mardi 15 avril 2014

Marine Le Pen, nouvelle crème franco-russe

Se construire une stature internationale, lorsqu'on fait de la politique, ça prend généralement des années. Surtout si on est dans l'opposition, et de façon durable a priori - par exemple lorsqu'on porte l'étendard d'un mouvement comme le Front National français. Il faut, comme on dit, "se créer des opportunités" et faire parler de soi. Pas facile. Quelquefois ça tourne en eau de boudin, Marine Le Pen ne fut pas reçue à bras ouverts en Israël et ce voyage fut, il faut bien le dire, un bide monstrueux. Mais bon, Israël, hein, en même temps, c'était peut-être pousser un petit peu mémé dans les orties, à ce stade encore prématuré de la fameuse "dé-diabolisation"  du Front National. Qu'à cela ne tienne, le monde est vaste, après tout Israël c'est beaucoup d'Histoire mais bien peu de Géographie, si on regarde bien.
Alors est-ce l'appel des grands espaces qui a amené Marine Le Pen à se rendre pour la deuxième fois ce week-end à Moscou, capitale du plus grand pays du monde? C'est possible, mais on peut douter que l'agoraphilie soit la seule motivation de ce voyage, qui a pris des allures de "déplacement officiel", avec l'occasion qui a été donnée à la présidente du F.N. de rencontrer le président de la Douma, la chambre basse de la Fédération de Russie.
La Russie, ces temps-ci, il n'aura échappé à personne qu'elle fait un poil figure de va-t-en-guerre, non seulement aux yeux des diplomates mais aussi à ceux de la plupart des éditorialistes. Cependant cette mise au pilori d'une "volonté de puissance" qui vient étouffer les aspirations "démocratiques" de la (relativement) petite Ukraine manque, c'est certain, parfois de nuances et, surtout, de lucidité. Cette condamnation de la Russie oublie parfois la désinvolture avec laquelle les occidentaux ont amputé la Serbie du Kosovo - tout ça pour créer une sous-Albanie survivant sous perfusion internationale, carrefour de tous les trafics, tu parles d'un progrès - et par ailleurs peut faire l'impasse sur la question de savoir comment réagiraient les Etats-Unis s'il prenait l'envie au Mexique de se rapprocher du Venezuela ou de Cuba - remember La Grenade.
Il n'empêche que les agissements de la Russie il y a peu en Crimée et, plus récemment, à l'est de l'Ukraine, n'ont rien pour déclencher l'enthousiasme. A tout le moins, l'enthousiasme de ceux pour qui la ploutocratie autoritaire actuellement aux manettes à Moscou fait figure de repoussoir, dont votre serviteur.
Ben justement, c'est en partie ça, le trucLors d'une conférence de presse, Marine Le Pen a déclaré qu'elle s'opposait aux sanctions décidées par l'Union Européenne et les Etats-Unis à l'encontre de certains intérêts russes (et de certains Russes tout court, dont son hôte Serguei Narychkine), déplorant qu'"au sein" de l'Union Européenne une "guerre froide" ait été "déclarée" à la Russie, "ce qui nuit à nos relations". Le truc c'est en partie ça, car en se démarquant du quasi consensus au sein de la classe politique française sur l'attitude à adopter face à la diplomatie musclée de Poutine, Marine Le Pen se prouve, et prouve à ses électeurs actuels ou potentiels, qu'elle est différente.
Mais en partie seulement car il y a, dans ce "positionnement" quelque chose de plus profond qu'un simple démarquage de circonstance: le rejet viscéral d'un "Occident" - dans lequel est amalgamée la construction Européenne - auquel on oppose les "vraies nations", en premier lieu la France. En cela, elle est quasiment sur la même ligne qu'un Mélenchon (ou, naguère, un Chevènement) qui s'est récemment inquiété de l'arrivée au pouvoir de "fascistes" à Kiev. L'ennemi, à la fin des fins, c'est avant tout la démocratie libérale et son leadership américain (l'Europe, dans cette vision, n'en étant qu'un cache-sexe), et le déclin des "valeurs" dont son avènement est porteur.
Flash-back: il y a un peu plus de trente ans, les intellectuels de la "nouvelle droite" (Alain De Benoist, Guillaume Faye, et bien d'autres) avaient ouvertement prôné le rejet de l'"Occident" - davantage en faveur d'une vision européenne que nationale, notons-le - rompant bruyamment avec des décennies d'anti-soviétisme inconditionnel dans cette famille de pensée. Et au fondement de cette rupture radicale il y avait déjà (ou encore, c'est selon) la haine viscérale de deux "vices" originels, consubstantiels de l'"idée occidentale": le cosmopolitisme et "l'égalitarisme judéo-chrétien". Partant, l'Union Soviétique, dans sa version "sécularisée" (stalinienne notamment) - et accessoirement agitée de pulsions antisémites -, faisait figure de contre-modèle salutaire. Dans cette mouvance, certains y voyaient même un "bastion de la race blanche" face à une Amérique irrémédiablement métissée.
Dès lors le tropisme pro-Russe d'une Marine Le Pen, d'une certaine façon, vient de loin. Et il serait un peu court de se contenter de rire de la puérilité de prises de position publiques "pour tout ce qui est contre, contre tout ce qui est pour, et bisque bisque rage". Notons tout de même que, dans son élan, Marine Le Pen se retrouve à défendre l'idée d'une fédéralisation de l'Ukraine, "solution logique" à ses yeux. Ah bon? Pourquoi ce qui serait "logique" là-bas serait-il impensable en France? Parce que l'Ukraine est un pays de seconde zone, parce que l'unité et l'indivisibilité comme dogme, ça ne vaut que pour la grande et belle nation française? Parce que l'"identité nationale" version Ukrainienne c'est un truc dangereux, contrairement à celle qu'il convient d'exalter en France? C'est ça le problème avec les nationalistes, d'où qu'ils soient: ils ont du mal avec le nationalisme des autres.
Mais passons: l'important, dans cette histoire, c'est que la présidente du Front National nous laisse entrevoir une vision du monde qui n'a rien d'anecdotique. Même si c'est encore un peu brouillon, Marine Le Pen, mine de rien, se construit véritablement une stature internationale. Qui l'amène à se rapprocher du régime Poutinien, dont on se demande s'il est davantage mafieux qu'impérialiste, ou bien l'inverse.
Moins glamour que la lutte pour la "justice sociale" et contre le "capitalisme sauvage", moins porteuse que la "défense de la laïcité" à la sauce anti-musulmane, la politique internationale façon Marine Le Pen commence néanmoins à prendre forme. On le dit à ses électeurs, ou on garde ça pour nous?

Ciao, belli.


mardi 1 avril 2014

Le syndrome SONY

Etrange visuel que nous laisse à voir la campagne de SONY pour le dernier-né de sa gamme de "smart phones" Xperia. "Ose comparer", nous somme la marque japonaise, espérant de fait nous amener à "changer".  Mais comparer à quoi, pour changer par rapport à quoi? L'image est sans ambiguïté: fond blanc, police de caractère, mise en scène du produit, tout rappelle le style d'APPLE. Tout porte à croire que SONY, qui naguère fut un "game changer" dans l'industrie de l'électronique grand-public, a désormais renoncé à toute ambition novatrice. En matière de design, avec ce modèle "compact", il tire un trait de surcroît sur ce qui pouvait faire la spécificité de son offre - un écran long, une forme effilée. Bref, cette campagne nous suggère que le nouveau SONY Xperia, c'est un truc qui ressemble à s'y méprendre à l' iPhone 4 ou 5, mais en moins cher. Sic transit gloria mundi.
Au moins, cependant, la marque SONY annonce-t-elle la couleur: pas question de jouer les malins et d'essayer de faire les choses différemment. Dès lors le "I change" n'est qu'une figure de style, une contradiction assumée en tant que telle, un clin d'oeil cynique de publicitaire - "Changer? Même pas dans tes rêves, au fond..."
C'est parce qu'ils n'auront pas eu cette honnêteté que François Hollande et le Parti Socialiste se sont pris la dérouillée que l'on sait aux élections municipales. "Le changement, c'est maintenant", de fait le "maintenant" faisait référence très exactement au 6 Mai 2012, quand Nicolas Sarkozy, a.k.a. Paul Bismuth, a été renvoyé à ses mises en examen potentielles, et ses affidés à leurs batailles d'ego, sur fond de vide intersidéral de leur pensée politique. Avec l'élection de François Hollande, les Français ont troqué la surexcitation et l'outrance verbale contre la pusillanimité et la componction. Pour le reste... Pour le reste, il n'a pas fallu longtemps avant que le nouveau pouvoir ne se range à une forme de fatalisme, prenant soin de n'offenser aucun lobby, des députés et sénateurs cumulards aux pollueurs, des banquiers aux grandes surfaces de bricolage, des fonctionnaires de Bercy aux "entrepreneurs", des médecins aux chauffeurs de taxi, des défenseurs de "la famille" à ceux du moteur diesel. Le tout dans une cacophonie assourdissante émaillée de faits-divers pathétiques, "de Cahuzac en Leonarda" comme on dirait "de Charybde en Scylla".
Mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel est que le cadre national, en matière économique et sociale, est définitivement obsolète. L'essentiel est qu'on ne saurait mettre l'économie au service des humains, et non l'inverse, qu'à l'échelle de l'Europe. L'essentiel est qu'on ne saurait favoriser le dynamisme entrepreneurial qu'à l'échelle des régions ou des "territoires".  Le paradigme hexagonal, dans lequel sont enfermés les dirigeants socialistes - tout comme leurs opposants de droite, est un piège à cons: il les conduit tout naturellement aux compromis quant à leurs ambitions social-démocrates, sinon à des compromissions avec les lobbies bancaire et (grand-) patronal, eux aussi douillettement lovés dans leur cocon franchouillard - qu'on songe à l'ahurissante consanguinité des conseils d'administration des entreprises du CAC 40 - compromissions qu'on baptisera "pacte". A cet égard, les vociférations d'un Mélenchon ou d'une Le Pen contre "Bruxelles", loin d'être "hors-système", ne font que conforter ledit "système": les uns et les autres entretiennent l'illusion de la pertinence du cadre national, méprisant ouvertement tout ce qui est en deçà (le local, le régional) ou au delà (l'Europe) de ce cadre, c'est-à-dire méprisant les seuls espaces où la politique (économique et sociale) peut s'avérer crédible et durable.
Dès lors le seul vrai "changement" qui vaille ne saurait être un changement façon SONY Xperia, où le "me-too" est travesti en nouveauté et le renoncement en volontarisme. Le seul vrai "changement" qu'il serait important d'annoncer est que le schéma national et jacobin a fait son temps, que la pensée politique doit changer de braquet. Comme le chantait Renaud, "ça fait p't'être mal au bide, mais c'est bon pour la gueule", il faut arrêter de se raconter des histoires.

Mais je ne suis pas bien sûr que le remaniement gouvernemental en cours soit autre chose qu'un "I change" à la SONY. Un poisson d'Avril de mauvais goût.

See you, guys.


vendredi 7 février 2014

Vous avez dit "hystérique"?

Pathétique? Minable? Indéfendable? Suicidaire? Lâche? Méprisable? On cherche l'adjectif idéal pour qualifier la toute récente reculade du gouvernement français, encore une, renonçant à sa "grande loi sur la famille". Pas toujours facile de trouver les bons mots.
Une reculade façon Juin 40, tout ça parce que des dizaines de milliers de réacs ont cru bon de ressortir du placard les petites banderoles roses et bleues de leur "Manif' pour tous", agitant leur fantasme d'un gouvernement "familiphobe". Le tout, une semaine après qu'un conglomérat d'antisémites, de crypto-fascistes mêlés de "bonnets rouges" recyclés ou de quidams tout simplement malheureux de leur sort a cru bon, via Facebook, de défiler pour un improbable "jour de colère": deux événements marqués, bien qu'à des degrés différents, du sceau d'un grand n'importe quoi, deux événements qu'on peut raisonnablement qualifier de "fêtes du slip" tant leur vacuité et leur inanité dépassent l'entendement.
La "Manif' pour tous", donc, tombeuse d'un projet de loi tout ce qu'il y a de plus consensuel, à tout le moins peu susceptible de déclencher une guerre civile. Il y a que, programme du président Hollande oblige, il convient à tout prix de bâtir une "France apaisée".
On tente d'apaiser, donc, madame Ludovine de La Rochère, présidente de ladite manif'. En pure perte, car Ludovine est comme la Thérèse de la célèbre chanson: elle rit, quand on l'apaise. Remontée comme une pendule, la voilà qui, maintenant, exige que le Ministère de l'Education Nationale interrompe son expérimentation de l'"ABCD de l'égalité" dans les classes primaires. Tu parles d'un apaisement. Oignez vilain, il vous poindra... Mais bon, l'essentiel, visiblement, c'est que s'éloigne l'hydre d'un remake des manifs monstres de 1984 pour la "liberté de l'école". Il est vrai qu'une certaine France à loden vert et pompes à glands, proprement exaspérée par la loi Taubira sur le mariage et l'adoption par les homosexuels (si ce n'est par le simple fait que la gauche a gagné les élections), a pris goût aux manifestations. Quitte à s'inventer des raisons de manifester, l'important c'est de se serrer les coudes face à une société désespérément différente de celle du XVIIIème siècle, de promener les gosses dans un entre-soi de bon aloi, tout en goûtant aux frissons que procurent la foule, la banderole et le mégaphone.
Cela étant 1984 c'est loin, la croissance exponentielle de ce genre de manifs n'est qu'une hypothèse de travail. Alors comment, au gouvernement, justifier cette soudaine trouille, comment donner de la substance à cette stratégie "d'apaisement"? Pas toujours facile de trouver les bons mots. Mais à n'en pas douter, on s'est creusé la tête, en haut lieu. Et on a trouvé: le gouvernement fait le choix "raisonnable" de repousser son projet sine die ou presque, car il est à ce jour confronté à des mouvements d'opinion de nature hystérique. "Hystérique", le mot a été balancé par la porte-parole du gouvernement Najat Valaud-Belkacem puis repris en boucle par les uns et les autres, y compris par le Premier Ministre en personne. Un "élément de langage", comme on disait du temps de Sarkozy.
Pour le coup, nous voilà confrontés à un sacré paradoxe: le mot, malgré sa violence rhétorique ("nos opposants sont cinglés"), pourrait, en fait, participer (inconsciemment?) de ladite stratégie d' "apaisement". L'hystérie, comme son nom l'indique, désignait chez les Anciens une affection mentale dont on pensait qu'elle était due à un dérèglement de l'utérus. Le mot évoque aussi l'archaïque formule "tota mulier in utero" dont usèrent et abusèrent les médecins façon comédies de Molière. "Tota mulier in utero, en Latin ça signifie "les bonnes femmes, ça n'a rien dans le crâne"", suggérait Claire Brétécher.

"Hystérie", le mot est donc "chargé", comme on dit. Et chargé des pires préjugés sexistes, ce qui ne devrait pas manquer d'"interpeller" Ludovine et ses amis. Car tant qu'à se faire insulter, autant que ce soit sur un registre de langage dont on est familier. Qualifier d'"hystérique" Ludovine de La Rochère (dont les riches ovaires rôdent sur la dune?), c'est, mine de rien, faire allégeance à son univers mental. Un univers où il est "naturel" et donc souhaitable que les petites filles jouent à la poupée, les petits garçons à la guerre, tout comme il est "naturel" qu'une fois devenus grands ils s'abstiennent de faire des cabrioles avant le mariage. Un univers où il est bien normal que les femmes "hystériques" aient naguère été envoyées au bûcher par notre Sainte Mère l'Eglise, ou plus tard trépanées, comme Frances Farmer, par quelque médecin inévitablement de sexe masculin.

On aurait voulu se dédouaner, par le langage, des accusations "d'imposer la théorie du genre", qu'on ne s'y serait pas pris autrement. Pas toujours facile de trouver les bons mots mais, des fois, on y arrive, même sans le faire exprès.

Mais si on n'est pas membre du gouvernement et donc dispensé du "devoir d'apaiser" des gens qui de toute façon vous verraient volontiers pendus haut et court, on peut choisir des épithètes dénués de toute connotation sexiste pour qualifier le mouvement d'opinion "en faveur de la famille": manipulation ou bêtise, l'un n'excluant pas l'autre. Et clamer haut et fort que non, devenir ingénieur n'a rien à voir avec le fait de disposer de testicules, et que oui, ça s'appelle "réfléchir à la notion de genre", et qu'on vous emmerde, bande d'arriérés.

Car il ne faut rien leur lâcher, à ces crétins. Pas même les insultes qu'on leur adresse.

See you, guys.




lundi 27 janvier 2014

Sept Ans de Réflexions


Ce "post" constitue le 150ème d'une série qui a commencé un certain 27 Janvier 2007. Un anniversaire, donc, et l'occasion de revenir sur sept ans d'observation parfois goguenarde, mais toujours énervée, d'une actualité souvent aussi fugace que le souffle d'une rame de métro.
Sept ans, donc, et je vous propose quelques flashbacks parmi les 149 papiers que j'ai commis. Il y eut bien sûr, durant presque toutes ces années, l'omniprésence d'un omniprésident qui, il faut l'admettre, nous a quand même bien fait rigoler. Il y eut aussi la disparition (ou presque) d'un "machin" pour le moins obscène, le "Dakar", toponyme désignant désormais un truc en Amérique Latine, comme quoi "les cons, ça ose tout, et c'est même à ça qu'on les reconnaît" (Michel Audiard).
L'occasion nous a bien sûr été donnée de bouffer un peu de curés, en tout cas de ceux de la variété à poil ras. De pointer la tartuferie de nos démocraties dès lors que du pognon est en jeu, comme en Birmanie. Mais aussi, plus futilement, de "questionner" un tantinet les polémiques comme celle qui agita la Gôchedelagôche lorsqu'il prit l'envie à un parti trotskiste de présenter une candidate portant le hijab. Ou bien de désespérer une fois de plus de l'Europe, incapable de faire respecter ses principes fondateurs dans un pays travaillé par une clique fascistoïde, la Hongrie.
On s'est arrêté également sur la légère dérive opérée par un "Charlie-Hebdo" occupé à faire son beurre avec l'"islam-bashing". On a bien sûr raillé la droite "la plus bête du monde" qui pense se refaire une santé en soufflant sur les braises de la mémoire de l'Algérie... Et relevé le cocasse de sa campagne contre le "matraquage fiscal" lorsqu'elle se choisit un Depardieu comme martyr (martyr, c'est pour rire un peu). Ricanements, toujours, face au désarroi des apôtres du libre-échange quand les lasagne se mettent à hennir. Mais la gauche fut servie également, notamment à l'occasion de la débâcle bancaire à Chypre. Et puisqu'il a fallu, à un moment, assumer ma "bretonnitude", je vous ai dit tout le bien que je pensais des "bonnets rouges"
Sept ans de réflexions, donc, sept ans de petits bonheurs dont je n'oublie pas que je les dois tout d'abord à vous, mes lecteurs.
Alors un grand merci pour votre fidélité durant toutes ces années...
Et à bientôt, évidemment.


dimanche 19 janvier 2014

François Hollande, les Mots et les Choses

"Les mots nous éloignent-ils des choses?"... Joli sujet de philo terriblement d'actualité, si on y regarde bien.
François Hollande ce mardi, a usé lors d'une conférence de presse d'un certain nombre d'expressions dont les mots peuvent claquer comme des étendards, mais dont le lien avec les "choses" qu'ils sont censés désigner n'est pas évident. Vous me direz: c'est la définition même d'une abstraction - la liberté, l'égalité, la fraternité, euh... la sexualité casquée, etc... - et il n'est pas interdit à un(e) politique de faire usage d'abstractions dans son discours. C'est même une pratique assez fréquente. Cela étant, les préoccupations des citoyens sont marquées par les effets de la crise économique et sociale et devraient susciter, chez les dirigeants politiques, des discours a priori ancrés dans le concret, des "mots" renvoyant sans détours aux "choses". Mais paradoxalement, pour que les mots (et les "choses" qui vont avec) soient compréhensibles par le plus grand nombre - sinon de citoyens, du moins le plus grand nombre de journalistes politiques influents - ils convient qu'ils soient ramassés en une formule compacte, à la limite du slogan publicitaire. Et donc un peu creuse, voire inepte ("Mon contrat minceur").
On a donc découvert, lors de cette conférence de presse, le nouveau mantra du gouvernement socialiste quant à sa relation au monde de l'entreprise. Les "mots" sont: "Pacte de Responsabilité". Quant aux "choses": les entreprises, grâce à un ambitieux programme d'allègement de charges sociales (30 milliards d'Euros sur trois ans), vont davantage pouvoir investir et embaucher. Et donc, in fine, le chômage baissera. Notons qu'intervient ici une autre formule compacte, furieusement tendance: "La politique de l'offre", à savoir que la relance économique doit d'abord, voire exclusivement passer par la prospérité du plus grand nombre d'entreprises possibles. Et pour ce faire, autre empilage de "mots", il faut "restaurer leur compétitivité".
Reprenons, dans l'ordre. La "compétitivité" d'une entreprise, c'est sa capacité à être viable dans un environnement concurrentiel. Etre viable, c'est à dire vendre des produits ou services en dégageant suffisamment de profit pour payer ses salariés, ses fournisseurs, rémunérer ses actionnaires et investir pour garantir sa pérennité à moyen et long terme. Chaque année davantage, mieux, plus vite et avec plus d'efficience que ses concurrents. Voilà pour les "choses". Cela étant, les entreprises ne sont pas situées dans les limbes d'un monde parallèle et sont parties prenantes d'un truc qu'on appelle au choix "pays", "nation", "société", lui même éventuellement encastré dans une aire civilisationnelle comme l'Union Européenne, le tout marqué par l'Histoire. Du coup, de même que les individus, il a longtemps été admis qu'une partie des richesses qu'elles peuvent dégager doivent servir au bien commun - impôts, charges. Mais l'économie s'étant mondialisée depuis trente ans, des mots comme "environnement concurrentiel" renvoient désormais à des "choses" potentiellement multiformes, en tout cas toujours changeantes. Et, d'autres mots aidant, généralement anglais comme "business-friendly" ou "free trade", la notion de "compétitivité" s'est, lentement mais sûrement, de plus en plus opposée aux exigences de participation à la richesse commune. En tout cas dans le discours, implicite ou explicite, des représentants du monde patronal, épaulés par des armées de "penseurs", d'éditorialistes de tout poil, sans oublier certains politiques. Bref, "restaurer la compétitivité", ce sont des mots qui, s'ils nous rapprochent d'une chose concrète comme le profit, peuvent nous éloigner d'une autre, tout aussi concrète: l'enracinement local, national, régional des entreprises et leur capacité à "faire société" c'est-à-dire du lien humain, concrétisée par la part de leurs richesses qu'elles consacrent à des (infra-, super-) structures communes.
Alors lorsqu'on entend les mots "Pacte de Responsabilité" dans la bouche du Chef de l'Etat français, on se représente des "choses" comme, concrètement, une poignée de mains. Entre, par exemple, le Président de la République ou son Premier Ministre et Pierre Gattaz, président du Medef:
"Tope-là, mec. Maintenant on va tous se comporter en personnes responsables. Moi, l'Etat, je te soulage d'une partie des contributions au pot commun car je suis d'accord, c'était vraiment trop. Toi, de ton côté, tu n'oublies pas d'où tu viens et où tu vis, et tu investis, tu crées des emplois...
- Banco, depuis le temps que j'attendais ça, t'inquiète, bien sûr qu'on est responsables, on fera tout ce qui est possible pour améliorer l'emploi"
Sauf que non, les "choses", les vraies, n'ont pas grand-chose à voir avec ces "mots". Pas de poignée de mains mais un long, têtu travail d'influence de la part du syndicat patronal. Appelons-ça "communication", "lobbying", peu importe, en l'occurrence une avalanche d'autres mots pour saturer l'espace public d'une "vérité" indépassable: si les entreprises françaises embauchent peu ou pas assez, c'est parce qu'il y a trop de charges et d'impôts. Ce n'est pas parce que les banques supposées les épauler les laissent souvent dans la panade, tout occupées qu'elles sont à "investir" sur les marchés financiers, non non, c'est parce qu'il y a trop de charges et d'impôts. Ce n'est pas parce que leurs clients les paient parfois à 90, 120 voire 150 jours, non non, c'est parce qu'il y a trop de charges et d'impôts. Ce n'est pas parce que leur offre de produits ou de services est parfois mal pensée, mal fabriquée et mal vendue, non non, c'est parce qu'il y a trop de charges et d'impôts. Allégeons les charges et les impôts, tout ira mieux.
Message reçu cinq sur cinq au sommet de l'Etat. Seulement de "pacte", point. Pour faire un pacte, c'est comme pour l'amour ou la guerre, il faut être deux. Or il n'a pas fallu trop longtemps avant que des voix ne se fassent entendre, du côté du monde de l'entreprise, pour dire que "Oulà, attention, faut voir à voir, on ne peut s'engager sur rien". Le journal "les Echos", dès mercredi, expliquait même doctement que cet allègement de charges serait très vraisemblablement affecté, par la plupart des entreprises, à l'amélioration de leur trésorerie - ce qui ne devrait pas manquer d'enchanter leurs banquiers - "dans un premier temps", bien sûr...
Faudrait-il pour autant hurler à la trahison et pointer du doigt un manque criant de "responsabilité"? Même pas: le remplissage des carnets de commandes ne se décrète pas... En revanche on notera qu'en l'espèce la nouvelle "doctrine" présidentielle relève au mieux du fourrage de doigt dans l'oeil, au pire du foutage de gueule. Car ce fameux "socialisme de l'offre" (l'expression est de Laurent Joffrin du "Nouvel Obs", elle sonne à peu près aussi juste que "capitalisme du partage" ou "communisme de la liberté"), qu'on nous vend désormais comme la quintessence de la social-démocratie à la française, n'est rien d'autre que l'adhésion résignée au discours du lobby patronal. Franco-français, de surcroît. Embrasser ce discours, c'est se payer de mots - comme "Pacte de Responsabilité" - et ne pas voir que ces mots sont à des années-lumière de la réalité, c'est confondre le slogan d'un groupe d'intérêts particuliers (en gros, le CAC 40) avec un levier macro-économique.
Anecdote: quelques jours avant la conférence présidentielle, on apprenait que l'Etat allait "investir" rien moins qu'un milliard d'Euros pour "moderniser le Rafale". Car figurez-vous que le "meilleur avion de combat du monde" est obsolète: il n'est pas compatible avec les nouveaux systèmes d'armes développés par Thalès - entreprise dont Dassault est actionnaire à 29,55%. Il est sympa, le contribuable. Il "investit" dans une entreprise infoutue, depuis quarante ans, de développer les bons produits aux bons prix pour les bons marchés, par ailleurs dépassée par la technologie d'entreprises dont elle est partenaire. Pour quel "retour sur investissement"? Des emplois, ne serait-ce que sous la forme d'absence de licenciements? Combien, exactement? C'est difficile à dire, non? Ah putain c'est pas simple, le "socialisme de l'offre"... En tout cas, Dassault Aviation bénéficiera, comme les copains, de l'exonération des charges familiales. Nul doute que sa "compétitivité" en sera "restaurée"... A défaut de restaurer les neurones de ses dirigeants.
Alors, "les mots nous éloignent-ils des choses?". Ben oui, ça arrive assez souvent. Surtout lorsque ceux qui les prononcent s'éloignent de ceux qui, a priori, sont disposés à les écouter. Comme François Hollande avec les gens de gauche.

See you, guys