samedi 28 janvier 2017

Dix ans, cause toujours

Il y a dix ans, presque jour pour jour, votre serviteur se lançait dans l'aventure d'un BLOG, autrement dit dans l'érection d'un mur virtuel sur lequel je pourrais coller mes affiches. Des affiches conçues sans autre limites que l'attention portée au "fact checking" et un silence absolu sur ma vie personnelle et professionnelle.
Évidemment il serait tentant de regarder dans ce rétroviseur, d'aligner les évènements et polémiques qui, depuis le 27 Janvier 2007, ont pu inspirer "Helvetia Atao" avec plus ou moins de bonheur et doctement d'en identifier un "best of". Mais ça serait fastidieux et un poil prétentieux. Souvenons-nous simplement qu'à l'époque le règne d'un président américain particulièrement nocif touchait à sa fin, qu'en France Nicolas Sarkozy avait un avenir. Qu'Abou Bakr Al Baghdadi était un parfait inconnu mais que la star mondiale Oussama Ben Laden allait bien, merci. Que Cabu, Charb, Wolinski, Honoré, Bernard Maris et toute l'équipe de "Charlie" étaient vivants, de même que Valéry Giscard d'Estaing. Que Recep Tayip Erdogan et Vladimir Poutine affichaient un tropisme autocratique et belliciste.
Bon, mais à part ça? Il y a tout de même quelque chose de fondamentalement nouveau dans le paysage: à la dérégulation économique et financière a succédé un formidable éclatement de la scène politique (supra-nationale ou nationale), ou plus exactement du sens donné à l'action politique dans ce qu'il est convenu d'appeler le monde des "démocraties occidentales".
La crise de 2008 est venue mettre cul-par-dessus tête un certain nombre de croyances dont, singulièrement, le dogme d'une dérégulation bienfaitrice: les états, donc la richesse publique, ont sauvé l'économie mondiale qu'une finance dérégulée allait précipiter dans le gouffre. Le problème c'est que ces événements n'ont pas été pensés par les élites politiques en place. On est, en quelque sorte, revenu à la normale et les politiques ont, chacun à leur manière de part et d'autre de l'Atlantique, repris leurs postures et discours habituels.
Seulement voilà: si les états ont réparé les dégâts de la crise dans l'économie virtuelle, ils se sont bien gardés d'en atténuer significativement les effets dans l'économie réelle - religion du "laisser-faire" aux Etats-Unis, "position du gestionnaire" (minimisation du déficit et de la dette publics) en Europe. Le tout dans un silence assourdissant quant aux finalites de la politique en tant que telle, autre que la perpétuation de ce qui a pu apparaître comme un "système" - un "système" dont  des pans entiers des corps électoraux se sont, ici et là, justement sentis exclus.
S'en est ensuivie la montée d'animaux politiques alternatifs bien vite qualifiés de "populistes", surfant sur les pulsions nationalistes les plus éculées, la xénophobie et, tournant le dos à la complexité du monde au nom d'un "anti-technocratisme", proposant des solutions simples. D'autant qu'entretemps une violence brutale, inspirée par une idéologie islamiste moyen-ageuse, a surgi au coin de la rue, menacant toutes et tous, partout, n'importe quand. Une violence, une idéologie face à laquelle les états ne sont pas infaillibles - quand ils n'en sont pas indirectement à l'origine par leur politique étrangère: l'invasion de l'Irak, la complaisance vis-à-vis du "soft power" des monarchies du Golfe. À cause de ce climat, mais surtout à cause de son incapacité à penser le rôle de la puissance publique (nationale ou supra-nationale) autrement que comme une facilitatrice de l'économie, face aux "yakafokon", la classe politique "normale" semble tétanisée, comme un lapin pris dans les phares d'une voiture. Aux Etats-Unis, la messe est dite malheureusement, au moins pour quelques temps, et on aimerait croire que l'Europe saurait montrer le chemin d'une politique réinventée.
Mais si on s'en tient à la campagne présidentielle actuelle en France, pas de quoi se réjouir: la question de la construction européenne, justement, est soigneusement évitée ou abordée superficiellement par les partis dits "de gouvernement" tandis qu'à l'extrême-droite ou à l'extrême-gauche on en fait un épouvantail: les premiers car ils ne savent en parler qu'en termes abstraits, l'extrême-droite car la "nation" et son idéologie lui semblent indépassables, l'extrême-gauche car le tropisme neo-liberal de la construction européenne actuelle lui apparaît comme une fatalité. En France comme chez ses voisins, le repli nationaliste n'est pas un fait objectif avec lequel il faudrait composer, c'est la prophétie auto-réalisatrice d'un personnel politique intellectuellement paresseux ou idéologiquement biaisé. Or la réinvention de la construction européenne est précisément ce a quoi la classe politique devrait essentiellement s'atteler, ce dont elle devrait surtout débattre, en France comme ailleurs. Car tout le reste, ou presque, en découle.

Vous l'aurez compris: en dix ans, ce blog n'aura pas gagné en optimisme. Mais c'est de ma faute, à moi, si la connerie humaine est toujours aussi bruyante?

A bientôt

dimanche 28 août 2016

En attendant les Barbares

Les femmes qui souhaitent se baigner vêtues d'un burkini ne devraient pas se voir interdire les plages, c'est le Conseil d'Etat qui l'a dit, arguant qu'on ne saurait restreindre les libertés individuelles lorsqu'il n'y pas d'atteinte à l'ordre public. Dans un Etat de droit qui s'assume en tant que tel, l'affaire devrait être entendue.
Oui mais voilà: en France, pays dont les autorités ou les "intellectuels organiques" ne manquent par ailleurs jamais une occasion de donner des leçons de démocratie et de légalisme à la Terre entière, l'air du temps n'est pas à la sérénité du droit et de la constitutionnalité. L'air du temps est à la crispation, au débat hargneux, au ressentiment. De l'avis du Conseil d'Etat, un certain nombre de politiques ont déjà laissé entendre qu'ils se torchaient allègrement, promettant par exemple de légiférer (Nicolas Sarkozy) ou affirmant sans ambages que le droit devait se plier aux impératifs politiques (Laurent Wauquiez), tandis que le Premier Ministre Manuel Valls maugrée ouvertement.
Pourquoi tant d'histoires pour quelques bouts de tissu perçus comme surnuméraires, portés par quelques femmes, sur quelques plages?
Il y a, bien sûr, que ces bouts de tissu ne sont pas une tendance vestimentaire parmi d'autres: ils sont l'une des trouvailles des adeptes d'une piété islamique post-moderne qui entend "s'adapter" à la vie contemporaine: en l'occurence, cacher des corps de femmes que l'on ne saurait voir tout en permettant à ces dernières d'aller à la plage "comme les autres". Une "commodité", donc, d'un certain point de vue... Même si un journaliste canadien faisait récemment remarquer que les places réservées aux Noirs dans les bus de l'Alabama ou d'Afrique du Sud pouvaient également être considérées comme une "commodité" accordée à des gens qui, sinon, n'auraient pas été autorisés à utiliser les transports en commun... Le burkini, c'est une évidence, constitue une manifestation parmi d'autres d'un islam rigoriste et pudibond qui heurte de front un monde euro-occidental majoritairement a-religieux, voire athée. Et soulève à juste titre la question de l'égalité hommes-femmes - les "barbus" étant, de leur côté, libres d'exhiber leurs bedaines et leurs pattounes poilues.
Cela étant dit, nul ne s'est jusqu'alors ému des couches de vêtements dont s'affublent les Juives pieuses - les "craignant-Dieu" ou haredim - sur les plages, a priori sommées par d'autres "barbus" de masquer leurs corps de tentatrices. Ni, bien sûr, des bonnes soeurs réservant le spectacle de leurs épaules, de leurs jambes ou de leurs cheveux au Petit Jésus.
Il y a que cette fois, il s'agit de l'Islam. Et que le phénomène du burkini fait irruption sur la scène politico-médiatique en pleine vague d'un terrorisme qui trouve ses racines idéologiques dans la même bigoterie qui entend imposer à toutes et à tous, ici et partout, des règles qui définiraient ce qu'est un(e) bon(ne) musulman(e): le wahabbisme saoudien. De là à assimiler le port du burkini à une adhésion pleine et entière à ce projet politico-religieux et, par transitivité, à ses avatars sanglants, il n'y a qu'un pas que d'aucuns franchissent allègrement, implicitement ou explicitement. Car en France la scène politique est marquée par un double phénomène, tout Buzzatien, d'attente indéfinie du déferlement de l'ennemi, des Barbares. 
  • Première muraille: à l'extrême droite - entre autres, au sein du Front National - s'épanouit la théorie du "grand remplacement" développée par Renaud Camus, selon laquelle, si l'on n'y prend garde, à une population "de souche" (en France et en Europe) va se substituer, natalité et immigration aidant,  une population issue de l'Afrique maghrébine, sub-saharienne, voire du Moyen-Orient (la nouvelle "misère du monde" venue de Syrie). Non sans rappeler le fantasme du "Camp des Saints" de l'écrivain Jean Raspail  (voir ici même, le "Retour triomphant d'un racisme sans chichis", Mars 2011), l'adhésion à cette théorie induit une vigilance de chaque instant. Et, en particulier, une attention redoublée à l'égard d'une potentielle "cinquième colonne" qui menacerait les arrières des "patriotes" scrutant la méditerranée  et les masses arabo-mululmanes au delà.  Le port du burkini, "chez nous", dans ce contexte, sera donc perçu comme une agression caractérisée, menée de l'intérieur.
  • Seconde muraille: la progression spectaculaire du Front National dans les urnes est vécue, par une partie  de la classe politique de droite, comme un changement de paradigme, elle leur suggère de re-visiter radicalement les discours servis aux électeurs. Scrutant l'horizon des prochaines élections, ils sont convaincus qu'à défaut d'un tel changement, les hordes du Front National déferleront et s'accapareront les sièges, les prébendes qui a priori leur sont dus, à eux. Dès lors, pour prévenir cette invasion barbare, il convient d'en faire des tonnes sur la sécurité et, bien sûr, sur la défense d'une "identité nationale" qui ne saurait être fondée que sur le judéo-christianisme - plutôt que sur une neutralité religieuse ou un athéisme, par trop gaucho-maçonniques. Interdire le burkini et toute visibilité à un Islam supposément vécu comme allogène par la masse du bon peuple, telle est la priorité pour la droite "décomplexée". Et, accessoirement, pour une "gauche" gouvernementale en mal de popularité.
Ces deux murailles, aux créneaux garnis de gardiens vociférants, sont imbriquées l'une dans l'autre, la première enfermant la seconde. Leur ombre projetée occulte dans le débat public le bon sens, la décence, le droit.
Au point qu'on n'en entend presque que les éructations de ces "lanceurs d'alerte" d'un genre nouveau, où le ridicule le dispute au cynisme et à l'hypocrisie. Ainsi des pourfendeurs de l'avortement prendront-ils la posture de la défense du droit des femmes, tandis que des grenouilles de bénitier nous joueront l'air de la laïcité en danger. L'avis des premières concernées, les femmes musulmanes ou de culture musulmane, dans cette histoire, tout le monde s'en fout. Comment pourraient-elles d'ailleurs avoir un avis? Elles sont, chacun le sait, intégralement soumises à une bande de bougnoules fanatiques - terroristes potentiels de surcroît. 
Occupons-nous donc l'esprit avec la "menace islamique" et notre "identité", donc, en attendant les Barbares. L'avantage est que pendant ce temps, on évitera de parler des dégâts du néo-libéralisme, qui, accessoirement, ne sont pas pour rien dans les replis identitaires et communautaires de toute nature. Mais c'est une autre histoire. Ou pas.


vendredi 1 avril 2016

Barbarin, l'embarrasse-cons

Voici de nouveau l'Eglise Apostolique et Romaine confrontée au problème des prêtres pédophiles. De nouveau, une sombre affaire de crimes étouffés, passés sous silence des années durant, de nouveau un évêque soupçonné, au mieux, de négligence: monseigneur Barbarin, Primat des Gaules, a laissé circuler dans la nature - et donc libre de s'occuper, entre autres, de catéchisme et de patronage - un prêtre aux actes pédophiles avérés.

N'eut été le prestige de l'évêque en question, n'eut été non plus son activisme ostentatoire "pour la défense de la famille et de l'enfant" à l'occasion des manifs contre le mariage pour 
tous, l'affaire n'aurait malheureusement rien d'extraordinaire. Cela étant, on en fait grand bruit et sont recyclés en boucle dans les médias arguments et considérations lus, entendus, vus et revus en d'autres occasions. Et, bien sûr, de micro-trottoir en interviews d'experts, on souligne le désarroi ou, a minima, l'embarras des fidèles catholiques.

Du bruit, donc. Mais il faut relever que, de façon centrale dans ces commentaires médiatiques, se dégage la question d'une forme de "corporatisme" au sein de l'église, à savoir une propension à vouloir régler ses sales affaires en interne, a l'insu de la Justice et, bien sûr, du public et des médias. Fleurissent les mots "omerta", "loi du silence" etc, ad nauseam... Or c'est la centralité de ce reproche de "corporatisme" qu'il convient d'interroger, car en réalité elle présente de nombreux avantages pour l'Eglise catholique et la tranquillité d'esprit de ses soutiens publics.

Tout d'abord elle permet de relativiser le phénomène, en mettant les errements de certains prêtres en regard des errements de certains enseignants, pour mieux souligner une comparable pratique de l'omerta par l'institution "Éducation Nationale", syndicats inclus. Ce rapprochement permet accessoirement à certains de dénoncer un "deux poids, deux mesures" dans l'agitation médiatique autour de la pédophilie, posant les catholiques - et, singulièrement un héraut/héros de la "Manif pour tous" comme Barbarin - comme victimes d'un acharnement suspect.

Ensuite, faire du "corporatisme" le noeud essentiel du problème présente l'immense avantage d'entrevoir des solutions réalistes et relativement rapides: pour peu que la hiérarchie de l'église catholique, pape en tête, prenne le problème a bras le corps et que ça se sache, c'en sera fini de la désastreuse image de l'Eglise que donnent ces lamentables affaires: résoudre la question du silence et du corporatisme c'est somme toute résoudre un simple problème d'image - un enjeu de communication - au delà, on ose l'espérer, d'un travail un peu sérieux "en amont".

Enfin, et surtout, faire d'une condamnable "loi du silence" le problème essentiel permet, précisément, de passer sous silence une question bien plus embarrassante: un homme d'Eglise qui commet des crimes sexuels, ça la fout franchement mal et, qu'on le veuille ou non, bien plus mal que lorsque les mêmes crimes sont commis par un instituteur.
Tout simplement parce que le premier, contrairement au second qui a le droit de penser et dire ce qu'il veut ou presque, est intrinsèquement porteur d'une doctrine, d'une vision-du-monde bien précise: la foi catholique. Et cette doctrine, au moins tout autant que ses cousines en christianisme ou que les autres monothéismes, est intarissable en matière de questions sexuelles. Quand, comment, avec qui et pourquoi les humains peuvent faire des cabrioles, rien de ce qui touche aux questions de cul n'échappe à la réflexion et, bien sûr, aux injonctions des catholiques, fussent-ils clercs ou simples croyants.
Or tout de même, abuser sexuellement d'un enfant constitue une sacrée putain de saloperie de péché, je me trompe?


Dès lors l"affaire Barbarin" comme les précédentes de même nature, embarrasse sérieusement les tenants d'une restauration du contrôle de l'Eglise catholique sur nos sociétés sécularisées - le rétablissement du délit de blasphème, pour ne prendre que cet exemple - activistes bruyants ou simples participants à des manifs "pour tous": une histoire de prêtre pédophile, à chaque fois c'est la mouche dans le pot de crème, un argument évident pour tous ceux qui récusent aux religions en général et à l'Eglise catholique en particulier tout droit à un magistère moral absolu, toute revendication d'une parole qui soit au-dessus des autres.

Faire principalement des affaires de prêtres pédophiles un problème de "corporatisme", c'est donc échapper à peu de frais au risque de remarques dévastatrices comme "lorsqu'on a le cul merdeux, on ne grimpe pas au mat de cocâgne".

Ne leur passons rien, à ces foutus donneurs de leçons. Et qu'ils nous expliquent ce qui les amène apparemment à penser que le viol d'un gosse est somme toute moins grave qu'une relation homosexuelle entre adultes. Là est la vraie question, le reste n'est que bavardage.


Ecr' l'inf

lundi 15 février 2016

Primaires en Phase Terminale

Comme plusieurs dizaines de milliers de personnes, j'ai signé la pétition pour une primaire à gauche. Bon. Mais il me faut avouer que ma signature était essentiellement motivée par l'idée de conjurer le cauchemar d'une "candidature naturelle" du locataire actuel de l'Elysée. Une signature J.P.F.C., "juste pour faire chier". "Pour ré-enchanter la gauche", tel est le slogan de cette pétition. Mais pour faire chier aussi, donc, les tenants de la continuité d'un pouvoir dont la seule ambition semble être de "gérer les affaires courantes" et de perpétuer un statu quo mortifère (voir post précédent).
Maintenant, soyons lucides: l'élection primaire de 2011 visait à départager les "candidats à la candidature" du seul Parti Socialiste, c'est ce qu'elle a fait. On objectera que ladite primaire a éjecté Manuel Valls par la porte et qu'il est revenu par la fenêtre, mais à l'époque on ne l'imaginait pas, et c'est une autre histoire. Ici, il s'agirait de départager des candidats de partout ou de nulle part. Avec l'espoir de limiter la division des voix à gauche au premier tour pour avoir une chance d'éviter un remake de 2002 - Le Pen ou la droite, choisis ton camp, camarade. A priori ça paraît mal barré, Mélenchon ayant déjà annoncé sa volonté de se présenter quoiqu'il arrive tandis qu'on peut parier que les autres  composantes de l'extrême-gauche voudront également "se compter", in fine. Mais encore une fois, de mon point de vue, si l'idée même d'une primaire enquiquine un Jean-Christophe Cambadélis, c'est déjà ça de pris.
A droite aussi, on entend conjurer les divisions, et élection primaire il y aura en Novembre cette année. Pas moins de sept candidats aux dernières nouvelles, ça promet.

Des primaires, en veux-tu, en voilà. A priori on devrait se réjouir de ce vaste élan démocratique, de cette modernisation de la vie politique, tout ça.
Sauf que d'abord n'eût été, montée du Front National oblige, la perspective de se voir dégager dès le premier tour de la présidentielle, les organisations politiques "normales" se seraient volontiers passées de cet exercice laborieux.
Sauf qu'ensuite si on y regarde bien, il est assez difficile de décrire la chose de façon univoque: à gauche on entend d'abord départager des orientations, des idées, mais on se demande bien qui peut vraiment les incarner; à droite on entend départager des hommes et des femmes, mais on se demande bien, pour la plupart, quelles idées différentes ils(elles) peuvent bien porter.
Sauf qu'enfin cet "élan" survient précisément à un moment où le désamour à l'égard des politiques atteint des sommets: il est plus que probable que la primaire à droite fera se déplacer nombre d'électeurs et, sous l'hypothèse qu'elle ait lieu, une primaire à gauche devrait également avoir un certain succès. De nombreux commentateurs nous diront alors "merci pour ce moment" de vie démocratique. Mais ce "moment" ne saurait être qu'un moment, justement. Et le cache-misère d'une réalité pathétique: l'obsolescence totale des appareils politiques hexagonaux - le Front National faisant encore exception, n'ayant pas exercé de pouvoir autre que de nuisance, à ce jour.
Aux Etats-Unis, les choses sont claires: le champ politique est posé une fois pour toutes (Républicains contre Démocrates) et la seule question qui se pose est celle du (de la) candidat(e) de chaque bord. On se soucie peu, au fond, de savoir ce dont chacun des partis est intrinsèquement et clairement porteur - ce qu'en France on appelle la "ligne", le "programme". Et les électeurs (enfin, ceux qui restent, considérant des taux de participation aux alentours de 50%) vivent plutôt bien ce quasi-effacement des formations politiques en tant que productrices d'idées, ce rôle étant assuré par des "think tanks" ou des groupes d'intérêt divers.
En France en revanche cohabitent d'une part l'illusion qu'à chaque courant de pensée doit correspondre un parti en ordre de marche, d'autre part le mythe de l'homme ou de la femme providentiels: or finalement c'est soit l'un, soit l'autre. Tant que l'électeur avait le sentiment qu'à une personne correspondait une "ligne"/une couleur politique (donc un parti) et vice-versa, cette contradiction était gérable. Mais, crise et chômage de masse aidant et, surtout, avec les palinodies successives du Sarkozysme et du Hollandisme, ce fragile équilibre a été rompu.
L'organisation d'élections primaires dans ce contexte constitue donc au mieux la pose de pansements sur une jambe de bois, au pire elle revient à ajouter du bordel au bordel. Et ne constitue, en rien, une réhabilitation du politique. Ces primaires soulignent au contraire le fait que la scène politique hexagonale n'est plus qu'une scène, justement.

Pour autant, ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain: en ces temps incertains et complexes, le politique et ceux et celles qui le portent sont plus que jamais nécessaires. Il y a juste, qu'en France, le cadre dans lequel ils opèrent - des formations politiques à vocation purement franco-française tandis que les vrais enjeux ont depuis longtemps dépassé les frontières - est en phase terminale.

Sinon, le monde globalisé du profit à tout prix d'une part, les partis populistes et xénophobes un peu partout d'autre part, vont bien, merci.

See you, guys.


vendredi 29 janvier 2016

Enfin seuls

Bon, ben ça, c’est fait. Les couleuvres qu’on lui proposait à chaque repas s’étant, avec l’affaire de la déchéance de nationalité, transformées en boa constrictor, Christiane Taubira a fini par claquer sa démission du gouvernement. Exit, donc, la dernière personnalité franchement progressiste de cet aréopage « en responsabilité », comme ils disent.

Restons lucides: si cette démission provoque un « ouf » de soulagement tout aussi bruyant chez les partisans que chez les détracteurs de la désormais ex- Garde des Sceaux, il serait naïf de n’y voir qu’un sursaut moral dénué de tout calcul. En quittant le bateau, Christiane Taubira se préserve un avenir politique à gauche - à tout le moins à la gauche du gouvernement actuel, elle « prend date ». Mais calculé ou pas par l’intéressée, cet événement met la touche finale à la plus remarquable des réalisations de François Hollande: la dé-construction, pour un bon moment, du concept de « gauche de gouvernement ».

Nous étions quelques-uns, avant 2012 - pour tout dire, une majorité parmi les électeurs de gauche - à imaginer, comme alternative au cirque Sarkozy, une politique visant à davantage de justice sociale, mariant le souci de la régulation (notamment à but écologique) et une intelligence de l’économie de marché, une politique revalorisant la dépense publique en la rendant plus efficace, une politique réhabilitant l’impôt en le rendant plus lisible et plus juste, bref, une politique de gauche. Et donc à souhaiter l’arrivée au pouvoir d’une « gauche de gouvernement » social-démocrate et Européenne, écologiste et progressiste, sans complexes vis-à-vis des vociférateurs trotskistes, communistes, et autres. Mais de renoncement en humiliation - la capitulation sans conditions devant les « nains de Bruxelles » ou face aux mouvements des « pigeons » ou des « bonnets rouges », de paresse politique (pas de réforme de l’impôt sur le revenu) en trahison pure et simple (le « pacte de responsabilité ») , François Hollande a réussi, en moins de quatre ans, à annihiler pour longtemps cette aspiration. De fait, une grande partie des électeurs partageant cette vision s’abstiennent ou changent de crémerie, le parti socialiste n’est plus qu’une machine qui tourne à vide tandis que communes, départements, régions basculent à droite ou à l’extrême-droite.
Martine Aubry, suite aux résultats calamiteux des élections de Décembre 2015 (élections en vue de pourvoir les assemblées de tout aussi calamiteuses régions, soit dit en passant) a fait remarquer: « Sarkozy a tué la république, nous avons tué la politique ». Si le premier terme de cette sentence est sans doute excessif - vu notamment la médiocrité du bonhomme, le second est parfaitement juste: le gouvernement « socialiste », par ses actions et son inaction, a démonétisé pour un bon moment en France l’idée d’une alternative non-marxiste et non-souverainiste au néo-libéralisme et à la financiarisation de l’économie. Et donc, l’idée même d’une l’alternance démocratique qui ne soit pas qu’un changement de casting. De fait, l’idée de « gauche de gouvernement » ne correspond plus à rien dès lors qu’un gouvernement de gauche pratique une politique de droite - n’était, et contrairement à la droite, la volonté de plus ou moins préserver l’emploi public, enfin, pour le moment.


Considérer ces renoncements comme une fatalité, c’est à la fois accréditer la thèse thatchérienne  du « TINA » (« There is no alternative ») et donner raison à l’extrême-gauche (les sociaux-démocrates ne sauraient être que des « sociaux-traîtres »), en d’autres termes c’est faire plaisir à beaucoup d’imbéciles. Nous nous en garderons, donc, et ne saurons voir dans le « Hollandisme » qu’un projet politique particulier, distinct d’une authentique politique de gauche.

Quel est-il, ce projet? Sa finalité est profondément conservatrice: assurer la pérennité d’une oligarchie nationale - grands patrons, banquiers, hauts fonctionnaires - face aux aléas de la mondialisation, d’une part, face à une perte d’influence liée à l’autonomisation de la société, d’autre part. Par « autonomisation de la société », j’entends des phénomènes tout aussi divers que la localisation de l’économie (circuits courts, auto-suffisance énergétique…), la prise de conscience d’histoires collectives distinctes, la multiplication des « initiatives citoyennes » (pétitions, « ZADisme », actions politiques hors-partis) ou les nouvelles formes d’échange que permet le numérique.
Dans le cadre de ce projet, l’Europe est un moyen, non un but, pour autant qu’elle ne remette pas en cause les Etats-Nations en tant que cadre politique - cadre consubstantiel de ce pouvoir oligarchique - en ce qu’elle offre un espace d’expansion à ses acteurs. Accessoirement, l’Europe est également une excuse commode à tous les renoncements: par exemple, aucune mesure à ce jour n’a été prise à l’encontre des produits financiers dérivés, notoirement nocifs. On accusera les « blocages au niveau européen », alors qu’en vérité c’est le lobby des banques françaises, leaders mondiales sur ce type de produits, qui a tout fait pour que les représentants français s’y opposent…

Ce projet suppose également une « neutralisation » du politique en tant que facteur d’incertitude: tout comme en matière financière, la prévisibilité est essentielle. Cela étant, l’alternance est possible et en l’occurrence, le pouvoir « Hollandiste » est sérieusement menacé par ce qu’on appelle la « droite parlementaire », dont la plupart des acteurs partagent ce projet de défense de l’oligarchie nationale. On s’en distinguera donc en prônant un certain libéralisme moral et en se détournant avec mépris des questions « identitaires »: le débat politique sera « neutralisé » en ce sens que ne seront remis en question ni le pouvoir oligarchique ni les « réformes nécessaires » accompagnant son maintien dans une perspective néo-libérale. Dans ce contexte, la nomination d’un Manuel Valls à Matignon - insulte s’il en est aux électeurs de gauche ayant participé à la « primaire » en 2011 - et celle de l’énergumène Macron à l’Economie, autre insulte - ne sont que des symptômes de ce projet politique qui, précisément, affiche le plus souverain mépris pour les « naïfs » qui croient aux vraies alternances.

Après les départs de Cécile Duflot, d’Arnaud Montebourg et de Benoît Hamon, ne restait au gouvernement Valls comme personnalité de gauche un tant soit peu crédible que Christiane Taubira. Elle jouait certes un rôle important dans le dispositif « Hollandiste » - manifester son inscription dans une gauche morale, humaniste - mais, sur le fond, elle posait problème: Hollande étant très occupé à courtiser les électeurs de centre-droit voire de droite (la tactique de la « triangulation » ), la présence de cette femme commençait à faire désordre. Sa démission est donc une aubaine, le gouvernement est désormais véritablement homogène.

Dégager Taubira, ça, c’est fait, enfin seuls.

Des esprits chagrins remarqueront que cette « normalisation » (au sens soviétique du mot) de la « gauche de gouvernement » n’est pas pour rien dans la montée du Front National et le déploreront. Oui mais justement: pour avoir une chance de se maintenir au pouvoir - et donc mobiliser le « peuple de gauche » - le « Hollandisme » n’a qu’un espoir, celui d’apparaître comme un rempart contre Marine Le Pen. Pour cela, il convient de ne laisser aucun espace politique entre lui et le FN. Or une Christiane Taubira permettait à une certaine forme de contestation de droite (critique du « laxisme », sans oublier les hurlements des demeurés de la « Manif pour Tous ») de se cristalliser et donc d’exister.

Dans un sketch de 1978 intitulé « Le candidat des cons », Patrick Font déclamait « Je ne veux pas le pouvoir pour le pouvoir, mais le pouvoir pour pouvoir… pouvoir ». En 2011 puis en 2012, j’ai cru voter pour le candidat de la gauche du possible, pour le candidat des sociaux-démocrates assumés. Pas pour un gros malin qui ferait à peu près le contraire de ce qu’il avait dit puis jonglerait pour « pouvoir… pouvoir ». En fait, je crois bien que j’ai voté pour le « candidat des cons ». Il n’y a pas que moi, remarquez.


Ciao, belli