dimanche 11 mars 2007

Le hamster identitaire

Nicolas Sarkozy est persuadé de vivre en permanence sur un vélo: on ne lui ôtera pas de l'idée que s'il s'arrête de pédaler, il va se casser la gueule et que ça lui fera mal. Comme un hamster dans sa cage, il cavale sur sa roue pour se prouver qu'il existe. C'est pourquoi il ne se passe pas de semaine sans qu'il ne brandisse dans les médias une nouvellle idée.
Dernière trouvaille en date: un Ministère de l'Immigration et de l'Identité Nationale. Il n'a pas fallu longtemps aux autres candidats (à l'exception de Le Pen, évidemment) et à une palanquée de commentateurs pour dire tout le mal qu'ils pensaient d'une telle proposition. Je ne reviendrai pas sur l'interprétation communément admise qu'il s'agit pour le candidat de l'UMP de s'assurer sinon l'intégralité, du moins une part non-négligeable du vote frontiste au second tour, à moins qu'il ne s'agisse d'occuper l'espace que laisserait Le Pen vacant s'il ne pouvait se présenter. (Après tout, le monsieur est à l'heure ou j'écris toujours Ministre de l'Intérieur, c'est-à-dire bien placé pour savoir si Nonoeil aura ses 500 signatures ou pas). Sarkozy entend occuper l'intégralité de l'espace à droite, y compris celui occupé par le FN, c'est une évidence. C'est une preuve supplémentaire qu'avec lui tout est vraiment possible, comme par exemple caresser le lepéniste dans le sens du poil (qu'il a souvent ras, comme chacun sait), tout cela a été dit et redit.
Deux choses cependant me frappent dans ce clin d'oeil à la droite frontiste: le diagnostic et le remède établis par notre bon docteur Sarkozy.
Le diagnostic, tout d'abord: le vote Le Pen est toujours là. Notons que c'est un fait incontestable, que la récente montée de Bayrou dans les sondages ne saurait masquer: les intentions de vote pour ce dernier sont certainement plus volatiles et conjoncturelles que celles exprimées pour Le Pen. Oui mais alors, est-ce que par hasard notre génial Ministre de l'Intérieur, notre inénarrable "winner" à l'ascension calculée dans ses moindres détails, ne se serait pas un tout petit peu fourré le doigt dans l'oeil il y a cinq ans? Souvenez-vous: l'argument-choc pour faire avaler aux 82% de non-chiraquiens la nouvelle pilule sécuritaire du quinquennat naissant, c'était: "Résolvons les problèmes de sécurité, ca assèchera le vote Le Pen". Dans la foulée: suppression de la Police de proximité, flash-balls, re-gonflage du moral des flics de base, lois "sécuritaires" en tout genre, j'en passe et des meilleures. Sans oublier le durcissement des conditions de séjour pour les étrangers. Alors asséché, le vote Le Pen, cinq ans plus tard? Et bien non, et Nicolas doit faire avec, ou en tout cas s'en est persuadé. Diagnostic lucide, donc, mais incomplet: il y manque le constat d'un foirage monumental en matière de "rétablissement de l'ordre républicain", dont les émeutes de novembre 2005 sont la preuve la plus visible. La résilience des frustrations, colères, aigreurs de toute nature qui nourrissent largement l'envie "d'essayer le FN" parmi ceux qui souffrent le plus de tous les désordres et/ou que ces désordres effraient, est liée à cet échec cuisant. Il serait bon qu'on rappelle à monsieur Sarkozy que s'il y a un problème Le Pen, il nous a prouvé qu'il ne faisait pas partie de la solution.
Le remède, ensuite: un ministère de l'Immigration et de l'Identité Nationale. Je passe sur l'association des deux notions, déjà largement commentée. Ce qui m'intéresse, c'est la seconde: l'identité nationale. Qu'un probable (si si, quand même) Président de la République Française, qui séduit entre 25 et 30% de l'électorat, envisage sérieusement de créer un ministère pour ça en dit long sur l'état de déliquescence de ladite "identité". Il y a un précédent: on n'a créé un Ministère de la Francophonie (ou un Secrétariat d'Etat, ce qui revient au même) que lorsqu'on s'est aperçu que l'Anglais était en train de dominer le monde.
Au-delà de l'accaparement d'une sémantique souvent confinée à la droite extrême (des élucubrations du Club de l'Horloge - un "think-tank" que fréquenta Bruno Mégret - aux groupuscules du genre "Bloc Identitaire"), il y a là un symptôme, un "signe des temps" qui ne trompe pas: le mythe d'une "identité française" qui irait de soi s'effondre. Notons que même les "identitaires historiques" se prennent les pieds dans le tapis: aujourd'hui Le Pen décrit l'immigration africaine et maghrébine comme une "invasion" qui va "submerger" le peuple français. Admettons. Mais en 1956, alors député Poujadiste, un de ses arguments en faveur de l'Algérie Française était le dynamisme démographique des "indigènes": ceux-ci, demeurant français, garantiraient l'accroissement de la population nationale. Faudrait savoir.
La vérité est que la France est, depuis qu'elle existe, une construction politique dont les composantes humaines et culturelles n'ont cessé de varier au cours des siècles. Seule l'unité linguistique (qui, contrairement à celle de l'Allemagne, ne précéda pas la "nation"), construite sur une répression des langues minoritaires ("Défense de cracher par terre et de parler Breton", pouvait-on lire naguère dans tous les lieux publics en Bretagne), a permis de cimenter une unité autour de principes politiques - la République - dont l'expression a également évolué historiquement. Et l'adhésion à ces principes, aujourd'hui comme hier, n'est ni univoque ni garantie.
Alors de deux choses l'une: soit on pense que l'"identité française" est une évidence - de même que la Terre est ronde - alors cessons d'en débattre, soit on pense que c'est une notion qu'il convient d'expliquer longuement ("être tout à la fois ému du sacre de Reims et de la Fête de la Fédération", disait Marc Bloch) alors arrêtons de parler d'"intégration" et encore moins d'"assimilation": on ne peut s'intégrer ou s'assimiler qu'à quelque chose de clair.
L'"identité française" est une notion qu'il serait grand temps de dépasser. L'idée d'y consacrer un ministère, c'est déjà un constat de décès, finalement c'est un progrès. Pour ce qui me concerne, mon identité est Européenne et Bretonne, ma citoyenneté est Française. Et la citoyenneté, ce n'est pas rien.
Que quelqu'un pense à créer un Ministère de l'Identité Nationale, c'est déjà drôle en soi. Que cette personne soit en plus l'héritier auto-proclamé de cinquante ans de Gaullisme, avec tout ce que ce courant de pensée suppose de cocoricos, de bleu-blanc-rouge, de sonneries de clairons, c'est irrésistible. Mais que ce candidat à la présidentielle espérât, ce faisant, capter les voix de gens qui ont toutes les chances, comme on dit, de préférer l'original à la copie, c'est carrément à se pisser dessus.
Pédale, petit hamster, pédale: ça ne t'amènera pas bien loin, mais ça nous donnera l'occasion de nous marrer.
A bientôt

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Bravo Riwal !
Toujours un grand plaisir de te lire. En effet, je n'ai pas la TV chez moi car je préfère de loin suivre ces présidentielles au travers de tes lignes courbes et percutantes ;)

Bien amicalement

Greg

Anonyme a dit…

Tiens, c'est amusant, le même Sarkozy s'est accaparé la citation de Marc Bloch que tu mentionnes.

Je relie cette idée malvenue de ministère au constat fait récemment sur le manque de valeurs communes propres à cimenter la société... britannique (suite aux attentats du métro londonien). Peut-être une crispation très européenne en fait (voir aussi la situation aux Pay-Bas et au Danemark).
Toi le grand spécialiste des valeurs, je suis sûr que tu as un avis très pointu sur le phénomène.

Christophe

Riwal a dit…

D'accord avec Christophe pour dire que d'autres societes europeennes, bien moins assimilationnistes que la France, se posent les memes questions existentielles. Le fait est qu'a ce jour ni le modele britannique communautariste - exaltation des differences - ni le modele francais - negation/refoulement des differences - ne s'averent capables d'apporter des reponses entierement satisfaisantes aux questions que peuvent poser la coexistence culturelle et religieuse. Ne nous voilons pas la face: ces questions se poseraient certainement avec moins d'acuite s'il ne s'agissait pas d'accueillir des ressortissants d'anciennes colonies. Que ce soit en Algerie, en Inde ou en Indonesie, les europeens pratiquaient un apartheid de fait, accompagne d'un mepris plus ou moins explicite pour les "indigenes". Et les decolonisations se sont fait dans la violence, la plupart du temps. La question est europeenne, donc, mais nulle part ailleurs qu'en France on envisage de creer un ministere, que je sache. Et pourquoi pas un Ministere des Propositions Demagogiques?

Anonyme a dit…

Je ne sais pas si ta dernière question (le ministère des propositions démagogiques) a été inspirée par l'actualité, ou si c'est Bayrou qui te lis en cachette. Toujours est-il que l'impétrant vient de proposer un ministère des questions de société (je cite de mémoire; entendu sur Inter ce matin). Juste des mots différents pour désigner le même concept.

Christophe

Fred B. a dit…

La girouette n’est pas une réponse à l’agitation du hamster.

Le Larousse nous donne les définitions suivantes :

L’identité (sociale): conviction d’un individu d’appartenir à un groupe social, reposant sur le sentiment d’une communauté géographique, linguistique culturelle et entraînant certains comportements spécifiques.

Citoyen : Membre d’un Etat considéré du point de vue de ses devoirs et des ses droit civils et politiques.

Il me semble que si l’idée d’opposer identité nationale et immigration relève d’une démagogie dangereuse et sans fondement, il n’est pas extrémiste de considérer qu’il existe une identité et une citoyenneté française…dons la Bretagne est une composante majeure.

Il est vrai que certains éléments de l’identité nationale ont pu évoluer dans le temps (structure politique comme tu le relèves) quand d’autres sont restés stables, comme la dimension géographique (et non territoriale). Il est d’ailleurs intéressant de noter que les échecs des colonisations lointaines en sont une bonne illustration…Nous pourrions toutefois polémiquer sur l’Alsace !

Je considère que l’identité nationale (quelle soit française ou non) est à la fois un principe fondateur d’une Nation et un processus dynamique, voir systémique. L’identité n’est pas figée. Elle évolue et dans ce cadre l’immigration est une source de richesse que l’on doit célébrer. Elle ne s’établit toutefois pas par addition (ou soustraction) mais par une alchimie subtile. Ceci rend le communautarisme dans un cadre français vide de sens.
L’identité française existe mais elle est en crise car ses points d’ancrage (langue, références culturelle et religieuse, tradition humaniste…) évoluent ou sont en mutation. Un enjeu du débat politique actuel est l’incapacité de nos hommes et femmes politiques à formuler et à projeter dans l’avenir ce que sera l’identité française dans quelques dizaines d’années. L’incertitude est un facteur anxiogène qui conduit à se replier vers le passé et voir le changement comme une menace. Le Borgne a démontré quelques capacités dans l’art d’en user et d’en abuser.

A ce titre, je pense que l’identité européenne n’existe pas aujourd’hui sauf à considérer que l’Euro est à l’Europe, ce qu’Audiard est aux « Tontons Flingueurs ». Mais c’est un beau projet que certainement nos enfants pourront commencer à construire.

De la même manière, l’essence de la citoyenneté française repose dans la République du même nom.

Le débat pourrait ainsi porter sur la question suivante :
L’identité française est-elle une résultante ou concomitante à la dimension républicaine de notre pays ?

Je considère que non seulement l’identité française existe, mais que l’on doit l’enrichir et la faire évoluer. De ce fait, ce n’est pas plus une problématique de gauche que de droite mais l’affaire de tous dans le respect des différences.

Pour conclure, la Bretagne est connue pour ses côtes ventées qui donnent certainement la force à la girouette de Ségolène de changer de direction d’un sondage à l’autre.

Le hamster produit au moins sa propre énergie qu’il est certainement possible de canaliser. Toutefois, comme j’ai quelques doutes sur ses capacités à partager sa cage avec d’autres...J’ai choisi de voter François !

Amicalement

Fred B.

Riwal a dit…

Je respecte ton point de vue, cependant je remarque que, pour toi non plus - et tu sais t'exprimer! - cette identité nationale n'est pas une évidence (sinon tu nous aurais torché cà en trois lignes!). Pierre Nora, un historien réputé, a émis une théorie intéressante dans "Le Monde" d'il y a une semaine: ladite identité nationale francaise a longtemps été consubstantielle des guerres et des révolutions. Or depuis la fin de la guerre d'Algérie - et faisant abstraction de la guerre froide, mondiale - la France vit en paix avec tout le monde, dans un "éternel présent": dès lors, une fois célébrée la "mémoire" (d'ailleurs en construction permanente), vient un état d'hébétude face au présent et au futur: c'est ce qu'on appelle la "crise d'identité".
Etre de la Patrie des Droits de l'Homme, c'est grandiose. Mais un peu sec. Il y manque le souffle de l'émotion. Pour ma part, je résous cette question en évoquant ma "bretonnitude ouverte au monde" et mon fort attachement à l'Europe, mais chacun son truc. Je reviendrai sur tes remarques sur la "girouette" dans une publication en bonne et due forme.

A bientôt