un "saut qualitatif" spectaculaire par rapport au soviétisme finissant. Par ailleurs il reste à démontrer que "l'intérêt de la France" est à un revival de l'alliance franco-russe de 1901, dont on sait combien elle contribua à la catastrophe d'Août 14... A tout le moins elle se ferait au prix d'une rupture définitive avec la Pologne et les pays baltes qui, eux, ont payé pour voir.
Nonobstant, le Front National de Marine Le Pen est aujourd'hui à la Russie de Vladimir Poutine ce que le P.C.F. de Georges Marchais était hier à celle de Leonid Brejnev: une formation satellite, un tremplin vers la constitution de troupeaux "d'idiots utiles". La différence est que les communistes croyaient, ou faisaient semblant de croire, que le pouvoir de Moscou construisait "l'avenir radieux de l'humanité", tandis que le F.N. vit très bien avec le fait qu'il soutient un régime autoritaire et liberticide. Arguant, comme le faisaient naguère nos staliniens nationaux, des compromis récurrents et à peine honteux que font les démocraties occidentales, et en premier lieu les Etats-Unis, avec la défense inconditionnelle de la paix et des libertés dans le monde (les exemples ne manquent pas de ces hypocrisies, il est vrai).
De fait, la formation de Marine Le Pen peut sans hésitation être qualifiée de "moscoutaire": un parti, faisant l'impasse sur l'Europe non seulement en tant que construction politique mais aussi et surtout en tant que système de valeurs, tourné vers l'Est, y décelant un modèle. Un "parti de l'étranger", en quelque sorte, dont la vision est étroite, subjuguée qu'elle par les "lumières" de Moscou tel un lapin dans les phares d'une automobile, comme autrefois le P.C.F... Singulier chamboulement des figures de la politique, étrange tête-à-queue de l'Histoire. Ou pas, finalement.

Toujours est-il qu'il serait bon, qu'il serait juste, qu'il serait honnête que Marine Le Pen, dans sa "lettre aux Français", expliquât à ses concitoyens tout le bien qu'il faut penser de la Russie de Vladimir Poutine. Et donc d'un pouvoir politique qui fait assassiner des journalistes et emprisonner ses opposants, qui protège les mafieux, entretient des guerres chez ses voisins et envoie des jeunes femmes dans des camps, pour cause d'irrespect envers la religion et le gouvernement. Il serait bon qu'elle les informe qu'à compter de 2017, si elle est élue, la France opérera un revirement diplomatique la rapprochant significativement de ce pouvoir.

On verrait alors, pour autant que suffisamment d'électeurs sachent lire, si sa marche vers l'Elysée est aussi irrépressible qu'on le dit. C'est d'ailleurs pour ça que sa "lettre" ne pipera pas un mot sur le sujet, en tout cas pas clairement. On parie?

A bientôt


mercredi 10 septembre 2014

Le Vide de la Chaise Politique

Fin 1965, défendant les intérêts bien compris de l'Etat français - entendez: le maintien d'une Politique Agricole Commune déjà providentielle pour la France et, surtout, repousser à tout prix l'idée d'un début de supra-nationalité - De Gaulle fit pratiquer à son gouvernement la "politique de la chaise vide" au sein des conseils des ministres européens. "Mongénéral" obtint in fine gain de cause, semant la petite graine fructueuse d'une Désunion Européenne promise à un long avenir - mais c'est une autre histoire.

En cette fin d'été 2014, c'est une affaire entendue, le gouvernement socialiste au pouvoir sera cohérent, hommes et femmes désormais tous alignés, le petit doigt sur la couture du pantalon ou du tailleur. Exeunt les trublions potentiels ou réels, une seule ligne, celle du "Pacte de Responsabilité". J'ai déjà dit ici tout le bien qu'on pouvait penser de cette chimère, rien à ajouter ou à retrancher. Il y a que, désormais associé à l'ambition de réduire les déficits budgétaires tout en freinant la pression fiscale, ce "pacte" constitue l'intégralité du logiciel de la gauche au pouvoir, nonobstant quelques velléités d'ordre sociétal - pour autant que les zozos de la "Manif pour tous" n'y voient pas trop d'objections. Le "pacte", tout le "pacte", rien que le "pacte", fermez le ban.

Bon, pourquoi pas. A condition, toutefois, de clarifier un certain nombre de points:
  1. Il faut mettre fin, sans plus attendre, au débat sur le qualificatif qu'il conviendrait d'accoler au nouveau gouvernement Hollande: il se revendique social-démocrate, on le qualifie de social-libéral, et nul doute que le fameux "social-traître" dont usèrent et abusèrent les staliniens est déjà judicieusement ressorti de la naphtaline. Je dis: brisons là. Et posons-nous la question: pourquoi "social"? Va falloir trouver autre chose. 
  2. Tandis que le gouvernement gouverne, donc, le Parti Socialiste se lance dans un grand remue-méninges: les Etats Généraux des Socialistes, ça s'appelle. Les militants et sympathisants sont invités à faire part de leurs doléances, idées, suggestions et à débattre autour de thèmes comme "Laïcité et République", "Croissance et Social-Ecologie", etc.. Nul doute que ces contributions de la "base" nourriront une profonde réflexion au sein des instances dirigeantes du parti qui, moyennant quelques synthèses habiles, construiront, sinon un programme politique, à tout le moins un réservoir d'options pour la prochaine élection primaire. C'est bien beau, mais au fait, pour quoi faire? De deux choses l'une: soit le P.S. entend représenter la "gauche de gouvernement", auquel cas un gouvernement issu de ses rangs devrait mettre en oeuvre des politiques que le parti préconise ou a préconisé (pas de trace du "Pacte de Responsabilité", à ma connaissance) soit il se contrefout de gouverner, mais à ce moment-là qu'il le dise. Comme la seconde option est peu probable, qu'il annonce clairement aux militants et sympathisants que ses "Etats Généraux" en fait c'est pour d'la fausse, cause toujours, camarade 
  3. Au gouvernement comme dans l'opposition, le discours du moment c'est: "soutenez moi, sinon vous aurez Marine Le Pen". Tandis que Manuel Valls entonne l'air de la "République en danger" pour resserrer les rangs d'un P.S. un poil ronchon, le principal argument en faveur du retour en scène de Nicolas Sarkozy est celui qui consiste à le positionner comme le seul candidat crédible face au F.N. (cf. l'avalanche récente de sondages plus ou moins certifiés). De part et d'autre, donc, on est d'accord: Marine Le Pen est au centre de la vie politique, il y a elle et "les autres", qui tentent comme ils le peuvent de se différencier comme challengers potentiels. Seulement voilà, il y a un petit, tout petit détail à régler: pour faire se déplacer des électeurs en nombre suffisant, le coup du "barrage au Front National" ne suffira vraisemblablement pas, en tout cas pas éternellement. Va falloir aller piocher des idées au delà des think-tanks du MEDEF, les uns et les autres. Ou alors dire clairement qu'un gouvernement Marine Le Pen est une option envisageable
Cela étant posé, revenons à nos moutons. Le "Pacte de Responsabilité" et la dérégulation du marché du travail quasiment annoncée qui va avec sont, à juste titre, qualifiés d'opération de "triangulation": de ce programme, la droite n'a foncièrement rien à redire, sinon qu'elle entend faire de même mais plus fort et plus vite, tout en sabrant ouvertement dans les effectifs de la fonction publique. Pas très audible ni très excitant, tout ça. Partant, cette "triangulation" est qualifiée d'habileté politique par les thuriféraires du couple Hollande/Valls. Et on les rapproche d'un Tony Blair ou d'un Gerhard Schröder. Petite nuance: on peut penser ce qu'on veut de ces deux "modernisateurs" de la Gauche Européenne, il n'empêche que l'un et l'autre ont annoncé la couleur avant de concourir aux suffrages des militants de leurs partis, puis des électeurs. Valls, pour sa part, a été vitrifié aux primaires de la gauche, tandis que Hollande n'a pas mentionné l'ombre d'un commencement de son "pacte" à la noix lorsqu'il était en campagne: bref, Blair et Schröder ont fait de la politique, Hollande et Valls font du bricolage, faussement soutenus par un P.S. qui n'en peut mais et mitonne ses "états généraux" dans une indifférence tout aussi générale. En face, "triangulée" à mort, la droite se complait dans une pathétique bagarre d'egos, où la médiocrité le dispute au cynisme. A côté, le F.N. se nourrit de cette pourriture ambiante, avançant ses "solutions" dont on ne saurait dire si elles sont plus bêtes que méchantes.
Cinq ans de Sarkozysme - la pensée brouillonne travestie en volontarisme - et vingt-sept mois de Hollandisme - le renoncement face à tous les lobbies déguisé en pragmatisme - sur fond de crise et de chômage, et nous voilà, tels les personnages de "Gravity", confrontés à un vide mortifère, celui de la pensée politique. La centralité actuelle d'une Marine Le Pen en est d'ailleurs le symptôme le plus flagrant, car il faut que ses électeurs le sachent: si leur candidate accède un jour au pouvoir, il ne faudra pas longtemps avant que, tout comme les électeurs de Hollande voire davantage, ils ne se sentent profondément et durablement cocus. Ce n'est pas un pari, c'est une certitude.

Insondable vacuité que celle du pouvoir et de l'appétit de pouvoir tels qu'il nous sont montrés, en ce crépuscule de la cinquième république. De Gaulle, avec sa "politique de la chaise vide", faisait de la politique. Son lointain successeur trône sur le vide, le vide de la chaise politique.

A bientôt

jeudi 5 juin 2014

Préserver l'hexagonalitude

Les lois de décentralisation de 1982 furent, à l'époque, qualifiées de "grand affaire du septennat". Rien que ça. Il est vrai que la victoire de Mitterrand en 1981 devait beaucoup à un refus, largement partagé après Mai 68, du jacobinisme gaullien, fût-il revisité par Giscard. Au bout du compte, cependant, plutôt qu'à l'émergence de robustes et autonomes entités régionales, à l'image des Länder allemands, on assista à une montée en puissance des départements qui fit le
bonheur, entre autres, des publicitaires: il était en effet impensable que chacune de ces entités ne disposât pas d'une "identité visuelle", d'une "stratégie de communication" en lien avec son "positionnement de marque". Anecdotique? Pas forcément, tant était cruciale la nécessité d'encourager un sentiment d'appartenance chez le citoyen lambda. Car "se sentir" de la Saône-et-Loire plutôt que de la Côte d'Or, du Haut- plutôt que du Bas-Rhin, des Côtes d'Armor plutôt que de l'Ile-et-Vilaine, voilà qui était juste et bon. Et vas-y que je te crée des logos, des campagnes de pub à tours de bras, en avant la "différenciation" du 11 (Aude) vis-à-vis du 81 (Tarn), chacun ses Cathares.
Car l'essentiel était qu'à aucun moment ne fût sérieusement contestée la seule, la vraie "identité" qui soit, celle qui embrasse dans un même mouvement "le Sacre de Reims et la Fête de la Fédération" (pour reprendre les mots célèbres de l'historien Marc Bloch) mais aussi Philippe Auguste et Christine Boutin, Victor Hugo et Gérard De Villiers, Claude Debussy et Mireille Mathieu: l'identité nationale, une et indivisible.
C'est bien pourquoi la "grande affaire" du premier septennat de François Mitterrand se garda bien de renforcer sérieusement le rôle des régions. C'est bien pourquoi, également, fut écartée d'un revers de main l'idée d'une reconstitution de la Bretagne historique - le retour de Nantes en son sein. "Historique" sans être pour autant antédiluvienne, puisque la séparation de Nantes de la Bretagne date du régime de Vichy, mais qu'à cela ne tienne: la Bretagne sans Nantes ferait moins la fière, Nantes hors de la Bretagne ferait une "capitale" acceptable pour les "Pays de la Loire", une invention de la Quatrième République.
Trente-deux ans plus tard, un gouvernement socialiste français entend de nouveau rebattre les cartes territoriales. Autre époque, il ne s'agit plus de "changer la vie" mais tout simplement de faire des économies. Et donc - ta-daa! - de faire disparaître les départements, dont on a fini par réaliser qu'en plus des cantons, des communes, des communautés de communes, des régions et de l'Etat, ça faisait un peu beaucoup - le millefeuilles, on appelle ça. Les temps ont changé mais les fondamentaux restent les mêmes: dans un grand effort de simplification et de "rationalisation" de l'action publique, on réalise, dans la foulée, que vingt-deux régions, c'est beaucoup, qu'il faut "clusteriser" ce merdier. Moins de régions, donc, mais plus grandes. Alors, du coup, Nantes en Bretagne, par exemple? Et bien non. Car pas question de remettre en cause les régions existantes: Pays de la Loire il y a, Pays de la Loire il y aura. Les contours des régions sont non-négociables, circulez, y a rien à voir.

Alors on explique ici et là que tout ça a été fait sur un coin de table de l'Elysée, sans concertation aucune, qu'il s'agissait de ménager à la fois la chèvre (Ségolène Royal, présidente de Poitou-Charentes) et le chou (Jacques Auxiette, président des Pays de la Loire) et, d'une façon générale, de ne pas brusquer les présidents de région, tous socialistes ou presque. Ca a du peser, c'est sûr, et comment ne pas le comprendre: "pacte de responsabilité" aidant, les élus socialistes se ramassent râteau sur râteau. Les élus municipaux, c'est fait; le corps des députés européens a été décimé, ça aussi, c'est fait; reste encore à liquider les conseillers généraux, amenés à disparaître avec les départements, justement. Dans ce contexte de "restructuration" tous azimuths, préserver, au contraire, l'espèce en danger des présidents de région socialistes, c'est une louable intention qu'il convient de souligner.
Mais ces enjeux de politique politicienne ne sont rien en regard de l'essentiel: garantir "l'unité de la nation", comme l'a véhémentement souligné le Premier Ministre Manuel Valls. Et donc tirer un trait définitif sur une vraie régionalisation, c'est-à-dire une régionalisation qui s'appuierait sur des identités historiques, culturelles, voire linguistiques susceptibles de relativiser la sacro-sainte hexagonalitude. Et donc Nantes en Bretagne, pas de ça, Lisette.

Les responsables actuels de l'Etat français, comme leurs prédécesseurs et sans aucun doute leurs successeurs, ont la trouille. La trouille que progressivement, parce que l'action publique serait ici un peu plus bretonne, là-bas un peu plus bourguignonne, occitane ou alsacienne, les citoyens de la troisième puissance nucléaire mondiale se sentiraient moins Français. C'est-à-dire indéfectiblement unis et égaux. Ah, l'égalité, l'argument suprême. Peu importe que les promotions de l'ENA comptent moins de fils d'ouvriers que les régiments de paras ne comptent de gauchistes, peu importe que les uns se gavent de stock-options tandis que les autres chassent les promos chez Lidl: la République est perfectible, certes, mais l'idée qu'elle se fait d'elle-même est tellement belle, ça serait trop dommage de s'arrêter à sa réalité.
Alors à la poubelle, les singularité régionales, ça, c'est bon pour les autres: le Premier Ministre, en meeting politique à Barcelone, s'exprime en Catalan. Mais il ne lui viendrait pas à l'idée d'en faire autant à Perpignan. D'abord parce que ça fait des lustres que la République a fait tout ce qu'il fallait pour que meure cette langue de péquenots. Ensuite parce que quand bien même il se trouverait  suffisamment de Perpignanais parlant Catalan dans un meeting du PS, l'idée même de l'unité française serait compromise s'il prenait l'envie à Manuel Valls de s'exprimer autrement qu'en Français, en deçà des Pyrénées. L'unité espagnole, hein, par contre, on s'en fout: elle est tellement moins nécessaire à l'humanité.

Mais le truc c'est que, crise économique et sociale aidant, l'unité française au prix de la crispation jacobine - nonobstant le bruit que fait Jean-Luc Mélenchon avec sa bouche - n'est d'ores et déjà plus un thème politique légitime pour la gauche, ni même pour la droite parlementaire. A ce petit jeu, d'autres, suivez mon regard, font bien mieux, car ils donnent à l'"identité française" un contenu plus tangible que "le Sacre de Reims et la Fête de la Fédération": un Français doit avoir la peau blanche et bouffer son Dieu le dimanche, plutôt que de s'accroupir devant Lui cinq fois par jour.

François Hollande et Manuel Valls, par atavisme politique, ne veulent pas d'une Bretagne forte. Ils préfèrent se raconter l'histoire de la République une et indivisible. Et "compétitive", cela va de soi. Les illusions, c'est tout ce qui reste quand la réalité sent la merde.

A wech all