jeudi 21 août 2008

La guerre pour de vrai

"Pour faire la guerre, il faut être deux", disait mon père qui en avait fréquenté quelques-unes. Dans le même ordre d'idées, citons Pierre Desproges: "L'ennemi est con: il croit que c'est nous, l'ennemi, alors que c'est lui, j'en ris encore".
A force de missions de maintien de la paix sous bannière de l'ONU et d'opérations crypto-barbouzardes dans le pré carré Ouest-Africain, activités somme toute peu meurtrières compte tenu de leur nombre et de leur durée, la France et les Français avaient, dirait-on, fini par se convaincre que toutes ces troupes surentraînées - dont certaines baptisées "Forces Spéciales" histoire d'affirmer notre nouveau statut de gallo-ricains - n'étaient destinées qu'à patrouiller gentiment l'arme à la bretelle, comptant sur l'effet dissuasif de leur armement pour désamorcer toute agressivité. D'ailleurs la plupart du temps il ne s'agissait pas de faire la guerre mais de l'empêcher, quitte à servir, tout de même, de cible aux snipers (ex-Yougoslavie) ou aux terroristes (Liban). Eventuellement on pouvait faire le coup de feu sous le faux-nez du statut "d'instructeurs", comme récemment au Tchad, à condition de publier des démentis vigoureux si d'aventure un journaliste venait à en parler. Mais d'une façon générale, les équipées militaires tricolores de ces quarante dernières années tendaient à faire oublier une évidence: un soldat, même d'élite, ça peut tuer mais ça peut se faire tuer, aussi.
D'où, au-delà de la légitime émotion, le trouble qui saisit le monde politique suite à la mort, en quelques heures, de dix soldats français en Afghanistan. On s'interroge, et fleurissent déjà ça et et là un certain nombre de controverses: par exemple, on s'aperçoit que cette mission de "reconnaissance" ne bénéficiait pas d'un appui aérien genre hélicos ou drones. Dans le même ordre d'idées on apprend aujourd'hui dans "Le Monde" que le commandement français n'avait pas demandé de reconnaissance aérienne de la zone, alors que des troupes des l'armée afghane venaient de s'y faire "accrocher". On découvre par ailleurs que, de toute façon, l'armée française ne dispose en tout et pour tout que de deux hélicos dans tout le pays: bref les experts en tactique militaire surgissent comme s'il en pleuvait... Cependant des leaders du PS s'interrogent sur la "stratégie" de Sarkozy dans ce pays et, faisant référence au renforcement récent du contingent français décidé par le Président, entonnent l'air de "ce-conflit-n'a-pas-de-solution-militaire-mais-politique", ce qui serait minable si ce n'était pas sordidement déplacé, mais j'y reviendrai.
Dans ce tumulte et en attendant, on l'espère, de plus amples détails sur les conditions dans lesquelles les soldats de trois régiments d'élite se sont fait étriller de la sorte, rappelons un certain nombre de points qui me paraissent d'évidence:
  • En Afghanistan, les Américains et leurs alliés sont en guerre non contre "le terrorisme" mais contre des hommes déterminés, bien armés et connaissant parfaitement le "terrain" - et pour cause, c'est leur pays
  • Ces hommes, les Talibans, bénéficient d'un sanctuaire - les zones tribales au nord du Pakistan - et de "sponsors" - une partie des services secrets et de l'armée pakistanais. A partir du moment où les Américains ne veulent ou ne peuvent pas exercer de pression suffisante sur ce pays officiellement allié (de longue date), le combat contre les Talibans relève du tonneau des Danaïdes. Dès lors l'honnèteté obligerait à dire qu'il s'agit non pas d'une guerre avec un objectif précis et mesurable (par exemple: "virer Saddam Hussein et le remplacer par un autre salopard, mais à nos bottes") mais d'une guerre d'endiguement (containment): l'enjeu n'est pas d'éliminer le problème, mais d'en limiter l'ampleur. Rappelons que le containment du communisme (la guerre froide) a duré quarante ans
  • Par conséquent, le discours affirmant que l'objectif de la coalition est "d'éradiquer le terrorisme" relève au mieux de la rodomontade, au pire de l'imposture: pour ce faire, ou à tout le moins réduire significativement cette menace, il conviendrait que les Etats-Unis effectuent un renversement d'alliance à 180 degrés dans la région, en consacrant tout leur soutien à l'Inde, ou en menaçant sérieusement de le faire. Or on en est loin: un projet de loi a été présenté mi-Juillet au Congrès, visant à tripler l'aide non-militaire au Pakistan, en la portant à 7,5 milliards de dollars sur trois ans, tout en "conditionnant" l'aide militaire (1 milliard de dollars par an) aux "succès de la lutte contre le terrorisme". Questions: qui va mesurer le "succès" de cette supposée lutte? Quelles garanties que l'aide "non-militaire" triplée ne va pas contribuer à financer des organisations proches des Talibans?

Pour faire court: la France s'est engagée dans un foutoir durable.

Cela dit, trois questions simples dans l'immédiat: premièrement, l'endiguement des Talibans en Afghanistan est-il nécessaire? A mon avis, la réponse est oui. Deuxièmement, la France a t-elle vocation à y participer? Là encore, à mon sens, oui, mais de deux choses l'une: soit on s'en donne les moyens, soit on s'abstient, car pour le coup, il s'agit de combats "pour de vrai". Et si on s'est donné les moyens de participer à ce truc, il faut l'appeler par son nom: une guerre, sachant qu'une guerre sans morts, c'est plutôt rare a priori. Troisièmement, la France, en tant que pays, a t'elle un tant soit peu "la main" sur la gestion de ce conflit? La réponse est évidemment non, et c'est bien là le problème.

Si polémique il doit y avoir autour de l'accroissement de l'engagement français en Afghanistan, il serait bon que d'une part elle soit déconnectée de l'émotion suscitée par les dix morts de ce lundi, d'autre part qu'elle porte sur le fond: la France, comme l'Europe, a intérêt à éviter que les barbus d'Al Qaeda et consorts disposent d'un pays dans lequel ils auraient pignon sur rue, comme l'Afghanistan d'avant Novembre 2001... Mais la défense de cet intérêt et les pertes qui vont avec n'ont pas vocation à servir de "preuve d'amour" aux Etats-Unis qui, du fait de leur diplomatie, font presque autant partie du problème que de la solution: Sarkozy aurait-il envoyé 700 soldats supplémentaires en Afghanistan si Bush ne le lui avait pas demandé, là est le vrai sujet de débat...

Si par ailleurs dans le monde politique on trouve que dix morts d'un coup, c'est beaucoup trop, alors il serait bon qu'un certain coq gaulois cesse de vouloir péter plus haut qu'il n'a le croupion.

A bientôt

2 commentaires:

Fred a dit…

Salut Riwal,

Pour une fois je suis d'accord avec toi. Je trouve les medias particulierement hypocrites car comme tu le souligne armee = guerre = pan-pan..donc risque de se faire tuer, cela fait partie du job.
Pour ce qui concerne la diplomatie internationale, je pense qu'en Afghanistan comme en Irak les efforts militaires devraient etre precedes et accompagnes d'une aide economique au developpement. Si la population voit que l'aide internationale ameliore leur vie et leur securite au quotidien , d'eux-memes ils bouteront hors des montagnes les extremistes enturbannes.

A tchao

Riwal a dit…

Ravi qu'on se retrouve sur ce point... Cela etant, "l'aide economique au developpement", sous toutes les latitudes, trouve vite ses limites: au-dela des phenomenes habituels de "coulage" et de corruption, quelle entreprise, voire quelle ONG (a part des gens comme ACF, MDM ou La Croix Rouge)va aller expatrier des employes sous une pluie de bombes, de roquettes et de balles? On en revient a la question militaire, difficile a traiter car les Talibans ne sont pas des extra-terrestres mais des cousins, des freres, des peres, des maris de Pashtouns qui constituent la majorite de la population. Pas simple, surtout si en parallele les Americains ne prennent pas le probleme pakistanais a bras-le-corps.

A tchao aussi