jeudi 5 juin 2014

Préserver l'hexagonalitude

Les lois de décentralisation de 1982 furent, à l'époque, qualifiées de "grand affaire du septennat". Rien que ça. Il est vrai que la victoire de Mitterrand en 1981 devait beaucoup à un refus, largement partagé après Mai 68, du jacobinisme gaullien, fût-il revisité par Giscard. Au bout du compte, cependant, plutôt qu'à l'émergence de robustes et autonomes entités régionales, à l'image des Länder allemands, on assista à une montée en puissance des départements qui fit le
bonheur, entre autres, des publicitaires: il était en effet impensable que chacune de ces entités ne disposât pas d'une "identité visuelle", d'une "stratégie de communication" en lien avec son "positionnement de marque". Anecdotique? Pas forcément, tant était cruciale la nécessité d'encourager un sentiment d'appartenance chez le citoyen lambda. Car "se sentir" de la Saône-et-Loire plutôt que de la Côte d'Or, du Haut- plutôt que du Bas-Rhin, des Côtes d'Armor plutôt que de l'Ile-et-Vilaine, voilà qui était juste et bon. Et vas-y que je te crée des logos, des campagnes de pub à tours de bras, en avant la "différenciation" du 11 (Aude) vis-à-vis du 81 (Tarn), chacun ses Cathares.
Car l'essentiel était qu'à aucun moment ne fût sérieusement contestée la seule, la vraie "identité" qui soit, celle qui embrasse dans un même mouvement "le Sacre de Reims et la Fête de la Fédération" (pour reprendre les mots célèbres de l'historien Marc Bloch) mais aussi Philippe Auguste et Christine Boutin, Victor Hugo et Gérard De Villiers, Claude Debussy et Mireille Mathieu: l'identité nationale, une et indivisible.
C'est bien pourquoi la "grande affaire" du premier septennat de François Mitterrand se garda bien de renforcer sérieusement le rôle des régions. C'est bien pourquoi, également, fut écartée d'un revers de main l'idée d'une reconstitution de la Bretagne historique - le retour de Nantes en son sein. "Historique" sans être pour autant antédiluvienne, puisque la séparation de Nantes de la Bretagne date du régime de Vichy, mais qu'à cela ne tienne: la Bretagne sans Nantes ferait moins la fière, Nantes hors de la Bretagne ferait une "capitale" acceptable pour les "Pays de la Loire", une invention de la Quatrième République.
Trente-deux ans plus tard, un gouvernement socialiste français entend de nouveau rebattre les cartes territoriales. Autre époque, il ne s'agit plus de "changer la vie" mais tout simplement de faire des économies. Et donc - ta-daa! - de faire disparaître les départements, dont on a fini par réaliser qu'en plus des cantons, des communes, des communautés de communes, des régions et de l'Etat, ça faisait un peu beaucoup - le millefeuilles, on appelle ça. Les temps ont changé mais les fondamentaux restent les mêmes: dans un grand effort de simplification et de "rationalisation" de l'action publique, on réalise, dans la foulée, que vingt-deux régions, c'est beaucoup, qu'il faut "clusteriser" ce merdier. Moins de régions, donc, mais plus grandes. Alors, du coup, Nantes en Bretagne, par exemple? Et bien non. Car pas question de remettre en cause les régions existantes: Pays de la Loire il y a, Pays de la Loire il y aura. Les contours des régions sont non-négociables, circulez, y a rien à voir.

Alors on explique ici et là que tout ça a été fait sur un coin de table de l'Elysée, sans concertation aucune, qu'il s'agissait de ménager à la fois la chèvre (Ségolène Royal, présidente de Poitou-Charentes) et le chou (Jacques Auxiette, président des Pays de la Loire) et, d'une façon générale, de ne pas brusquer les présidents de région, tous socialistes ou presque. Ca a du peser, c'est sûr, et comment ne pas le comprendre: "pacte de responsabilité" aidant, les élus socialistes se ramassent râteau sur râteau. Les élus municipaux, c'est fait; le corps des députés européens a été décimé, ça aussi, c'est fait; reste encore à liquider les conseillers généraux, amenés à disparaître avec les départements, justement. Dans ce contexte de "restructuration" tous azimuths, préserver, au contraire, l'espèce en danger des présidents de région socialistes, c'est une louable intention qu'il convient de souligner.
Mais ces enjeux de politique politicienne ne sont rien en regard de l'essentiel: garantir "l'unité de la nation", comme l'a véhémentement souligné le Premier Ministre Manuel Valls. Et donc tirer un trait définitif sur une vraie régionalisation, c'est-à-dire une régionalisation qui s'appuierait sur des identités historiques, culturelles, voire linguistiques susceptibles de relativiser la sacro-sainte hexagonalitude. Et donc Nantes en Bretagne, pas de ça, Lisette.

Les responsables actuels de l'Etat français, comme leurs prédécesseurs et sans aucun doute leurs successeurs, ont la trouille. La trouille que progressivement, parce que l'action publique serait ici un peu plus bretonne, là-bas un peu plus bourguignonne, occitane ou alsacienne, les citoyens de la troisième puissance nucléaire mondiale se sentiraient moins Français. C'est-à-dire indéfectiblement unis et égaux. Ah, l'égalité, l'argument suprême. Peu importe que les promotions de l'ENA comptent moins de fils d'ouvriers que les régiments de paras ne comptent de gauchistes, peu importe que les uns se gavent de stock-options tandis que les autres chassent les promos chez Lidl: la République est perfectible, certes, mais l'idée qu'elle se fait d'elle-même est tellement belle, ça serait trop dommage de s'arrêter à sa réalité.
Alors à la poubelle, les singularité régionales, ça, c'est bon pour les autres: le Premier Ministre, en meeting politique à Barcelone, s'exprime en Catalan. Mais il ne lui viendrait pas à l'idée d'en faire autant à Perpignan. D'abord parce que ça fait des lustres que la République a fait tout ce qu'il fallait pour que meure cette langue de péquenots. Ensuite parce que quand bien même il se trouverait  suffisamment de Perpignanais parlant Catalan dans un meeting du PS, l'idée même de l'unité française serait compromise s'il prenait l'envie à Manuel Valls de s'exprimer autrement qu'en Français, en deçà des Pyrénées. L'unité espagnole, hein, par contre, on s'en fout: elle est tellement moins nécessaire à l'humanité.

Mais le truc c'est que, crise économique et sociale aidant, l'unité française au prix de la crispation jacobine - nonobstant le bruit que fait Jean-Luc Mélenchon avec sa bouche - n'est d'ores et déjà plus un thème politique légitime pour la gauche, ni même pour la droite parlementaire. A ce petit jeu, d'autres, suivez mon regard, font bien mieux, car ils donnent à l'"identité française" un contenu plus tangible que "le Sacre de Reims et la Fête de la Fédération": un Français doit avoir la peau blanche et bouffer son Dieu le dimanche, plutôt que de s'accroupir devant Lui cinq fois par jour.

François Hollande et Manuel Valls, par atavisme politique, ne veulent pas d'une Bretagne forte. Ils préfèrent se raconter l'histoire de la République une et indivisible. Et "compétitive", cela va de soi. Les illusions, c'est tout ce qui reste quand la réalité sent la merde.

A wech all




mercredi 28 mai 2014

Comme en Quatorze

"Adieu, vieille Europe, que le Diable t'emporte", un truc que chantaient naguère, de leurs mâles voix aux accents-pas-d'ici, les soldats de la Légion Etrangère.

Piétinée, envoyée au "Diable", l'idée d'unir le destin de peuples qui ont passé la quasi-totalité de leur Histoire à s'étriper joyeusement. Un peu partout sur le continent, mais singulièrement en France,
où triomphe depuis dimanche dernier un Front National qui va envoyer vingt-quatre de ses neuneus au Parlement de Strasbourg. Un Parlement qu'ils abhorrent en tant que tel - l'embryon d'une démocratie fédérale, quelle horreur, pensez donc - mais qu'ils comptent, c'est promis, user comme d'un cheval de Troie, s'alliant avec leurs homologues hongrois, danois, autrichiens... Une alliance d'Européens pour, justement, saboter l'idée même d'alliance d'Européens, un peu comme une fête des voisins dont l'objectif serait que chacun se claquemure au plus vite dans son appartement.
Car ces gens-là partagent, outre l'obsession de l'immigration, une idée simple: hors du cadre national, point de salut. Les nations, c'est bien, les nations c'est "l'identité", clament-ils haut et fort.
Alors premier constat: l'une des choses les plus sidérantes dans les résultats de ces élections européennes, c'est que ce retour de flamme nationaliste coïncide avec le centenaire du déclenchement de la première guerre mondiale. Dix millions de morts, trois millions de veuves, six millions d'orphelins, des millions d'estropiés et de "gueules cassées" et les germes semés çà et là pour le déclenchement de la suivante, car on n'avait pas encore vu le plus beau. Et que trouve t'on, comme idée-force, aux sources de cette catastrophe? Le patriotisme, sous toutes ses formes, de l'arrogance impériale austro-hongroise à "l'esprit de revanche" français, en passant par la paranoïa militariste du jeune empire allemand, sans oublier les ambitions russes, l'inconscience serbe et le sentiment de toute-puissance des britanniques. Les nationalismes ont, en Europe, envoyé les foules au tombeau. On pensait être vaccinés, et bien non: c'est une formation xénophobe, cocardière, tricolore jusqu'à l'écoeurement, lointaine héritière du boulangisme, des anti-dreyfusards et du pétainisme, qui vient de récolter les suffrages d'un quart des électeurs français.

Les électeurs français, tiens, parlons-en. Il se trouve que 57% d'entre eux se sont trouvé d'excellentes raisons pour ne pas aller voter le 25 Mai - j'en connais, nous en connaissons tous. Alors on peut disserter à l'envi sur les motivations des électeurs de Marine Le Pen et arriver, comme votre serviteur, à la conclusion que contrairement à ce qu'on nous assène depuis des années, il s'agit bien d'un vote de conviction et non de "protestation" ou de "colère". Mais ce n'est pas forcément ce qu'il y a de plus grave dans cette histoire. Les plus cons, en l'occurrence, ne sont pas ceux qui apportent leurs suffrages à Marine Le Pen et ses séides: ce sont ceux qui, par leur silence électoral, permettent à ce vote de glaner des victoires, faute de combattants dans le(s) camp(s) d'en face. Aucune excuse à cette connerie-là, encore moins qu'à celle qui consiste à glisser un bulletin "bleu marine" dans l'urne. Car il faut en tenir une sacrée couche pour ne pas avoir vu venir ce bazar: sondages largement relayés et commentés, élections municipales en Mars, on ne peut pas dire que personne n'avait été prévenu. Car il faut vraiment avoir du jeu dans la direction pour imaginer que l'abstention ait un quelconque sens politique: le gouvernement PS me déçoit, les dirigeants de l'UMP sont un ramassis de vauriens, Borloo est malade et Bayrou me fatigue, les Verts sont illisibles, l'extrême-gauche est divisée et impuissante... alors je boude, na? Ce désintérêt, c'est du consumérisme: l'assortiment du magasin ne me plait pas, je me suis trop fait avoir avec des promos alléchantes, alors aujourd'hui je n'achète pas. Comme si on attendait du monde politique ce que précisément on peut lui reprocher: la séduction, le racolage, une relation à l'électeur marquée du sceau de la transaction, du marchandage - un clientélisme à l'échelle nationale - faute de quoi on ira voir ailleurs et, en définitive, nulle part. C'est une tarte à la crème, mais tant pis: chaque jour, dans le monde, des gens sont emprisonnés, torturés ou tués parce qu'ils rêvent à voix haute de pouvoir un jour choisir leurs dirigeants. Alors cette désinvolture de nantis a quelque chose de franchement indécent.
Deuxième constat: on nous bassine désormais avec un "désaveu de la classe politique" qu'illustreraient l'abstention et le "vote extrême". Il est vrai que ladite "classe politique" en fait des wagons, faisant trop souvent preuve d'un aveuglement proprement stupéfiant. Mais au final, en démocratie, on a la "classe politique" qu'on mérite. En l'espèce, la plupart des électeurs français ont bien mérité le triomphe de Marine Le Pen: je veux parler des 57% d'abstentionnistes qui ont tous les droits, sauf celui de geindre et/ou de nous faire le coup de l'anti-fascisme et du "sursaut citoyen".

Cette victoire du Front National en France n'en demeure pas moins la conséquence logique d'une construction européenne menée sans Européens, dans tous les sens du terme: je veux parler des peuples, bien sûr, dont on désavoue les choix quand ils ne "collent pas au plan" (cf. le retour par la fenêtre d'un Traité Constitutionnel évacué par la porte), mais également des dirigeants, dont la fibre européenne est le plus souvent fonction de leurs intérêts nationaux (voir l'enthousiasme immuable des Présidents français, de De Gaulle à Hollande, pour la Politique Agricole Commune). Car contrairement à ce qu'affirme la langue de bois Lepéniste, le vrai pouvoir européen n'est pas "à Bruxelles" (la Commission) mais au sein du Conseil Européen (les chefs d'état et de gouvernement). Conséquence logique, également, bien sûr, des ravages d'un néolibéralisme conjugué à un monétarisme obtus. Mais conséquence logique, surtout, d'un scrutin totalement inepte, aux modes divers, désynchronisé, qui transforme un exercice démocratique unique en son genre en une somme de petits scrutins locaux totalement désinvestis.
Troisième et dernier constat (pour aujourd'hui): Marine Le Pen a raison sur un point, le projet européen est bien a priori un projet "post-national", et je fais partie de ceux qui s'en réjouissent. Mais que ce soit sur le plan des institutions (la domination d'acteurs obnubilés par leurs agendas nationaux), de la pensée économique (la concurrence de tous contre tous) ou des modalités de l'élection du Parlement (28 élections nationales qui prennent l'allure de "sondages grandeur nature"), tout se passe comme si la construction européenne se ramenait à une gigantesque et spectaculaire mise en scène des rivalités et des égoïsmes de nations par ailleurs irrémédiablement vouées à l'impuissance, quoiqu'on en dise, prises isolément.

"Adieu, vieille Europe, que le Diable t'emporte", commençait la chanson... Mais elle continuait par: "Adieu, vieux pays, pour le ciel si brûlant de l'Algérie". Eh oui, à l'époque, les légionnaires partaient faire de la "pacification" dans les djebels.
Et envoyer, de nos jours, l'Europe au Diable, comme viennent de le faire 10 pour cent  des électeurs français avec la complicité de 57 autres pour cent, c'est un peu la même chose: c'est s'embarquer, au nom de "la patrie", pour des combats pas bien nets. Mais nul doute qu'on cherchera désormais à nous faire croire que le nationalisme, c'est tendance. Comme en quatorze.

Auf wiedersehen, Genossen

jeudi 24 avril 2014

Sunday, Bloody Sunday

De 100 à 95.9. C'est, en indice, l'évolution du chiffre d'affaires des grandes surfaces alimentaires entre 2010 et 2013 (source: INSEE, cité dans un rapport de la DGCCRF, Panorama de la Grande Distribution Alimentaire en France, Février 2014). Badaboum: en clair, après des années de croissance sans  interruption (même indice en 2004: 89.9) - malgré un léger tassement consécutif à la crise de 2008 - le business des Carrefour, Leclerc, Intermarché et consorts ne va pas pour le mieux. En cause, toujours selon l'INSEE, une baisse du pouvoir d'achat des ménages (sans blague?), proportionnellement moins de dépenses consacrées à l'alimentaire et le développement de circuits de distribution alternatifs (vente en ligne, voire commerce de proximité...).
A partir de là, on comprend mieux le développement récent du "débat" sur l'ouverture des magasins le dimanche.

Première vague, il y a quelques mois: les grandes surfaces de bricolage. Confronté à  des distorsions entre enseignes engendré par de un ces fatras réglementaires dont la France a le secret, le gouvernement lâche du lest et simplifie le bazar: le 8 Mars de cette année, un décret au Journal Officiel autorise l'ouverture des magasins de bricolage le dimanche. Deuxième vague, ce week-end: Laurent Fabius, ajoutant désormais le Tourisme aux Affaires Etrangères, fait part de sa position en faveur de la généralisation de l'ouverture dominicale, au motif de développer le tourisme en France. Remarque qui se veut définitive: "ll y a une certitude, c'est que le touriste qui vient le dimanche et qui trouve un magasin fermé ne va pas revenir le jeudi".
Reprenons.
Pour ce qui est des grandes surfaces de bricolage, on a à bon droit invoqué l'équité (pourquoi certaines enseignes ou régions, et pas d'autres?) pour justifier le décret de Mars dernier. Mais pas seulement. On a entendu également deux arguments soi-disant massues:
  1. Ca va créer des emplois
  2. Ca correspond à une demande des consommateurs
Pour le second, en l'occurrence, on nous a expliqué que, voyez-vous, le bricoleur, et bien c'est surtout le dimanche qu'il bricole. Du coup, c'est le dimanche qu'il a envie d'acheter une nouvelle perceuse ou juste quelques mèches, des clous, ou un truc quelconque qui lui manque justement, là, quand il a envie de bricoler, le bricoleur. Et là, crotte de crotte, la peste soit des législateurs, il est fermé, le magasin.
Laurent Fabius ne nous dit pas autre chose à propos des touristes. C'est un peu plus capillo-tracté, nonobstant sa calvitie, mais c'est la même rengaine: le touriste, contrairement aux apparences, ne vient pas visiter la France pour se détendre, aller à la plage ou en montagne, ou bien visiter des monuments, se cultiver dans un musée. Que nenni: il vient pour ACHETER. Et donc prenez un Chinois qui s'est tapé douze ou quinze heures d'avion pour atterrir un samedi, mettons à Toulouse, et bien le dimanche il n'a qu'une envie: aller faire des courses au "Carrefour" de Portet-sur-Garonne ou dans un "Gap" de centre-ville. Et là, flûte de flûte, pas possible, c'est fermé. Furieux, il reprend le premier avion dès le lundi.

Le premier argument, celui des emplois, devrait être a priori plus recevable: un jour d'ouverture en plus, c'est des besoins en main-d'oeuvre supplémentaires donc hop, des jobs. On a même entendu un chiffrage précis: "au moins 22 000 emplois à temps plein". Sauf que.
Sauf que toute création nette d'emplois par l'addition généralisée d'un jour d'ouverture par semaine suppose, en toute logique, une progression, nette également, du chiffre d'affaires de l'ensemble des commerces de détail. Accroissement lui-même soutenu par une croissance des dépenses des ménages hors logement, transports, énergie, équipements durables, donc, de fait, une progression du pouvoir d'achat desdits ménages. Or il sera difficile de faire croire à quiconque que les fameuses nouvelles créations d'emploi dans le commerce de détail vont, à elles seules, générer ce surcroît de pouvoir d'achat. Ne serait-ce que si on considère les salaires octroyés dans la distribution.

Derrière cette offensive au nom de la création d'emplois et de la satisfaction d'une demande, l'une et l'autre franchement hypothétiques, il y a une réalité triviale: la grande distribution est confrontée, on l'a vu, à une baisse sensible de son chiffre d'affaires. Or, lorsqu'on s'appelle Carrefour ou Auchan et qu'on entend enregistrer de la croissance (et, comme tout un chacun, engraisser ses actionnaires chaque  année un peu plus), il n'y a que deux solutions: soit augmenter le nombre des points de vente, soit augmenter le chiffre d'affaires par point de vente. La première solution est quasiment exclue, compte tenu de la saturation du territoire en termes de grandes surfaces commerciales. Reste la seconde qui demande, à nombre de jours d'ouverture constant, énormément d'imagination, d'investissements et, souvent, de temps (ré-agencement des magasins, diversification ou équilibrage de l'assortiment et, bien sûr, baisse des prix pour gagner sur les volumes) pour, au final, des gains relativement marginaux. Ouvrir un jour de plus, par contre, là c'est bingo, direct. Bingo, oui, mais pour Auchan, Leclerc, Carrefour, etc... pris individuellement. Car l'évolution du pouvoir d'achat étant ce qu'elle est, l'ouverture le dimanche opérera un déplacement dans le temps et l'espace du chiffre d'affaires de l'ensemble des acteurs, pas son accroissement net.
Autrement dit: chaque enseigne espère, dans son coin, faire mieux que les petits copains sur le nouveau "segment" du dimanche, qui par sa politique de prix et d'assortiment, qui par ses implantations dans des zones de chalandise plus profitables. Et donc accroître sa part d'un gâteau qui, au mieux, gardera la même taille. Au passage, ce jour d'ouverture supplémentaire accroîtra le rendement des actifs des distributeurs (immobilier, terrains), ce qui leur permettra d'afficher de meilleurs ratios de gestion. Et donc de ravir leurs banquiers.
Et le collectif, dans tout ça? Pas grand-chose sinon, bien sûr, un jour supplémentaire par semaine durant lequel circuleront camions et camionnettes de livraison, un jour supplémentaire durant lequel seront amenés à travailler les fournisseurs des distributeurs (sur la base du "volontariat", n'en doutons pas) - le tout, là encore, dans la perspective de conquête de parts de marché, un jeu à somme nulle. Enfin, un jour supplémentaire pour consommer ou travailler, plutôt que s'amuser, réfléchir ou échanger entre humains.

Par ailleurs: lorsque le gouvernement français a baissé sa culotte devant les vociférations des "bonnets rouges" (voir ici-même) on a cru y déceler le terme d'un affrontement entre des "technocrates parisiens" et des petits transporteurs, des artisans et des paysans, bref une "Bretagne qui se lève tôt". On aurait dû plutôt y voir le triomphe d'un "business model" cher à la grande distribution: exiger des fournisseurs, pour pas un rond, de se faire livrer n'importe quoi, n'importe où, et le plus vite possible. Forcément, seul le transport routier permet ce genre de gymnastique. Et forcément, le fournisseur en question et son transporteur, l'"écotaxe", ils sont contre: ils brûlent des portiques, bien obligés. Mais contester ensemble les exigences exorbitantes de "m'sieu not' bon maître", Michel-Edouard Leclerc ou un autre, non mais ça va pas, la tête?

Enterrement de l'"écotaxe", ouverture des magasins le dimanche: les épiciers en rêvaient, la droite  aurait à peine osé, la gauche l'a fait. Elle est pas belle, la vie?

A bientôt

A lire également, pour ceux qui ont manqué le début:
Si rien ne bouge - Février 2008

mardi 15 avril 2014

Marine Le Pen, nouvelle crème franco-russe

Se construire une stature internationale, lorsqu'on fait de la politique, ça prend généralement des années. Surtout si on est dans l'opposition, et de façon durable a priori - par exemple lorsqu'on porte l'étendard d'un mouvement comme le Front National français. Il faut, comme on dit, "se créer des opportunités" et faire parler de soi. Pas facile. Quelquefois ça tourne en eau de boudin, Marine Le Pen ne fut pas reçue à bras ouverts en Israël et ce voyage fut, il faut bien le dire, un bide monstrueux. Mais bon, Israël, hein, en même temps, c'était peut-être pousser un petit peu mémé dans les orties, à ce stade encore prématuré de la fameuse "dé-diabolisation"  du Front National. Qu'à cela ne tienne, le monde est vaste, après tout Israël c'est beaucoup d'Histoire mais bien peu de Géographie, si on regarde bien.
Alors est-ce l'appel des grands espaces qui a amené Marine Le Pen à se rendre pour la deuxième fois ce week-end à Moscou, capitale du plus grand pays du monde? C'est possible, mais on peut douter que l'agoraphilie soit la seule motivation de ce voyage, qui a pris des allures de "déplacement officiel", avec l'occasion qui a été donnée à la présidente du F.N. de rencontrer le président de la Douma, la chambre basse de la Fédération de Russie.
La Russie, ces temps-ci, il n'aura échappé à personne qu'elle fait un poil figure de va-t-en-guerre, non seulement aux yeux des diplomates mais aussi à ceux de la plupart des éditorialistes. Cependant cette mise au pilori d'une "volonté de puissance" qui vient étouffer les aspirations "démocratiques" de la (relativement) petite Ukraine manque, c'est certain, parfois de nuances et, surtout, de lucidité. Cette condamnation de la Russie oublie parfois la désinvolture avec laquelle les occidentaux ont amputé la Serbie du Kosovo - tout ça pour créer une sous-Albanie survivant sous perfusion internationale, carrefour de tous les trafics, tu parles d'un progrès - et par ailleurs peut faire l'impasse sur la question de savoir comment réagiraient les Etats-Unis s'il prenait l'envie au Mexique de se rapprocher du Venezuela ou de Cuba - remember La Grenade.
Il n'empêche que les agissements de la Russie il y a peu en Crimée et, plus récemment, à l'est de l'Ukraine, n'ont rien pour déclencher l'enthousiasme. A tout le moins, l'enthousiasme de ceux pour qui la ploutocratie autoritaire actuellement aux manettes à Moscou fait figure de repoussoir, dont votre serviteur.
Ben justement, c'est en partie ça, le trucLors d'une conférence de presse, Marine Le Pen a déclaré qu'elle s'opposait aux sanctions décidées par l'Union Européenne et les Etats-Unis à l'encontre de certains intérêts russes (et de certains Russes tout court, dont son hôte Serguei Narychkine), déplorant qu'"au sein" de l'Union Européenne une "guerre froide" ait été "déclarée" à la Russie, "ce qui nuit à nos relations". Le truc c'est en partie ça, car en se démarquant du quasi consensus au sein de la classe politique française sur l'attitude à adopter face à la diplomatie musclée de Poutine, Marine Le Pen se prouve, et prouve à ses électeurs actuels ou potentiels, qu'elle est différente.
Mais en partie seulement car il y a, dans ce "positionnement" quelque chose de plus profond qu'un simple démarquage de circonstance: le rejet viscéral d'un "Occident" - dans lequel est amalgamée la construction Européenne - auquel on oppose les "vraies nations", en premier lieu la France. En cela, elle est quasiment sur la même ligne qu'un Mélenchon (ou, naguère, un Chevènement) qui s'est récemment inquiété de l'arrivée au pouvoir de "fascistes" à Kiev. L'ennemi, à la fin des fins, c'est avant tout la démocratie libérale et son leadership américain (l'Europe, dans cette vision, n'en étant qu'un cache-sexe), et le déclin des "valeurs" dont son avènement est porteur.
Flash-back: il y a un peu plus de trente ans, les intellectuels de la "nouvelle droite" (Alain De Benoist, Guillaume Faye, et bien d'autres) avaient ouvertement prôné le rejet de l'"Occident" - davantage en faveur d'une vision européenne que nationale, notons-le - rompant bruyamment avec des décennies d'anti-soviétisme inconditionnel dans cette famille de pensée. Et au fondement de cette rupture radicale il y avait déjà (ou encore, c'est selon) la haine viscérale de deux "vices" originels, consubstantiels de l'"idée occidentale": le cosmopolitisme et "l'égalitarisme judéo-chrétien". Partant, l'Union Soviétique, dans sa version "sécularisée" (stalinienne notamment) - et accessoirement agitée de pulsions antisémites -, faisait figure de contre-modèle salutaire. Dans cette mouvance, certains y voyaient même un "bastion de la race blanche" face à une Amérique irrémédiablement métissée.
Dès lors le tropisme pro-Russe d'une Marine Le Pen, d'une certaine façon, vient de loin. Et il serait un peu court de se contenter de rire de la puérilité de prises de position publiques "pour tout ce qui est contre, contre tout ce qui est pour, et bisque bisque rage". Notons tout de même que, dans son élan, Marine Le Pen se retrouve à défendre l'idée d'une fédéralisation de l'Ukraine, "solution logique" à ses yeux. Ah bon? Pourquoi ce qui serait "logique" là-bas serait-il impensable en France? Parce que l'Ukraine est un pays de seconde zone, parce que l'unité et l'indivisibilité comme dogme, ça ne vaut que pour la grande et belle nation française? Parce que l'"identité nationale" version Ukrainienne c'est un truc dangereux, contrairement à celle qu'il convient d'exalter en France? C'est ça le problème avec les nationalistes, d'où qu'ils soient: ils ont du mal avec le nationalisme des autres.
Mais passons: l'important, dans cette histoire, c'est que la présidente du Front National nous laisse entrevoir une vision du monde qui n'a rien d'anecdotique. Même si c'est encore un peu brouillon, Marine Le Pen, mine de rien, se construit véritablement une stature internationale. Qui l'amène à se rapprocher du régime Poutinien, dont on se demande s'il est davantage mafieux qu'impérialiste, ou bien l'inverse.
Moins glamour que la lutte pour la "justice sociale" et contre le "capitalisme sauvage", moins porteuse que la "défense de la laïcité" à la sauce anti-musulmane, la politique internationale façon Marine Le Pen commence néanmoins à prendre forme. On le dit à ses électeurs, ou on garde ça pour nous?

Ciao, belli.


mardi 1 avril 2014

Le syndrome SONY

Etrange visuel que nous laisse à voir la campagne de SONY pour le dernier-né de sa gamme de "smart phones" Xperia. "Ose comparer", nous somme la marque japonaise, espérant de fait nous amener à "changer".  Mais comparer à quoi, pour changer par rapport à quoi? L'image est sans ambiguïté: fond blanc, police de caractère, mise en scène du produit, tout rappelle le style d'APPLE. Tout porte à croire que SONY, qui naguère fut un "game changer" dans l'industrie de l'électronique grand-public, a désormais renoncé à toute ambition novatrice. En matière de design, avec ce modèle "compact", il tire un trait de surcroît sur ce qui pouvait faire la spécificité de son offre - un écran long, une forme effilée. Bref, cette campagne nous suggère que le nouveau SONY Xperia, c'est un truc qui ressemble à s'y méprendre à l' iPhone 4 ou 5, mais en moins cher. Sic transit gloria mundi.
Au moins, cependant, la marque SONY annonce-t-elle la couleur: pas question de jouer les malins et d'essayer de faire les choses différemment. Dès lors le "I change" n'est qu'une figure de style, une contradiction assumée en tant que telle, un clin d'oeil cynique de publicitaire - "Changer? Même pas dans tes rêves, au fond..."
C'est parce qu'ils n'auront pas eu cette honnêteté que François Hollande et le Parti Socialiste se sont pris la dérouillée que l'on sait aux élections municipales. "Le changement, c'est maintenant", de fait le "maintenant" faisait référence très exactement au 6 Mai 2012, quand Nicolas Sarkozy, a.k.a. Paul Bismuth, a été renvoyé à ses mises en examen potentielles, et ses affidés à leurs batailles d'ego, sur fond de vide intersidéral de leur pensée politique. Avec l'élection de François Hollande, les Français ont troqué la surexcitation et l'outrance verbale contre la pusillanimité et la componction. Pour le reste... Pour le reste, il n'a pas fallu longtemps avant que le nouveau pouvoir ne se range à une forme de fatalisme, prenant soin de n'offenser aucun lobby, des députés et sénateurs cumulards aux pollueurs, des banquiers aux grandes surfaces de bricolage, des fonctionnaires de Bercy aux "entrepreneurs", des médecins aux chauffeurs de taxi, des défenseurs de "la famille" à ceux du moteur diesel. Le tout dans une cacophonie assourdissante émaillée de faits-divers pathétiques, "de Cahuzac en Leonarda" comme on dirait "de Charybde en Scylla".
Mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel est que le cadre national, en matière économique et sociale, est définitivement obsolète. L'essentiel est qu'on ne saurait mettre l'économie au service des humains, et non l'inverse, qu'à l'échelle de l'Europe. L'essentiel est qu'on ne saurait favoriser le dynamisme entrepreneurial qu'à l'échelle des régions ou des "territoires".  Le paradigme hexagonal, dans lequel sont enfermés les dirigeants socialistes - tout comme leurs opposants de droite, est un piège à cons: il les conduit tout naturellement aux compromis quant à leurs ambitions social-démocrates, sinon à des compromissions avec les lobbies bancaire et (grand-) patronal, eux aussi douillettement lovés dans leur cocon franchouillard - qu'on songe à l'ahurissante consanguinité des conseils d'administration des entreprises du CAC 40 - compromissions qu'on baptisera "pacte". A cet égard, les vociférations d'un Mélenchon ou d'une Le Pen contre "Bruxelles", loin d'être "hors-système", ne font que conforter ledit "système": les uns et les autres entretiennent l'illusion de la pertinence du cadre national, méprisant ouvertement tout ce qui est en deçà (le local, le régional) ou au delà (l'Europe) de ce cadre, c'est-à-dire méprisant les seuls espaces où la politique (économique et sociale) peut s'avérer crédible et durable.
Dès lors le seul vrai "changement" qui vaille ne saurait être un changement façon SONY Xperia, où le "me-too" est travesti en nouveauté et le renoncement en volontarisme. Le seul vrai "changement" qu'il serait important d'annoncer est que le schéma national et jacobin a fait son temps, que la pensée politique doit changer de braquet. Comme le chantait Renaud, "ça fait p't'être mal au bide, mais c'est bon pour la gueule", il faut arrêter de se raconter des histoires.

Mais je ne suis pas bien sûr que le remaniement gouvernemental en cours soit autre chose qu'un "I change" à la SONY. Un poisson d'Avril de mauvais goût.

See you, guys.