jeudi 16 février 2012

La béquille d'un président faible

Si la candidature de Nicolas Sarkozy au mandat présidentiel 2012-2017 n’était une hypothèse que pour quelques désespérés de droite, le slogan publicitaire qui serait le fil rouge de la campagne du président sortant restait un mystère. « Avec moi, tout est devenu possible, et vous n’avez encore rien vu », « Travailler plus, pis c’est tout, estime-toi déjà heureux si t’as un boulot » eurent été des options logiques, mais leur sincérité n’aurait en rien compensé leur manque de concision. Or dire beaucoup en peu de mots, c’est le B-A-BA de la communication. Mais que veut-on nous dire avec  « La France forte » ? A travers ce vrai-faux lancement de campagne, on devine tout autant qu’on entend les deux principaux axes d’un Blitzkrieg :
  •  Perte du « triple A » chez S&P en attendant Moody’s et les autres :  pichenette négligeable ou injuste poing dans la gueule, c’est selon,  en tous les cas cette dégradation la fout mal. Le vrai problème, c’est qu’au fond la France est chétive, malingre, désarmée dans ce monde de brutes : la faute à ce foutu conservatisme, ces « blocages » que représentent des choses comme le Droit du Travail ou la coûteuse indemnisation de ces fainéants de chômeurs. La France est faible car elle s’est amollie dans un monde qui demande du muscle et de l’effort : alors direction la salle de gym, hop là, et plus vite que ça. Les « réformes », ça s’appelle. « La France forte », enfin pas encore, mais elle va le devenir, un peu de fonte à soulever et tout ira bien
  • De « repentance » en « laïcité extrémiste », de « droits-de-l’homme-isme » en « auto-dénigrement », les Français ont perdu confiance en eux-mêmes, des salopards d’intellectuels, de journalistes leur ont bourré le crâne à un point tel qu’ils en ont oublié, entre autres, leurs « racines chrétiennes » et un bien naturel sentiment de supériorité quant à leur « civilisation ». Le doute, le relativisme, la tolérance : autant de signes de faiblesse dans un univers peuplé de nations sûres d’elles-mêmes. « La France forte » bombera le torse pour peu qu’on lui redonne des certitudes
Le premier ne va bien évidemment pas sans le second : complaire à tout prix aux « marchés financiers » et, somme toute, à leur idéologie bien anglo-saxonne, est difficile à vendre si par ailleurs on n’hypertrophie pas le sentiment national. Faire semblant de vouloir ce que l’on vous impose ne saurait tromper son monde qu’un temps, il faut par ailleurs manifester des signes de volonté et d’autonomie : l’esclave peut, s’il le veut, repeindre un à un les maillons de sa chaîne. En bleu-blanc-rouge, si ça lui chante.
« La France forte », donc. Une vraie position centriste, à mi-chemin de « La France brutale » d’une Marine Le Pen -  mal taillée pour les subtilités de l’économie mondialisée – et de  « La France molle » d’un François Bayrou empêtré dans un balancement digne des radicaux de la IIIème République. Et à mille lieues des solutions « passéistes » d’un social-démocrate comme François Hollande. Au cœur de la droite, et nulle part ailleurs. Bon.

Cela étant, on ne peut s’empêcher de penser que ce slogan nous en dit également beaucoup sur l’état d’esprit du président-candidat. Il y a comme de l’auto-persuasion et de la provocation dans le choix de la formule : Nicolas Sarkozy bat encore, à l’heure où j’écris ces lignes, des records d’impopularité. Et l’impopularité pour un homme ou une femme politique, dans une démocratie fonctionnant normalement, c’est inévitablement une faiblesse. Alors voilà, Nicolas Sarkozy semble nous dire : «  J’accole ma bobine à un slogan parlant de force, ça vous la coupe, hein ? C’est parce que vous ne me connaissez pas bien, j’en ai encore sous la pédale, vous allez voir ce que vous allez voir ». Méthode Coué ? Oui, bien sûr, mais pas seulement.

Car de « Figaro Magazine » en 20h de TF1, on a entendu le désormais candidat agiter son premier hochet, une première « idée-force » (il y en aura sûrement d’autres, a priori pas loin d’une soixantaine puisqu’il reste environ deux mois d’ici au premier tour) : le recours au référendum.  Et ce pour trancher les nœuds gordiens des « blocages » (voir plus haut) et « mener les réformes nécessaires » sans retard. Car la France est faible de ses multiples corps intermédiaires (politiques, syndicalistes, journalistes, magistrats…) qui passent leur temps, comme leur nom l’indique, à interférer entre « le peuple » et ceux qui doivent prendre des décisions bonnes pour lui – le Président et son gouvernement. Le peuple le sait bien, a priori, que ce sont de bonnes décisions, puisque justement il a voté pour ledit président. Et ne comprend pas que le vainqueur des élections soit empêché d’agir par tous ces gens que pour la plupart il n’a pas élus, justement. On « redonne la parole au peuple », en voilà une idée qu’elle est bonne.
Passons sur l’ambiance très « second empire » de l’idée, passons également sur le fait que de tels référendums ne sauraient être organisés, au sein de « La France forte », sur des sujets comme le nucléaire ou la fiscalité, et relevons simplement que cette première proposition concrète de Nicolas Sarkozy vise avant tout un but : muscler à discrétion, et de façon pérenne, le pouvoir du président lui-même. Face notamment à un Sénat désormais acquis à la gauche, mais aussi face à des « élites », nouveau nom donné sans ambages aux représentants du corps social, faiseurs ou donneurs d’opinion(s), avec lesquels il faut régulièrement composer.  Face enfin à son propre camp politique, pas forcément toujours aussi « godillot » qu’il le faudrait.

Bref, « la France forte » c’est sans aucun doute un concept qui vous ancre une campagne bien à droite. Mais « la France forte » c’est aussi la béquille d’un Sarkozy faible, un président qui, par ses pirouettes, ses outrances, ses erreurs, son incessante agitation, a anémié la présidence elle-même. « La France forte » c’est un champion très amoindri qui a recours à un anabolisant : « le peuple ».

Ce « peuple », on lui envoie tout soudainement des preuves d’amour. Même si tout porte à croire que ce n’est pas réciproque.

A bientôt

vendredi 27 janvier 2012

Notre quinquennat

D'une élection présidentielle, l'autre: cela fait aujourd'hui très exactement cinq ans que l'aventure de ce blog a commencé.

Un quinquennat, donc, votre quinquennat tout autant que le mien car ce blog, par définition, n'existe que parce que vous consentez à y poser vos yeux. Vous êtes plusieurs centaines à le faire chaque mois, si j'en crois mes statistiques. Pas loin de 130 billets au compteur depuis Janvier 2007, avec bien sûr des hauts et des bas, et, entretemps, le formidable coup de pouce qu'a constitué mon arrivée en Avril 2008 sur les pages de Rue89 avec un "post" sur un de mes sujets d'énervement favoris: la connerie footballistique.

Une affiche ne décidant jamais d'elle-même sur quel mur elle va bien pouvoir se retrouver collée, cette présence chez Rue89 m'a valu, en Juillet 2010, d'être publié sur le site de revue de presse du Front National (Nations Presse Info - notez le pluriel bien singulier): les commentaires qui s'en sont ensuivis valent leur pesant de bérets basques, commentaires auxquels j'ai répondu jusqu'à ce qu'on me coupe le sifflet, j'en ris encore.

Un quinquennat bien sûr passé à scruter les gesticulations de Nicolas Sarkozy, mais pas seulement. Puisqu'à toute règle il faut des exceptions, je me suis un jour risqué à vous raconter sérieusement une histoire exemplaire, qui se passe au Burkina Faso. A part ça, il faut bien le reconnaître, sur ces pages on ricane plus souvent qu'on n'encense, d'ailleurs vous l'aurez remarqué, je n'aime pas trop l'odeur de l'encens. Pas trop de sympathie, non plus, pour les fumigations trotskistes, pas plus que pour les fumisteries néo-libérales.
Accessoirement, on aura abordé le sujet des sondages d'opinion et, puisqu'on parle d'usines à gaz, de la construction européenne. Nous nous sommes même quelquefois aventurés sur le terrain potentiellement casse-gueule du soutien Américain à Israël, une politique étrangère qui dépasse autant l'entendement que la formidable impuissance européenne.

Un quinquennat s'achève, le nôtre, mais contrairement à celui de l'agité du bocal qui occupe encore le palais de l'Elysée, je vous garantis que celui-là sera renouvelé et peut-être pas qu'une fois, allez savoir...

En tous cas, à tous je voulais dire un grand merci... Et puis bien sûr à très bientôt

See you, guys

vendredi 20 janvier 2012

L’aiguille du déconnomètre

Tous marxistes, ou presque. Evanouie, l’illusion selon laquelle la France serait exclusivement constituée d’une gigantesque classe moyenne : trois candidats à la présidentielle, et non des moindres, organisent ouvertement leurs discours autour la conquête de ce qu’il est convenu d’appeler « le vote populaire ». Les classes sociales sont de retour, donc, et en particulier celles les moins bien loties – ouvriers, employés, précaires, chômeurs.

Il y a bien sûr Nicolas Sarkozy, candidat flagrant sinon avoué des dirigeants du MEDEF et de ce que tout le pays peut compter d’évadés fiscaux en puissance, qui a bien compris cependant que sa réélection ne peut être acquise que s’il regagne la confiance d’une partie significative de la fameuse « France d’en bas ». Celle-ci représente, mine de rien, une bonne moitié du corps électoral, pour peu qu’il lui prenne l’envie d’aller voter. En attendant de trouver une nouvelle ficelle socio-économique genre « travailler plus pour gagner plus », tâche ardue au demeurant, le Président fait donner Claude Guéant et ses statistiques d’expulsions d’étrangers ou va chercher Jeanne d’Arc (voir billet précédent) – avec les dents, comme naguère la croissance. Car l’analyse de son conseiller Patrick Buisson (ancien du journal « Minute ») est claire : à défaut de satisfaire le populo question pouvoir d’achat, il faut flatter son côté « la France aux Français » et images-d’Epinal-du-bon-vieux-temps. Il est comme ça, le populo, vu par Buisson : beaucoup de bleu-blanc-rouge, un poil voire plusieurs de xénophobie et le voilà content, prêt à oublier la mélasse dans laquelle il patine. Mais attention, il ne faut pas lésiner sur la quantité, sinon il va de nouveau voter Le Pen.

Marine Le Pen, justement : maintenant que le gouvernement de la République a pompé, digéré, banalisé et diffusé l’idée selon laquelle l’ « identité» de la France est en péril du fait de l’immigration, et sachant que son patronyme lui garantit implicitement un surcroît de crédibilité sur ce discours, la présidente du Front National a clairement déplacé son message vers le terrain social : haro sur les banquiers et dirigeants d’entreprise dé-localisateurs, promesse d’une augmentation de 200 € nets pour tous les salaires jusqu’à 1,4 fois le SMIC, etc… Elle se veut la candidate des « petits » - pour autant qu’ils soient plutôt blancs de peau et, de préférence, catholiques.

Cette prétention à incarner le « peuple », Jean-Luc Mélenchon la discute sans ambages à Marine Le Pen et à coup de noms d’oiseaux, la bataille est frontale, si l’on ose dire. Son « peuple » à lui est sensé ignorer les nuances de couleur de peau et la date de validité des cartes de séjour. Nonobstant, il convient de lui faire voir rouge, dans tous les sens du terme - autrefois on aurait dit « le conscientiser » - sans pour autant qu’il aille égarer ses bulletins de vote auprès de quelque chapelle trotskiste. Cependant on entend bien « plumer la volaille social-démocrate » comme les concurrents (au demeurant marginalisés) du NPA et de LO et incarner/défendre « les intérêts de la classe ouvrière ».

Les « travailleurs », le « peuple », les « petits », la « France-qui-se-lève-tôt » (ou celle qui aimerait bien), quel que soit le nom qu’on lui donne, cet ensemble sociologique bien réel fait de gens payant de leur bien-être et de leur avenir la financiarisation de l’économie est, c’est évident, au cœur des enjeux électoraux en France – ne serait-ce que numériquement. Et non plus comme addition d’intérêts catégoriels mais « en tant que classe », pour reprendre un jargon qu’on croyait obsolète. Cette « classe » que se disputent Le Pen et Mélenchon, Nicolas Sarkozy ne désespère pas d’en séduire une bonne part, à coup de Guéanteries, de postures « identitaires » et de quelque astuce sémantique pour faire glisser la pilule de la « compétitivité» . Tout porte à croire qu’il se fourre allègrement le doigt dans l’œil, mais là n’est pas la question.

La question, c’est que dans le contexte du moment, si les prolos n’ont pas davantage de chance qu’autrefois de devenir dictateurs, le prolétariat exerce une vraie dictature sur les enjeux électoraux : or que font ou disent le Parti Socialiste et son candidat dans ce contexte ? C’est simple : rien. Rien de bien audible, en tout cas.

En revanche, on a entendu ces jours-ci Benoît Hamon, Marie-Noëlle Lienemann et Henri Emmanuelli bruyamment s’émouvoir du fait que les 60 000 postes supplémentaires dans l’Education Nationale promis par François Hollande ne seraient pas nécessairement des créations nettes mais plus certainement des redéploiements d’effectifs. Enfin c’est pas bien sûr, ou peut-être que oui, quoique, faut voir : le programme du candidat est, depuis bientôt plusieurs mois, toujours en phase d’ « ajustement ». Toujours est-il que la simple hypothèse qu’on n’assiste pas à une incrémentation du nombre de fonctionnaires si le candidat du PS est élu a fait ruer dans les brancards la fameuse « aile gauche du parti ».

Passons sur l’effet désastreux d’une telle cacophonie, qui vient s’ajouter aux cafouillages sur le nucléaire ou le quotient familial – cacophonie dont se délectent les grandes gueules de l’UMP, par ailleurs à l’abri de ce genre d’incident tant la pratique de la répétition en boucle des « éléments de langage » est devenue chez eux une seconde nature.

Passons, donc, et venons-en au fond . Certes l’éducation est une question cruciale pour tous, mais franchement , là, aujourd’hui : les caissières exploitées de chez Leclerc ou Carrefour, les futures chômeuses de chez Lejaby, les précaires de l’industrie du bâtiment, les soutiers du marketing téléphonique, les préretraités de force trop jeunes pour ne plus avoir à bosser mais trop vieux pour avoir le droit de bosser encore, oui, tous ces gens bien trop nombreux et pas encore assez « compétitifs », qu’est-ce qu’ils peuvent bien en avoir à secouer, de savoir si les 60 000 fonctionnaires de l’Education Nationale promis seront « nets » ou « redéployés » ? Tous ces gens-là, et bien d’autres, se contrefoutent royalement de ce genre de problème, et ils ont bien raison.

Mais pour « l’aile gauche du parti », la simple hypothèse que l’Education Nationale française – deuxième organisation humaine au monde après l’Armée Populaire Chinoise – ne puisse augmenter ses effectifs sous un gouvernement PS relève de l’inacceptable. Et mérite qu’on aille perturber une pré-campagne déjà mal emmanchée.
Quitte à laisser croire, au final, que dans cette élection « de classe », si Sarkozy défend ouvertement Neuilly-Auteuil-Passy tout en voulant consoler Nanterre-Aubervilliers-Pantin, si Mélenchon et Marine Le Pen se disputent les faveurs de la classe ouvrière, le PS, lui, a choisi de défendre exclusivement les agents de la fonction publique d’Etat. C’est certainement faux, mais c’est l’impression que ce pathétique déballage d’états d’âme doit certainement laisser dans l’opinion. Bien joué, camarades.

La machine à perdre de la gauche est ornée d’un compteur : le déconnomètre. Ces jours-ci, son aiguille indique 60 000.

Ciao, belli.

samedi 7 janvier 2012

Jeanne d'Arc: qu'ils se la gardent!

Nicolas Sarkozy vient, ce jour, de célébrer à Domrémy le 600ème anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc, il paraît que c’est un scandale. A double titre, faut-il entendre: d’une part parce que la célébration de ce personnage historique est l’apanage, depuis de nombreuses années, du Front National - le déplacement du Président dans les Vosges serait donc un clin d’œil, un de plus, à l’extrême-droite, sur le registre des symboles. D’autre part parce que la « pucelle d’Orléans » fait partie du patrimoine national, au même titre que la bouillabaisse ou les falaises d’Etretat : « Jeanne d'Arc n'appartient à personne en particulier, elle est à tous les Français", a expliqué Harlem Désir sur LCI. "Elle était celle qui galvanisait les énergies en rassemblant les Français et en leur donnant confiance en l'avenir. Eux [le Font National et l’UMP] passent leur temps à diviser les Français et à jouer sur les peurs. Ils ne sont pas de bons représentants du message qu'elle a pu laisser".

Non mais tout de même, sérieusement, Harlem. Je veux bien qu’on est en pleine campagne électorale et qu’il faut cogner tant qu’on peut, mais à un moment il faut penser à se reposer, plutôt que de dire des conneries. « Le message qu’elle a pu laisser », et puis quoi encore ? Un message comme « Boutons les Anglais hors de France », par exemple ? Elle l’a laissé où, ce message, Harlem ? Sur ton iPhone ? Surtout n’oublie-pas de le transmettre aux descendants des « Tommies » qui se sont fait déchiqueter les tripes sur la Somme, en 14-18…

Vous je ne sais pas mais moi, Jeanne d’Arc , au mieux, c’est un sujet quasi-inépuisable de plaisanteries (au goût parfois incertain, je le concède)… « Elle a frit, elle a tout compris » ou bien, s’adressant à l’évêque Cauchon, « vous ne m’avez pas crue, vous m’aurez cuite » voire, une fois canonisée : « Chouette, je suis en sainte ». J’écris « au mieux », car par ailleurs le personnage, au-delà de sa vérité historique charrie, dans ses représentations, la quintessence d’un phénomène détestable car mortifère : la propagande nationaliste, en l’occurrence française.

Jeanne, la pucelle. Pensez-donc, une femme en armure qui manie l’épée, pas question qu’elle soit sexuée d’aucune manière. Elle peut bien se faire accompagner de soudards voire d’un détraqué précurseur de Landru, le fameux Gilles de Rais, dit Barbe-Bleue (lire ou relire le fabuleux Gilles et Jeanne de l’espiègle Michel Tournier), rien n’y fait : elle n’est que pureté. D’ailleurs Dieu en personne se serait adressé à elle, via Sainte Catherine, Sainte Marguerite et l’Archange Saint-Michel. Jeanne, la bergère : pas de doute, elle est issue du peuple. Jeanne, la Lorraine : elle pousse l’élégance jusqu’à voir le jour aux confins des frontières de la « nation ». Jeanne, la martyre : trahie, bafouée, suppliciée mais elle a raison contre ses bourreaux, mélange de vils collabos et d’Anglais perfides. Elle a raison contre tout le monde, au final : les élites, le roi, l’église de son temps, voire l’ensemble de ses contemporains. Car deux passions l’habitent : Dieu et la France.

Bien sûr, je schématise. Mais pas étonnant qu’un personnage, un destin de ce calibre n’ait – notamment depuis le XIXème siècle – nourri les fantasmes de l’idéologie « hexagonaliste ». Tout y est, chacun sur l’échiquier politique français peut y trouver son compte: à ma droite, l’énergie guerrière, le salut de la Patrie, Dieu ; à ma gauche, la transgression des genres, l’intégrité du peuple face aux élites corrompues, la foi d’une femme de peu face aux nantis de l’Eglise.

Chacun peut y trouver son compte, mais toujours est-il que, c’est un fait, les plus intégrales, les plus visibles, les plus tonitruantes récupérations du personnage de Jeanne d’Arc se font remarquer à l’extrême-droite, singulièrement dans sa version national-catholique, de Maurras à Le Pen en passant par Pétain. Et, somme toute, c’est bien normal, Jeanne a tout pour leur plaire. Notamment le fait que la divinité dont elle se réclame n’est pas franchement ce Jésus universaliste pour qui tous les Hommes se vaudraient. Non, ce Dieu-là a ses chouchous, ses préférés, Il prend parti : Il trouve que les Plantagenêt ont tort de revendiquer le trône de France. Il le sait bien, Lui, dans Son infinie sagesse qu’un jour, pour que le monde soit meilleur, il faut qu’il y ait sur Terre Napoléon puis De Gaulle, le Tour de France et le camembert – et que rien de tout cela ne sera possible si les mangeurs de fish & chips l’emportent sur Charles VII. Les voix, Jeanne d’Arc, donc: en cette première moitié de XVème siècle Dieu n’a rien de plus urgent à faire que de sauver la France, pas même un petit tsunami au Japon ou un bon tremblement de terre en Anatolie.
« Dieu et la France », incantation magique pour ceux que l’on verra saluer "la pucelle" ce samedi 7 Janvier, en compagnie de Marine Le Pen.
Nicolas Sarkozy s’attache à récupérer la récupération de Jeanne d’Arc par le Front National, grand bien lui fasse. Il faut le comprendre, Jean Jaurès et Guy Môquet lui ont claqué dans les doigts, à quoi bon s’épuiser à aller pêcher des symboles dans la maison d’en face, franchement, c’est bien la peine. Non, Jeanne d’Arc, c’est du solide, du franchement bleu-blanc-rouge et le mot d’ordre c’est : rien de ce qui est cocardier et volontiers xénophobe ne doit être laissé au Front National. Alors direction Domrémy, et au pas de charge.

Mais franchement, où est le problème ? Je n’ai personnellement que faire de la « mémoire » d’un personnage historique dont le destin a été trituré, malaxé, digéré à des fins de bourrage de crânes, un bourrage de crânes où la bigoterie la plus stupide le dispute au chauvinisme le plus crétin. Alors qu’ils se la gardent, Marine et Nicolas, leur « pucelle d’Orléans ».

« Elle est à tous les Français », nous dit Harlem Désir. Ah bon ? Puisque j’ai encore un passeport français, qu’on se le dise : je laisse mon bout à qui veut bien le prendre. Sers-toi, Nicolas, te gène pas. De toute façon, il est comme toi, mon morceau de Jeanne d’Arc : complètement cramé.

A bientôt

vendredi 23 décembre 2011

Cibler à bon escient

"Que vas-tu faire, mon fils, de tout cet argent?
- Papa, sache que je le dépenserai avec parcimonie et à bon escient
- L'Arménien, ça va, mais méfie-toi du Corse..."

Voilà, c'est fait, c'est plus à faire: l'assemblée nationale de la République Française vient de voter (enfin, 40 députés présents, mais bon c'est bientôt Noël, faut pas déconner) la pénalisation de la négation des génocides. Comme pour ce qui concerne l'extermination des Juifs durant la seconde guerre mondiale c'était déjà chose acquise (loi Gayssot), tout le monde comprend qu'on a en tête le massacre systématique des Arméniens commis par le régime Jeune Turc en 1915. Tout le monde, à commencer par le gouvernment turc qui considère cette initiative comme un affront et a fait savoir que des mesures de rétorsion, notamment économiques, s'ensuivront. Mais la République s'en fout, de ce qu'en pensent les Turcs. La République s'en fout car, comme chacun sait, la France est la représentante unique de la conscience universelle de  l'Humanité. La Patrie des Droits de l'Homme, ça s'appelle. Et donc sa mission, sur Terre, outre d'essayer de concurrencer les chasseurs F-18 et Eurofighter avec son Rafale, est de rappeler à tout un chacun qu'il y a des vérités historiques qu'une fois franchis le Rhin, les Alpes, les Pyrénéees, l'Atlantique ou la Manche, on ne saurait remettre en cause.
Evidemment on notera que d'autres crises diplomatiques seraient logiquement à prévoir à plus ou moins brève échéance: que vont dire les Belges, maintenant qu'il est interdit de contester le génocide, à coups de travail forcé, des Congolais lors de la colonisation lancée par Léopold 1er? Comment vont réagir les Américains et les Canadiens au fait qu'ils ne pourront plus contester publiquement, en France,  la quasi-élimination des Amérindiens? Que pensent les Australiens d'une loi qui leur interdit de nier l'éradication des Aborigènes? Mais tout porte à croire que ces gouvernements amis ne lèveront pas le sourcil - il ne leur viendrait d'ailleurs pas à l'idée de remettre en cause ces faits historiques qui les concernent en particulier, contrairement au gouvernement turc arc-bouté sur sa "vérité-table-rase-du-passé" héritée du Kémalisme.

Et puis la France n'héberge, sur son territoire, aucune communauté d'origine amérindienne ou aborigène et quant aux Congolais, si quelqu'un en avait quelque chose à foutre, ça se saurait. Car soyons sérieux, c'est bien de ça qu'il s'agit: on entend envoyer un "signal fort", à cinq mois de la présidentielle, à une partie de l'électorat, quiconque prétendrait le contraire serait soit un crétin, soit un menteur. Ce "ciblage" opportuniste des électeurs d'origine arménienne en dit long sur une certaine conception de la politique: l'électeur serait avant tout le représentant d'un sous-ensemble de la population, défini sur la base de critères socio-démographico-culturels: jeune ou vieux, homme ou femme, agricuteur ou commerçant, descendant de réfugié arménien ou de rapatrié d'Afrique du Nord. En l'occurrence, donc, on suppose l'existence d'un "vote arménien" qu'il conviendrait de gagner. On imagine donc que les citoyens français au patronyme se terminant par "an" vont désormais se dire: "Hmm, c'est vrai que Sarkozy est un désastre sur pattes, mais bon, il a énervé le gouvernement turc qui refuse d'admettre le génocide arménien, allez hop, je vais voter pour lui". Non seulement le calcul est pathétique - on prend, globalement, l'électeur pour plus con qu'il n'est - mais de surcroît il est opéré par des gens qui, par ailleurs, brandissent leur refus de la "communautarisation".
On relèvera que Marine Le Pen ne raisonne pas autrement lorsqu'elle envoie son compagon, Louis Aliot, faire des mamours en Israël aux colons "ultra" ou à leurs soutiens, mettant en avant le "refus de l'islamisme" de fifille. Dans la petite tête des nouveaux "communiquants" du FN, on se dit: le vote juif, c'est important pour la présidentielle et le "détail" du papa nous en interdit l'accès. Qu'à celà ne tienne, pour lever le soupçon d'antisémitisme nous allons prouver que nous avons des amis juifs. Rapprochons-nous donc des Juifs les plus violemment anti-Arabes, montrons-leur que nous avons le "refus de l'islamisme" en commun. On se rapproche des racistes juifs en Israël pour supposément se gagner, en France, les faveurs de certains "Juifs d'en bas", sépharades pas encore remis de l'indépendance de l'Algérie, du Maroc et de la Tunisie. Ironie suprême, on trouvera des commentateurs pour qualifier, sans rire, cette approche de "stratégie de dé-diabolisation". Quoiqu'il en soit la démarche ne diffère pas, sur le fond, de celle adoptée par Sarkozy et ses affidés: il s'agit de caresser ce qu'on croit être une "communauté" dans le sens du poil.

"Vote arménien" ou "vote juif", l'illusion est identique: elle traduit la présence, dans certains états-majors politiques, de gugusses qui confondent marketing politique et marketing tout court. Pour ces "stratèges", l'alpha et l'oméga du succès c'est la "segmentation" du marché. Identifier des "cibles" et les travailler avec des discours spécifiques, fussent-ils totalement déconnectés les uns des autres, voila le principe, il est largement connu. Mais lorsqu'il est appliqué non à  des catégories sociales ou professionnelles mais à des entités d'ordre culturel il traduit une double impuissance: l'incapacité à penser l'individu indépendamment de ses origines, l'impossibilité d'imaginer une société que lieraient des principes plutôt qu'une langue ou une religion. Bref, imaginer un "vote arménien" ou un "vote juif", c'est non seulement se fourrer le doigt dans l'oeil, mais aussi, tout simplement, nier les fondements de la plupart des constructions étatiques modernes. Notons qu'il n'est pas  fortuit que les opposants les plus déterminés au vote des étrangers extra-européens aux élections locales soient ceux-là mêmes qui sont obsédés par les votes "identitaires" arménien ou juif  - le FN ou l'UMP: ces gens-là n'imaginent pas une seconde qu'un Malien, un Burkinabè ou un Marocain puisse voter autrement qu'en fonction, par exemple, de son identité musulmane. Or ce déterminant-là est étranger, dans tous les sens du terme, à ces omnibulés du tricolore. Ce qui les gène dans cette histoire, ce n'est pas tant que le droit de vote en soit déconnecté de la citoyenneté. Ce qui les gène c'est qu'ils n'auraient rien à dire à ces électeurs - proposition de loi "mémorielle" ou discours anti-quelque chose. Et d'agiter le spectre du "communautarisme", ce qui n'est au fond pas un paradoxe: le "communautarisme", c'est lorsque ces gens n'ont rien dans leur besace historico-culturelle pour "cibler" les électeurs.
.
Tandis qu'avec les Arméniens, pas de problème. Il suffit de légiférer à bon escient.

Bonnes fêtes à tous, cela dit