mercredi 14 mai 2008

Israël-Palestine: la conjuration des imbéciles

Pour des individus d'intelligence normale, il est des noeuds qui ne sauraient être gordiens: toute volonté de les trancher par l'épée ne peut émaner que d'un crétin. Il en va ainsi de toutes ces situations où des hommes en viennent à s'affronter sans résultat autre que la perpétuation de leur affrontement, il en va ainsi du conflit qui oppose, en Palestine, Juifs et Arabes. Et pourtant, de part et d'autre, n'influent vraiment sur le cours des choses que des imbéciles persuadés d'amener leur adversaire à merci, voire de l'anéantir.

A l'origine de ce conflit il y eut bien sûr le double-jeu, les ambiguïtés de la politique britannique dans cette (toute petite) partie du monde, mais plus profondément l'impossible compromis entre deux revendications d'une même terre. Les choses se gâtèrent vraiment lorsqu'il y a soixante ans, jour pour jour, un vieux monsieur dégarni avec une coupe à la Léo Ferré, David Ben Gourion, proclama la création de l'état d'Israël, le jour même où, cornemuses en tête, le gros des troupes britanniques quittait la Palestine (Un départ à la manière de ces invités qui, après avoir déclenché une conversation inappropriée chez leurs hôtes, et tandis que ces derniers commencent à s'envoyer des assiettes à la figure, s'en vont en disant "Bon, ben, c'est pas tout çà, pfou là là va falloir qu'on rentre, nous...")
On ne connaît que trop bien la suite: 700 000 Palestiniens chassés de chez eux, cinq guerres, deux soulèvements, un mur, des bombes humaines, des drones et des torrents de sang, de larmes, de haine. D'un côté un peuple brimé, frustré, impuissant, souvent affamé, de l'autre un peuple au ventre plein, fort d'une des plus puissantes armées du monde mais tétanisé par sa sécurité et la question même de son avenir. A ce jour, soixante ans d'une situation inextricable, soixante ans durant lesquels les convulsions autour de cette terre occuperont dans les médias une place inversement proportionnelle à sa taille. (Songez un instant à l'immense Kazakhstan, par exemple... Il y a quelqu'un que çà intéresse, le Kazakhstan? - à part les Kazakhs eux-mêmes, je veux dire...). Et puis aussi l'espoir ténu qu'un jour cet affrontement pourrait cesser. Pour autant que cesse la conjuration des imbéciles, ces crétins que chacun des camps a, durant toutes ces années, sécrété en son sein.
Le Dieu unique, par ailleurs, s'en mêle. Enfin, "unique", façon de parler: il y a le Dieu-unique-sévère-mais-juste qui promet à Son Peuple Élu la terre d'un autre peuple pourvu qu'il Le révère jusqu'à la fin des temps; il y a le Dieu-unique-abstrait-mais-bavard qui commande la soumission, par la guerre s'il le faut; il y a le Dieu-unique-et-trois-en-un, débordant de Paix et d'Amour mais mortifère comme la nuée porte l'orage . Çà fait beaucoup, au total, en tout cas trop pour si peu de géographie.
Face à un tel imbroglio on pourrait espérer que, comme dans le cas des conflits dans les Balkans, de l'extérieur de cette terre s'expriment et s'imposent les voix de la Raison. Or il n'en est rien car le débat sur les enjeux de l'affrontement Israélo-Arabe, notamment en France, est pollué: les imbéciles de là-bas ont leurs relais parmi nous.
- Au nom de la défense de la cause palestinienne va parfois s'exprimer une vision paranoïaque du monde qui porte un nom: l'antisémitisme. Ce n'est pas une coïncidence si les groupuscules "identitaires" d'extrême-droite vouent un culte à l'Intifada et ses icônes, ce n'est pas non plus une coïncidence si les élucubrations du "Protocole des Sages de Sion" retrouvent une nouvelle jeunesse parmi certains "pro-palestiniens".
- Au nom d'une notion très particulière de la "continuité historique", certains défenseurs d'Israël désigneront tous les tenants de la cause palestinienne comme des avatars de nazis, et, dans le même ordre d'idée, soupçonneront toute critique de la politique de l'état d'Israël d'être motivée par l'antisémitisme.
Ces perversions de l'intellect, bien sûr, s'alimentent l'une l'autre, et poser la question de "qui a commencé", c'est poser celle de la poule et de l'oeuf. Quoiqu'il en soit les termes d'une "question juive" historiquement européenne viennent se greffer, pour le pire, sur une réalité, somme toute, proche-orientale. Or, comme le démontre Esther Benbassa dans un récent hors-série de la revue "L'Histoire" consacré au problème Israélo-Palestinien ("les Collections de l'Histoire", Avril 2008, p.55), "Israël n'est pas une réponse à Auschwitz" même si, historiquement, "le génocide a hâté la reconnaissance de l'Etat des Juifs": ici comme ailleurs les choses sont beaucoup plus compliquées que çà, c'est bien ce qui gène les imbéciles, qui n'aiment rien tant que la simplicité.
Quels sont les termes réels, "raisonnables" du débat? J'ai tendance à penser qu'on peut résumer la question Israélo-Arabe à une question coloniale particulière.
Coloniale, car l'enjeu fondamental du conflit, en définitive, c'est la souveraineté sur une terre et son sous-sol (de l'eau, en l'occurrence) que se disputent deux peuples, et il se trouve que l'un de ces deux peuples domine militairement et politiquement l'autre. "Particulière" car d'une part la présence de Juifs en Palestine, même minoritaire, est un fait qui remonte à l'Antiquité (de façon plus certaine en tout cas que la présence de Français au Sénégal ou d'Anglais en Birmanie!), d'autre part parce que jusqu'à très récemment Juifs et non-Juifs de Palestine étaient sujets d'empires (romain, abasside, ottoman, britannique, j'en oublie) qui les dominaient de façon indistincte: "çà crée des liens", comme on dit.
Mais "particulière" ou pas, cette question coloniale est difficile à résoudre quand l'appétit de terres et l'arrogance des uns (les colons) vient quotidiennement nourrir la colère des autres (les colonisés). Lorsque par ailleurs un Etat qui prétend "ne vouloir que se défendre" pratique année après année une Loi du Talion revisitée par un sous-off' de la Légion Etrangère ("Pour un oeil, les deux yeux; pour une dent, toute la gueule"). Et lorsque de part et d'autre les imbéciles (Goush Emounim, Hamas) entretiennent les braises du conflit.
A cet égard, cependant, ces derniers temps, la bêtise est inégalement répartie: sachant qu'Israël bénéficie du soutien inconditionnel et indéfectible des Etats-Unis, l'enjeu pour les Palestiniens n'est pas militaire mais diplomatique: il s'agit de convaincre de la justesse de leurs revendications non l'Amérique (c'est sans espoir) mais l'Europe, pour tâcher de faire contrepoids. Or, avec ses roquettes lancées au pif sur des civils, la "cause palestinienne" commence à user les patiences, de ce côté-ci de l'Atlantique. Tandis que les imbéciles d'Israël se croient excusés par leur peur, ceux de Palestine croient qu'on leur pardonnera tout, un jour, à cause de l'injustice. Les uns et les autres ont tort, mais les uns gagnent la terre et les autres la perdent.
Si l'Europe, quoiqu'il en soit, veut contribuer à résoudre ce conflit, elle doit à tout prix déjouer les pièges de la conjuration des imbéciles, d'ici et de là-bas. A moins qu'elle ne se contrefoute de tout çà, au fond. Existe-t'elle seulement, en l'occurrence?

A bientôt

jeudi 8 mai 2008

Héritages à liquider?

En ce mois de Mai 2008, on commémore à tout va: les 60 ans de la création de l'état d'Israël, les 40 ans de Mai 68.
Souvenez-vous: Nicolas Sarkozy exprima, durant la campagne présidentielle, sa volonté de "liquider l''héritage de Mai 68". Nul ne saurait dire, a priori, quelle était l'échéance prévue pour la réalisation de cette partie de son programme. Quoiqu'il en soit si c'était pour ce mois-ci, c'est raté: déluge d'éditoriaux, de numéros spéciaux, de bouquins, d'émissions de tout format, difficile d'échapper à la célébration multi-médiatique du quarantième anniversaire de ces événements. Peut-être en Juin, la liquidation, alors? Ou alors en Janvier prochain, pour le quarantième anniversaire de 69, l'année érotique? Ou bien peut-être en Mars 2011, pour prendre tout le monde par surprise, comme avec la réintégration du commandement intégré de l'OTAN? On verra bien, en tout cas a priori le dossier "Finissons-en avec Mai 68", à l'instar de celui du "pouvoir d'achat" ou de la "France de propriétaires", va rejoindre le tiroir étiqueté "Foutez-moi la paix, j'ai encore quatre ans".
Qu'a-t'il donc de si terrible, au fait, cet héritage? D'une part Mai 68 aurait "liquidé (décidément) l'école de Jules Ferry, qui était une école de l'excellence, du mérite, du respect, une école du civisme". Bigre. Par ailleurs "l'héritage de Mai 68 a introduit le cynisme dans la société et dans la politique. Voyez comment le culte de l'argent-roi, du profit à court terme, comment les dérives du capitalisme financier ont été portés par les valeurs de Mai 68. Puisqu'il n'y a plus de règles, plus de morale, plus de respect, plus d'autorité, puisque tout se vaut, alors tout est permis".
Passons sur le fait qu'à partir des années 60 le taux de scolarisation explose en France: en 1968, l'école de Jules Ferry est à peu près autant d'actualité que la doctrine militaire du maréchal Foch. Mais attribuer à Mai 68 les dérives du marketing politique et le triomphe du fric quand on s'appelle Nicolas Sarkozy, d'une part, moi je dis: faut oser. D'autre part, sur le fond, c'est un peu comme si le pape désignait la permissivité excessive des moeurs pour expliquer le phénomène des curés pédophiles... Euh, ah ben non, c'est ce qu'il dit, le pape, justement, t'es con, toi... Pouf, pouf, reprenons: c'est un peu comme si on nous disait que Le Pen au deuxième tour en 2002, c'est la faute aux antiracistes.
Mai 68, ses causes, ses conséquences, difficile de résumer çà en quelques lignes. Entre autres, on peut en retenir l'idée d'un sursaut qui remit sérieusement en cause la notion d'autorité "naturelle" et donc incontestable, et celle d'une page qui se tourne, la page d'une France genre "Martine à la mer" avec ses institutions immuables et ses symboles intouchables - dont De Gaulle et, in fine, le Parti Communiste Français.

"On était nés sur des ruines/The times were changin'/On pouvait planter des fleurs/On voulait juste des jours meilleurs", chantait Maxime Le Forestier dans les années 80.
Alors bien sûr aujourd'hui on tombe de sa chaise quand on relit ou réécoute les délires marxistes-léninistes ou maoïstes de l'époque. Et on ricane:
- du parcours d'un Serge July - de la "Gauche Prolétarienne" au fauteuil de patron d'une entreprise de presse ("J'entends grossir les ventres/Et fumer les cigares/Ça fait la différence/Entre ancien adolescent et futur vieillard"- Le Forestier, toujours),
- des larmes versées en 76 sur le sort des Boat-People, par ceux-là mêmes qui naguère avaient soutenu les combattants communistes Vietnamiens de façon inconditionnelle,
- de la formidable marchandisation ultérieure des symboles - comme le portait du "Che" - d'une révolte qui rêvait de la fin de la société marchande
Notons qu'on ricane moins, ces derniers temps, de la conclusion des accords de Grenelle et des avancées sociales qui s'en sont ensuivies. On a même baptisé "Grenelle de l'Environnement" une série de discussions entre écologistes, agriculteurs, industriels et pouvoirs publics. Par ironie, sans doute: il aura fallu plusieurs années pour que l'inflation efface purement et simplement les augmentations de salaires obtenues lors du "Grenelle" de 68. Pour le dernier en date, quelques mois auront suffi pour annuler les engagements pris. On n'arrête pas le progrès.
Il n'empêche: vouloir "liquider l'héritage de Mai 68" dans la France d'aujourd'hui, c'est comme vouloir faire abstraction du Plan Marshall dans l'Europe des années 50. Une lubie de réactionnaire un peu concon, comme toutes les lubies, comme tous les réactionnaires. Paradoxale, de surcroît, chez un monsieur qui affiche ostensiblement sa famille multi-recomposée et, subséquemment, sa désinvolture face à l'institution du mariage, signes évidents de post-soixante-huitardisme.
A propos de commémoration, il y en a une dont on a peine à entendre le bruit: celle des cinquante ans du retour de De Gaulle au pouvoir (le 29 Mai 1958). Il est vrai que cet événement dont s'ensuivit, excusez tout de même du peu, le passage à la Vème République, trouve son origine dans un coup d'état militaire à Alger (le 13 Mai 1958) digne d'une nation d'Amérique Centrale. Ça la fout un peu mal, évidemment. La France de Sarkozy a le gaullisme honteux, d'ailleurs cet héritage-là est, pour le coup, véritablement liquidé: l'indépendance stratégique vis-à-vis des Etats-Unis, le rapprochement avec l'Allemagne, la solennité de la fonction présidentielle, le souci de l'équité sociale, pfuit, a p'us, disparus.
Il y a un an, à deux jours près, Nicolas Sarkozy était élu Président de la République. Qui pourra-t'on bien trouver, dans trente-neuf, quarante-neuf ou cinquante-neuf ans, pour commémorer la chose?
Allez, salut.

mardi 29 avril 2008

Résilience du FN

De déroutes électorales en Bérézina financière, le Front National s'est enfoncé ces derniers mois dans une crise notoire: le parti de Jean-Marie Le Pen a perdu en 2007 de sa pertinence auprès de son audience-clé, à savoir une partie substantielle de l'électorat ouvriers-employés-artisans-petits commerçants.
Cette population, le Front National en avait acquis les suffrages en exploitant une question que les autres partis avaient résolu de passer sous silence: la perception et le "vécu" du phénomène de l'immigration d'origine africaine et nord-africaine par une "France d'en bas" des "petits Blancs". Pourquoi le FN a-t'il brusquement cessé de "faire sens" auprès de cette fraction des citoyens? Parce qu'un certain Nicolas Sarkozy, rompant un concensus, a intégré dans son discours et dans ses actes une posture de fermeté sur l'immigration. Et l'affirmation de cette posture s'est faite de façon lisible, spectaculaire (voir ici même http://helvetia-atao.blogspot.com/2007_04_01_archive.html).
Sachant que le même Nicolas Sarkozy disposait - légitimement - d'un capital de crédibilité et de respectabilité nettement supérieur à celui de Jean-Marie Le Pen, la captation de l'électorat Frontiste s'est opérée de façon très efficace. Plutôt que d'avoir à se justifier d'un vote FN en disant "je ne suis pas raciste, mais...", un nombre considérable d'électeurs a trouvé plus simple de dire "je vote Sarkozy". Démentant les pronostics, ces électeurs ont préféré la copie à l'original. Résultat: un Le Pen furibard de s'être fait voler "ses" électeurs, le siège du parti vendu au plus offrant, une guerre de succession quasi-ouverte entre fifille et les tenants du "canal historique". Sachant par ailleurs que l'air du temps (médiatique) est ces temps-ci davantage au thème du pouvoir d'achat qu'à celui du fumeux diptyque immigration/insécurité, on pourrait raisonnablement penser que l'affaire soit entendue: l'élection de Nicolas Sarkozy aurait éliminé le Front National du paysage.
J'ai tendance à croire qu'il n'en est rien, ceci pour deux raisons:
La première est que la xénophobie, le racisme explicitement ou implicitement exprimés à l'occasion du vote FN ne se sont pas évanouis comme par enchantement. Le "coup" du ministère Hortefeux (Immigration et Identité Nationale), dûment annoncé durant la campagne était "bien vu", objectif atteint, voir ci-dessus. Cependant le rejet de "l'immigré" (même de sixième génération, du moment qu'il n'a pas la peau tout-à-fait blanche) s'abreuve principalement à deux sources: l'une est émotionnelle, irrationnelle - le repli sur un "nous" plus ou moins historique dont l'Islam, notamment, est clairement exclu - l'autre est factuelle - la violence et les incivilités en milieu urbain, visiblement attribuables à des gangs quasi-exclusivement constitués de jeunes issus de l'immigration, une source renforçant l'autre. Or ce phénomène de rejet s'épanouit d'autant mieux que s'accroissent l'insécurité en matière sociale, les inégalités et le sentiment d'une dégradation économique individuelle (le fameux "pouvoir d'achat") ... notamment si par ailleurs les problèmes de violence urbaine ne sont pas résolus. Un an après la présidentielle, nous y sommes, très exactement.
La seconde est que le Front National est un "objet politique" unique, associant paradoxalement une forme de nouveauté ("on n'a jamais essayé") et une traçabilité historique exemplaire. L'attrait de la "nouveauté" ne peut se traduire concrètement en termes électoraux que si le FN est en mesure d'aligner des troupes, or son maillage du territoire a tendance à se déliter, par les temps qui courent. Cependant il s'agit d'un phénomène qui peut s'avérer temporaire. Plus durable est l'historicité du FN, plus durable également la réprobation qui y est associée. En clair: le FN est l'héritier de l'extrême droite française, du général Boulanger à Tixier-Vignancour en passant, et ce n'est pas un détour, par Pétain et Darquier de Pellepoix. Or cet héritage suscite un rejet qui, par son ampleur médiatique, donne à ce parti un côté "fruit défendu": bien géré, çà peut devenir un atout.
A ce titre, la récente récidive de Le Pen sur les chambres à gaz et Auschwitz ( "J’ai dit qu’elles étaient un détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale: ça me paraît tellement évident", etc..) est intéressante dans le processus qu'elle enclenche: d'une part en toute logique de nouvelles poursuites judiciaires, au nom de la loi Gayssot ("Délit de contestation de crimes contre l'humanité"); d'autre part une prise de distance avec le "chef" au sein même du FN. Ce recours en justice au nom de l'archétype des "lois mémorielles" aura pour principal effet de mettre en relief le côté sulfureux du monsieur, tandis que la contestation interne, qui devrait devenir de plus en plus audible médiatiquement, laissera entendre qu'une page se tourne. Nonobstant, si elle se tourne, ce sera en prenant les mêmes - voire le même patronyme, sous l'hypothèse "Marine" - et en recommençant. Résilience du FN: recommencer avec un petit parfum d'interdit - un héritage actualisé - mais pas trop, l'hypothèque "Jean-Marie" ayant été dûment levée.
Alors Rama Yade, Rachida Dati, Fadela Amara, oui, bien sûr, les choses bougent. Mais si ces changements ne servent en définitive qu'à masquer des coups de canif de plus en plus violents dans le contrat social, alors en France le passé, même indigeste, aura un grand avenir.

Ciao, belli.

jeudi 17 avril 2008

Tout passer à la Chine?

En 1980, les Etats-Unis et une cinquantaine d'autres nations boycottèrent les jeux olympiques de Moscou, afin de protester contre l'invasion de l'Afghanistan par l'Armée Rouge un an plus tôt. Quand on joue au con, on peut être deux: quatre ans plus tard, l'URSS et ses satellites boycottaient les Jeux de Los Angeles, nananè-re.
Si mes souvenirs sont exacts, l'un des résultats les plus tangibles du boycott de 1980 fut le nombre inespéré de médailles remportées par les athlètes français, en l'absence des Américains. Pour ce qui est de l'Afghanistan, il fallut aux "combattants de la liberté" qu'étaient alors les musulmans barbus neuf années de combat et un millier de missiles "Stinger" pour voir déguerpir un envahisseur athée et, il faut bien le dire, assez peu respectueux du droit des peuples et de l'homme.
Pas loin de trente ans plus tard, l'idée d'un boycott des Jeux, ou tout au moins de leur cérémonie d'ouverture, est de nouveau dans l'air, notamment en France, tandis que le parcours de la flamme olympique a été sérieusement perturbé lors de son passage à Londres, à Paris, à San Francisco et à New Delhi.
Il y a que l'hôte des jeux olympiques d'été, cette année, c'est la Chine. Et Jeux ou pas, les gouvernants chinois, comme naguère les Soviétiques, les droits des peuples et de l'homme, ils s'en torchent (désolé, celle-là j'ai pas pu m'empêcher). En témoignent la récente répression du mouvement tibétain et les arrestations d'opposants divers et variés, crispation autoritaire qui, comme le faisait récemment remarquer "Libération", ne se manifeste pas malgré les Jeux mais à cause des Jeux: on coupe tout ce qui dépasse, afin de garantir l'"harmonie sociale" durant l'événement.
Parallèlement à l'activisme plutôt efficace d'un Robert Ménard (Reporters Sans Frontières), et au-delà du chahut parisien lors du passage de la torche sino-tractée, s'est développée une de ces gesticulations risibles dont la France a le secret.
Les athlètes français, représentés par David Douillet, avaient décidé que non, vraiment, face à de telles violations des Droits de l'Homme, les sportifs de la Patrie desdits Droits ne pouvaient rester sans rien faire. On allait voir ce qu'on allait voir. Un boycott? Euh, non. Un défilé avec le drapeau tibétain lors de la cérémonie d'ouverture, alors? Non plus, chacun son drapeau. Non, l'idée, c'était que les athlètes portent un badge, un gros pin's avec un message pour marquer le coup. "Vive le Tibet libre"? Ah non, c'eût été de l'ingérence. "Libérez Hu Jia", alors? Non plus: pourquoi lui plutôt qu'un autre (mis à part le fait que son nom prend moins de place que "Sa Sainteté le Dalaï-Lama" sur un badge)? Non, le message çà devait être: "Pour un monde meilleur". Ah ouais, bien vu: pour le coup, les gouvernants chinois auraient drôlement frémi dans leurs uniformes, fouyouyou. D'abord parce qu'on sait bien qu'au fond d'eux-mêmes ils veulent un monde plus mauvais. Ensuite parce qu'ils auraient senti l'allusion à Hu Jia et aux autres, ils sont malins, ils savent lire entre les lignes, les dirigeants chinois. Enfin parce qu'ils se seraient étranglés de colère devant l'audace subversive d'un petit pays de même pas cent millions d'habitants. "Pour un monde meilleur" - on aurait pu dire aussi "Pour des tartines sans trous dans le pain" ou "Pour des programmes Microsoft sans bug" - c'était une sacrée prise de position, digne d'un peuple épris de liberté... Las: le C.I.O. vient de faire savoir qu'une telle initiative allait à l'encontre de l'"esprit olympique". Consternation de David Douillet, désarroi des athlètes français, qui désormais proposent que leurs homologues de tous les pays portent ce badge. Aux dernières nouvelles, on en est là: une initiative qui, pour quiconque ayant un Q.I. supérieur à 12, relève du ridicule le plus total, devient, par la grâce du C.I.O., un acte politique, un sujet de débat.
Passons sur le mystère grotesque qui entoure les conditions sous lesquelles Nicolas Sarkozy assisterait ou n'assisterait pas à la cérémonie d'ouverture... Toujours est-il qu'on apprend aujourd'hui qu'un boycott des entreprises françaises est en train de se mettre en place en Chine, notamment de Carrefour. Et pan, çà nous apprendra à jouer à la-Patrie-des-Droits-de-l'Homme. Comme le disait Churchill après les accords de Munich: "Ils ont accepté le déshonneur pour avoir la paix. Ils auront le déshonneur et la guerre".
Lorsque les Soviétiques dédidèrent en 1984 de boycotter Los Angeles, les Américains rigolèrent doucement: "Même pas mal, d'abord, restez chez vous, les cocos, çà nous fera des vacances". Mais que les dirigeants chinois décident, las d'être insultés, de ne plus jouer le jeu de la mondialisation heureuse et se servent du cas français pour "faire un exemple", là on ne rigole plus. Et cette riposte chinoise nous amène au coeur du problème: la nature et les modalités de l'intégration de la Chine dans le capitalisme mondialisé.
C'est évident, même David Douillet s'en est aperçu, la Chine est tout sauf un pays de liberté: des médias aux ordres, des opposants - même "légalistes" comme Hu Jia - en prison, torturés ou tabassés, l'Internet sous contrôle strict, les désirs d'autonomie régionale étouffés dans le sang, etc... Mais ce qui est également évident, c'est que la Chine est devenue un acteur majeur de l'économie mondiale: l' "usine du monde", un marché quasi-solvable de 450 millions de consommateurs, le principal créancier, via des "fonds souverains", du Trésor américain.
Au sein des pays démocratiques tout celà est vécu comme une dualité, un peu comme "la Force" dans la saga de George Lucas: il y a le côté lumineux - l'intégration dans l'économie mondiale - et le côté obscur - un régime liberticide. Et tandis qu'on exalte le premier, vu comme un signe de progrès, on déplore la persistance du second, symptôme d'une "arriération".
Là où çà devient intéressant c'est que dans la pensée dominante, singulièrement en France, on prédit "qu'à terme", le développement de l'économie en Chine amènera "inéluctablement" l'assouplissement du régime, voire la démocratie. Et du coup, cruel dilemme: on ne pourrait pas "tout passer à la Chine" en matière de respect des droits de l'homme, mais en même temps stigmatiser la situation ce serait "isoler" les Chinois du reste du monde, donc retarder l'éclosion des libertés démocratiques.
Il est envisageable qu'un jour on puisse effectivement écrire et parler librement en Chine, voire qu'on y organise des élections, tout est possible. Mais le raisonnement qui préconise le maintien d'une "porte ouverte" au nom d'un futur Pékin démocratique me paraît à la fois hypocrite et contradictoire.
  • Hypocrite parce que derrière la volonté de "rester en contact", on voit venir, avec ses gros sabots pleins de paille, l'appétit de profits des uns et des autres. Et ce bien davantage qu'une volonté de diffusion, par capillarité, des vertus de la démocratie. Pour ne prendre que cet exemple, l'entreprise Yahoo! a volontiers accepté de participer à la censure de l'Internet en Chine pourvu qu'elle puisse y faire du business. Alors le coup de "la main tendue", à d'autres
  • Contradictoire parce qu'il conviendrait, à l'inverse, d'aborder l'intégration de la Chine dans la mondialisation en posant la question suivante: ce pays aurait-il connu une croissance économique aussi fulgurante et une intégration aussi efficace s'il n'avait pas, justement, limité les libertés à une seule, celle d'entreprendre?
Certes, la liberté d'opinion n'existe pas en Chine, et c'est déplorable... Mais la liberté syndicale non plus. Pas davantage qu'une quelconque régulation des relations employeurs/employés, même jurisprudentielle et contractuelle, à l'anglo-saxonne. Et çà, tout le monde s'en contrefout, dans nos pays démocratiques tellement attachés aux libertés. A la limite, on peut même raisonnablement supposer que certains s'en réjouissent discrètement: l'exploitation des "masses" chinoises à des salaires misérables, c'est la garantie de profits substantiels pour les uns... et de l'accès à des biens de consommation moins chers pour les autres. En tout cas tous les experts du MEDEF vous le diront: la liberté syndicale et la régulation du salariat, c'est pas très bon pour la croissance et la compétitivité.
Si un jour des libertés politiques devaient émerger en Chine, nulle doute qu'elles entraîneraient (comme en Espagne après le Franquisme) ou suivraient (comme en Pologne avec Solidarnosc) l'éclosion de libertés sociales. Applaudir les premières et déplorer les secondes serait non seulement immoral, mais incohérent.
Dès lors, la critique du régime chinois - légitime et salutaire, au demeurant - devrait logiquement s'accompagner d'une critique de la condition et de la finalité de son existence: le "laisser-faire" économique. Mais c'est sans doute trop demander à nos têtes pensantes.
Alors, boycott des Jeux? Chiche!... Mais à condition de boycotter le "made in China" et les profits qui vont avec. Plus dur, là, déjà. Voire impossible.
En attendant, tu peux toujours défiler pour Hu Jia et les Tibétains, camarade. Mais n'oublie pas le sort des ouvriers victimes de l'hyper-capitalisme, pilier du dernier régime communiste en état de marche.
Allez, salut.

mercredi 2 avril 2008

Putain de banderole!

Scandale. Émotion. Colère. Bruit médiatique.

On éditorialise, on contextualise, on s'interroge, car la France d'en haut, d'en bas, du milieu, vient de subir un choc terrible. S'agit-il de l'entrée en vigueur prochaine du nouveau Code du Travail, dûment "simplifié" par les experts du MEDEF? S'agit-il de la transformation à peine discrète du Grenelle de l'Environnement en Azincourt de la Bio-diversité, ou bien encore de la suppression effective de 575 postes à l'usine Arcelor-Mittal de Gandrange malgré la "prise en main du dossier" par le Président de la République en personne? Mais vous n'y êtes pas, voyons, toutes ces choses ne sont que peccadilles.
Non, le choc, c'est le déploiement, par une bande de supporters durant un match de foot PSG-Lens, d'une banderole de trente mètres de long insultant les gens du Nord de la France ("Pédophiles, chômeurs, consanguins: bienvenue chez les ch'tis"). Tout cela devant les caméras de télévision et en présence de Sarkozy, Delanoë et Jospin. L'indignation est générale, et ce soudain mais sans doute éphémère consensus Droite-Gauche fait chaud au coeur. "C’est du dégoût, c’est de la colère. Et puis c’est surtout une détermination absolue que ces comportements soient très très durement sanctionnés», expliquait hier François Fillon sur France Inter, tandis que Martine Aubry attend "des supporters parisiens qu’ils fassent amende honorable". Pour l'occasion, le maire (PS) de Lens Guy Delcourt a été reçu à l'Elysée: "Nous sommes bien en phase, le Président, Gervais Martel [patron du club lensois] et moi-même sur la volonté de mettre un terme définitif à ces comportements», déclarait-il suite à cet entretien (citations extraites de www.Libération.fr ). Bref, le rêve de François Bayrou se réalise: lorsque l'enjeu est majeur, les hommes et femmes de bonne volonté, d'où qu'ils viennent, savent faire front commun.


D'ores et déjà, Michèle Alliot-Marie, Ministre de l'Intérieur, annonce les grands moyens: on va procéder à des tests ADN sur la banderole pour identifier les coupables, et on va voir ce qu'on va voir. (Bientôt, un nouvel épisode de "Les Experts-Saint Denis - Stade de France", avec un flic exhibant, hilare, un résultat d'empreinte génétique: "Hey, I have a match... a football match, ha ha ha elle est bonne, hein, chef?")

Non mais franchement, sérieusement, on est où, là, c'est quoi, ce cirque?

Soyons clairs: je fais partie des très rares bipèdes humains de sexe mâle que le football laisse totalement indifférents. Même une finale de la Coupe du Monde, si si. Ça doit sûrement influencer mon jugement sur cette histoire, mais je ne désespère pas d'être sur la même ligne que la plupart des "footeux" ou tout au moins "non-indifférents" ou "passionnés occasionnels" que je connais.
Cela étant posé, revenons à nos moutons. De quoi s'agit-il, en définitive? Il se passe que la France, ses journalistes, son personnel politique se trouvent confrontés à un phénomène archi-connu: la passion du football, poussée à fond, çà donne de la haine à l'état brut. Et, le cas échéant, des blessés voire des morts. Une banderole insultante pour le camp d'en face est déployée par une bande de supporters. J'ai envie de dire: et alors, quoi de neuf sous le soleil (que les gens du Nord ont dans le coeur, pas dehors)? En quoi cet événement justifie-t'il un tel émoi, si on ramène çà à son contexte, c'est-à-dire un match de foot? Que je sache, personne n'envisage de mener des tests ADN sur les bananes que des "passionnés de football" jettent aux joueurs Africains, si?
Justement: traiter un Noir de singe, c'est déplorable mais que voulez vous, ces choses-là arrivent, Madame la Ministre... Tandis que remuer la tronçonneuse dans les plaies de drames sociaux terribles, qu'un cliché tenace juge récurrents dans une région bien de chez nous alors là, non, trop c'est trop. Surtout lorsque par ailleurs les spectateurs se ruent par millions vers un film qui se fait fort de réhabiliter ladite région avec humour (à ce qu'il paraît, je ne l'ai pas encore vu). Ce coup de canif dans un consensus bon-enfant, plus de quarante ans après la célèbre chanson d'Enrico Macias, c'est la mouche dans le lait, la transgression absolue, impardonnable.
La transgression: avec la connerie à l'état chimiquement pur, c'est sans doute la notion qui résume le mieux le phénomène des tifosi, hooligans et autres "ultras". Voilà des gens qui, l'espace d'un match, désinhibés par la bière et/ou un fort sentiment tribal, vont se mettre à rompre les barrières qui séparent l'homo sapiens du primate et ce, bien souvent, en conscience. Le but n'est pas tant d'exprimer bruyamment son soutien à une équipe donnée que de hurler à la face du monde: "Moi et mes potes on craint vraiment, on le sait et on vous emmerde". Saluts nazis, insultes racistes, violence... banderoles insultantes, tout est bon pourvu que cela souligne une infréquentabilité définitive.
Ce qui me frappe depuis vingt-trois ans (les morts du Heysel), dans tout çà, c'est: 1) qu'on s'en étonne; 2) qu'on rejette le hooliganisme à la marge de ce qui serait le "vrai" football.
Le football est, quoi qu'on en dise, bien davantage qu'un spectacle sportif. C'est aussi d'une part une formidable pompe à fric, d'autre part un amplificateur de passions grégaires locales ou nationales ("A bas Paris, vive Marseille" ou "Aux chiottes les Boches, allez la France") toujours vivaces. L'exaltante griserie d'un affrontement, soulignée par une présence totalitaire au sein des médias, vente d'espaces publicitaires oblige: cocktail détonant pour exciter un maximum de gens, excitation dont on espère bien qu'elle aura un effet démultiplicateur sur le business de ce spectacle. Le tout sur fond de sociétés, en Europe comme ailleurs, où les inégalités se creusent, où les sentiments d'appartenance, locaux ou nationaux, se résument à des notions d'autant plus basiques que "le politique" est perçu comme lointain: des sociétés où le foot, pour un nombre croissant de gens, c'est tout ce qui reste de tangible comme sentiment du "nous".
Dès lors, qu'une frange des spectateurs persiste, malgré les injonctions de bienséance ou plutôt à cause de ces injonctions, à vivre cette excitation jusqu'à l'extrême, rien d'étonnant. Et le hooliganisme n'est pas une incongruité du football en tant que spectacle totalitaire, il en est au contraire un effet consubstantiel et inévitable, sinon l'aboutissement.
Alors:
  • Le jour où les médias cesseront de nous bassiner quotidiennement avec tous ces matches "importants",
  • Le jour où les maires de tout bord hésiteront davantage à subventionner leur équipe locale qu'à investir dans des crèches,
  • Le jour où on traitera les supporters ivres de haine comme on traite les étrangers sans papiers,
  • Le jour où on trouvera officiellement indécent qu'un footballeur gagne 100 ou 1000 fois le salaire d'un professeur agrégé,

Ce jour-là, oui, ce jour-là, je m'indignerai avec les autres du comportement des supporters du PSG.

D'ici-là, cette putain de banderole, je m'en fous.

Allez, tchao.