samedi 14 novembre 2009

L'Europe d'après le mur, l'Europe dans le mur

Au fil des commentaires que l’on a pu lire ou entendre à propos du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, une remarque récurrente : l’intégration des anciens pays-satellites de l’URSS serait a ce jour « la plus grande réussite » de l’Union Européenne. Ah bon. A cette aune, on en vient a se demander ce que serait dès lors son plus grand échec.

Entendons-nous bien : je fais partie de ceux dont la mémoire n’est pas altérée par une quelconque indulgence a l’égard des défunts régimes communistes. Je ne pus que me réjouir de la disparition de cette hideuse ceinture de béton qui, il est bon de le rappeler, fut construite parce que des ouvriers, des paysans, des travailleurs de toute sorte se carapataient par dizaines de milliers de ces pays où des partis avaient pris le pouvoir au nom des ouvriers, des paysans et des travailleurs. Ce mur, je l’ai vu de mes yeux à Berlin, en 1984, déchirant des rues, des quartiers, une ville, un pays et, au final, un continent. En ce temps-là, son inhumanité était d’autant plus désespérante qu’elle semblait immuable. Sa disparition, lointaine et définitive réplique des secousses enregistrées à Prague en 1968 et à Gdansk en 1980, fut un vrai moment de bonheur. Je fais partie de eux qui apprécient d’autant « Good bye Lénine » qu’il fut suivi de peu par « La vie des autres », le second remettant à l’heure des pendules quelque peu perturbées par le premier.
Il n’empêche que l'extension de l'UE aux pays situés derrière l'ancien "rideau de fer" se fit au détriment d'une accélération de l'intégration politique. Et ce, en conscience, car le débat fut vif, à Bruxelles et Strasbourg, entre les partisans de "l'approfondissement d'abord" et ceux de "l'élargissement d'abord". Les seconds l'emportèrent sur les premiers, usant d'un chantage affectif redoutable, en substance: "si on n'intègre pas ces pays immédiatement, ils risquent de retourner à la dictature" ou "c'est bien le moins qu'on puisse faire, après toutes les années d'oppression qu'ils ont subies". Comment pouvait-on ne pas approuver une telle générosité, d'autant qu'à Varsovie, Bratislava, Budapest ou Prague les intéressés trépignaient d'impatience? C'est en usant d'arguments politiques qu'on renonça, de facto, au politique. Mais les tenants de "l'élargissement d'abord", de ce côté-ci de l'ancien mur, n'avaient au fond que faire d'un quelconque projet à caractère historique - ce n'est certainement pas une coïncidence si les dirigeants Britanniques en faisaient partie. Leur projet, c'était ce que l'Europe est fondamentalement devenue: une vaste zone de libre-échange, où le dumping social et fiscal tient lieu de "facteur de développement".

On se garda bien, en effet, d'injecter proportionnellement autant de fonds "structurels" qu'on le fit naguère en Grèce, en Irlande et au Portugal, et en parallèle on fixa des conditions libéralo-monétaristes drastiques aux candidats issus du monde ex-communiste: il ne restait à ces nations qu'à devenir "compétitives", c'est-à-dire renoncer, et pour longtemps, à une régulation sociale de l'économie de marché un tant soit peu conséquente. Et devenir des destinations idéales pour de juteuses délocalisations des industries "de l'ouest".

C'est à ce projet que beaucoup de Français crurent dire "non" en 2005, torpillant paradoxalement la seule opportunité d'injecter "du politique" dans un ensemble voulu et géré par des marchands. La victoire "noniste" fit jubiler "Le Monde Diplomatique", les marchands firent semblant de s'en désoler. Le dogme de la "concurrence libre et non-faussée" était en effet bien plus sûrement "gravé dans le marbre" qu'auparavant, aucune structure politique supra-nationale potentiellement social-démocrate n'étant désormais en mesure d'émerger. Le Traité de Lisbonne, laborieusement devenu réalité ces derniers jours, n'est qu'un succédané au petit pied du défunt "traité constitutionnel". On se dépécha cependant de désigner Barroso à la tête de la Commission avant son entrée en vigueur - les nouveaux droits accordés au Parlement risquant de coûter sa place au bon petit soldat Jose-Manuel.

L'entrée dans L'UE des anciens satellites soviétiques - et, en conséquence, leur transition vers des régimes démocratiques et des Etats de droit - est sans aucun doute un phénomène historique d'importance dont on peut, globalement, se réjouir.

Mais fichtre, qu'on cesse de nous parler "d'intégration": il s'agit, au mieux, de juxtaposition. Lorsqu'on s'intègre, en général, c'est à quelque chose. Or, avant 2004, l'Europe politique était un ectoplasme en cours de matérialisation (on se souvient de la tragique impuissance de ce "machin" lors des guerres en ex-Yougoslavie): lorsque les trois pays Baltes, les quatre d'Europe centrale, Chypre, la Slovénie et Malte se joinrent aux quinze autres, dix nouvelles voix vinrent s'ajouter à la cacophonie ambiante. Après 2004, l'ectoplasme redevint songe. Et puisqu'avec l'échec du "traité constitutionnel" en 2005 on avait tiré un trait sur l'Europe politique, pourquoi se gêner? En 2006, on accueilla la Roumanie et la Bulgarie. Une fois encore on nous servit la rengaine du "destin historique" de ces nations "ayant vocation" à rejoindre le club. Ben voyons. On pouvait surtout remarquer que le salaire horaire des ouvriers Bulgares ou Roumains était encore plus bas que celui des Slovaques. Par ici, la bonne soupe.

Il était une fois un immense champ de blé divisé en 24 parcelles. Les paysans propriétaires des quinze parcelles de l'ouest de ce champ se réunissaient régulièrement pour partager leur matériel agricole, certains d'entre eux allaient même jusqu'à trouver cette parcellisation ridicule et rêvaient d'un champ unique. Ceux de l'est avaient à peine l'usufruit de leurs parcelles et vivaient sous la domination d'un grand seigneur encore plus à l'est. Ce dernier s'était assuré de leur soumission en érigeant une barrière infranchissable les séparant de leurs homologues de l'ouest. Un jour, l'héritier du seigneur de l'est se lassa de son propre pouvoir, et la barrière finit par céder. Les neuf paysans de l'est purent enfin participer aux réunions de l'ouest. Mais de champ unique, on ne parla guère plus, car les paysans de l'est avaient très envie de profiter de leurs parcelles individuelles: ils les vendirent en partie à ceux de l'ouest. Et aucune véritable décision ne sortit jamais plus de ces réunions.

J'aimerais qu'on me dise au nom de quoi la morale de cette histoire serait que les quinze paysans de l'ouest ont, par leur clairvoyance, réussi quelque chose. C'est pourtant ce qu'on voudrait nous faire avaler en énonçant comme une évidence que l'adhésion des ex-démocraties populaires est "la plus grande réussite" de l'Union Européenne.

Mais sur ce sujet - l'Europe - ce n'est ni la première ni la dernière fois qu'on prend les citoyens pour des courges.


A bientôt

mercredi 28 octobre 2009

Le retour de l"identité nationale"

Il n'aura pas fallu bien longtemps aux vilains-persifleurs-jamais-contents pour remarquer que la dernière initiative d'Éric Besson - le "grand débat" sur l'identité nationale - sentait son électoralisme à plein nez. On a en effet bien vite remarqué que la date prévue pour la conclusion de cette série de causeries - fin janvier - tombait pile-poil avant le démarrage de la campagne UMP pour les régionales. "Oula, Éric, on t'entend venir avec tes sabots pleins de paille, vous voulez nous refaire le coup de la captation du vote FN", a-t'on entendu ici et là. Un salopard de sociologue de gauche (pléonasme?) soulignait même lundi sur France Inter que la mobilisation des préfets et sous-préfets en vue d'engager la discussion sur le sujet avec les "forces vives de la nation" avait quelque chose de déplacé compte tenu, justement, des finalités politiciennes de l'exercice. Il n'y eut sans doute guère à gauche qu'un Laurent Joffrin, hier, dans Libération, pour dire chiche, parlons-en de l'identité nationale, justement, "il y a également du rouge sur le drapeau français". Mais dans l'ensemble, dans l'opposition les grincements de dents dominent, sur l'air bien connu de "vous faites le jeu du FN" - comme lorsqu'on s'avise à droite d'agiter le thème de la sécurité. Bon.
Tout cela relèverait d'un jeu de rôles finalement assez convenu, n'était tout de même l'énormité de l'enjeu: l'IDENTITE NATIONALE, excusez du peu.

Relevons tout d'abord qu'un concept à l'interprétation duquel des Michelet, des Furet, des Leroy-Ladurie et bien d'autres ont consacré une bonne partie de leurs carrières d'historiens pourrait, en l'espèce, être circonvenu et résumé en trois mois de conciliabules. On connaît la posture volontariste que prend volontiers le Sarkozysme en action ("quand on veut, on peut") mais là il faut reconnaître qu'il fait fort, l'ami Besson. "Moi, j'ai envie d'organiser un grand débat..." nous dit-il. Ah ben oui alors, si t'as envie vas-y, la frustration c'est très mauvais pour la santé. Et puis c'est une occasion unique de laisser une trace dans l'histoire de France, justement: "Éric Besson, politicien français du début du XXIème siècle, l'homme qui réussit à définir l'identité nationale de son pays en trois mois". En trois mois, comme Numérobis pour l'édification d'un palais dans "Astérix et Cléopâtre", mais sans l'aide d'aucune potion magique. Finalement, même si on retient l'hypothèse d'une gauche au coeur aigri selon laquelle "tout-ça c'est-rien-que-pour-les-régionales", on ne peut que s'incliner devant le sens du défi qu'arbore cet homme de tempérament. Déjà, prendre le temps d'expulser les immigrés clandestins trois par trois alors qu'il ne lui reste que deux mois pour atteindre ses objectifs (encore plusieurs milliers à mettre dehors si mes calculs sont exacts), c'était déjà faire preuve d'un goût prononcé pour le risque, mais là, chapeau.


Ensuite, et plus sérieusement, il y a tout de même quelque chose de frappant dans cette histoire: la récurrence du thème de l'"identité nationale" dans le débat hexagonal. On m'objectera que ce sujet agite également d'autres pays en Europe et dans le monde. Oui mais voilà, il y a quelque chose de singulier dans le cas français: la France telle qu'elle existe aujourd'hui n'est ni le résultat du rapprochement de populations parlant une langue identique (comme l'Allemagne), ni un patchwork issu d'une association volontaire (comme la Suisse), ni la création de pays tiers (comme la Belgique ou la défunte Yougoslavie), encore moins la représentation sur la carte politique d'un groupe humain homogène sur le plan religieux et/ou linguistique (comme la Serbie ou la Finlande). La France d'aujourd'hui, c'est l'aboutissement d'un lent processus historique, processus dont l'essence est la construction d'un Etat. Cet Etat s'est bâti à coups de traités, de guerres, de révolutions et par le déploiement, au cours des siècles, d'instruments de pouvoir au fonctionnement de plus en plus centralisé, tout au moins jusqu'à la fin du XXème siècle. Cette construction, toutefois, et c'est un point essentiel, s'est opérée avec un "matériel humain" des plus disparates, notamment sur le plan linguistique: Alsaciens, Basques, Bretons, Corses, Occitans, etc... Singulièrement cette pluralité a, dans le cas français, été vécue comme un obstacle sur le chemin de la construction de l'Etat, notamment à partir du XIXème siècle. Dès lors il s'est agi d'éradiquer plus ou moins intégralement ces "particularismes", à tout le moins de n'en retenir que les aspérités folkloriques (les chapeaux ronds, les fromages odorants, la chistera...). Parallèlement s'est imposée la nécessité de bâtir un récit historique permettant de consolider un "sentiment national" que l'unité linguistique imposée ("Défense de cracher par terre et de parler Breton", pouvait-on lire il y a encore cent ans dans les lieux publics au delà de Laval) ne pouvait suffire à garantir: on rêva d'une continuité historique de Vercingétorix à De Gaulle, on s'inventa des frontières "naturelles" (le Rhin, les Pyrénées etc..), bref on créa de la nécessité là où bien souvent il n'y avait que du hasard. Or cette "pluralité originelle" a survécu, et c'est tant mieux, et les nombreuses vagues d'immigration, d'Europe et d'ailleurs, ainsi que les diverses implications de la mondialisation ont rendu la belle légende historico-géographique parfaitement obsolète. Reste ce qu'on peut appeler une "culture" au sens large, incluant des modes opératoires politiques et sociaux, que le temps a fini par rendre singulière et, à certains égards, homogène.
Face à cet objet historique (cette "culture") complexe, il y a quelque chose de pathétique dans la persistance d'une "quête identitaire" dont l'"envie" d'Éric Besson n'est que le dernier avatar. De pathétique car l'entreprise est vaine si, comme on peut le soupçonner, on entend se comparer aux Finlandais ou aux Serbes. De pathétique, mais pas seulement: lorsque d'une "communauté de destins" que l'Histoire constate on veut déduire une "identité", c'est-à-dire une "essence", on est fatalement amené à prendre des libertés avec l'Histoire, justement. Car on ne saurait faire l'économie, ce faisant, de la construction d'un nouveau "récit national": un "nos-ancêtres-les-Gaulois" post-moderne.


Alors bien sûr, cette initiative de ce Talleyrand-du-pauvre qu'est Éric Besson n'est rien d'autre qu'un nouveau coup de pub où le ridicule le dispute à l'aspect "grosse ficelle". Mais elle souligne, au passage, le désarroi hargneux d'une classe politique (pas uniquement de droite) face à une société qui, désormais, refuse de se laisser raconter des carabistouilles au nom d'une chimérique "identité nationale".


Ciao, belli

jeudi 15 octobre 2009

Les faits-divers qui la foutent mal

Vous l'aurez sans doute remarqué, la belle et bonne entreprise Carrefour, dans sa chasse au chaland permanente, nous a recyclé il y a quelques mois sa vieille rengaine "Avec Carrefour, je positive": une campagne TV mettait en scène, entre autres, un moins que trentenaire dont le visage s'illumine à mesure qu'on lui explique toutes les merveilleuses choses que Carrefour a inventées pour lui permettre de consommer davantage, donc d'être plus heureux, tout chômedu qu'il puisse être éventuellement par ailleurs. Pas de quoi en déféquer un Panzer, m'objectera-t'on: un épicier, même gonflé aux hormones comme Carrefour, fera n'importe quoi pour améliorer sa condition d'épicier, il se contrefout du ridicule comme de l'indécence éventuelle de son propos. Il y avait cependant quelque chose de symptomatique dans cette campagne: en ces temps de crise, où les chiffres du chômage en France s'incrémentent de dizaines de milliers de personnes par mois, non seulement il convient de ne pas alimenter la désespérance sociale, mais également il sera bon de la noyer sous un déluge de messages dérivatifs (fussent-ils, comme dans le cas de Carrefour, implicitement situés dans le registre: "à quelque chose, malheur est bon") afin, in fine, de la nier. Le présumé fauché de la pub Carrefour, par le grâce de magasins dont l'assortiment est proposé à des prix adéquats, ne devient pas plus riche: il y a que ni sa pauvreté ni bien sûr les causes de sa pauvreté ne sont des questions dignes d'intérêt. Sic transit le fait social, donc. Rien d'étonnant à cela, cependant, dans l'univers du spectacle publicitaire.
Mais cet escamotage du social, c'est également en définitive la nouvelle finalité du Sarkozysme "hyper-communicant": cette obsession de quotidiennement "nourrir la bête" médiatique visait naguère à gagner l'élection présidentielle puis à en prolonger l'état de grâce indéfiniment (jusqu'à 2012, au moins). En ces temps de crise, elle a pour but désormais de désamorcer par avance toute forme possible de cristallisation des mécontentements. Le fait est que l'objectif est atteint: les syndicats ne savent plus quoi faire de leurs grèves ni de leurs manifestations (si tant est qu'elles aient quelque consistance) et le PS est bien trop occupé à se gratter l'eczéma pour produire et exprimer une quelconque alternative économique et sociale cohérente. Et nonobstant les gesticulations des lagôchedelagôche sic transit, là encore, le fait social, mais cette fois dans un monde bien moins virtuel, quoiqu'on en dise, que celui de la publicité: celui de la politique et du débat d'idées.
Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des Sarkolands possibles si, crotte de crotte, ne surgissaient des parasites infiniment plus dévastateurs que les communiqués de presse du PS ou les élucubrations Ségoléniennes: des "affaires" qui, par leur côté spectaculaire et/ou emblématiques, produisent un "bruit" compliquant sérieusement, voire annihilant le "coup média permanent" du Président et de ses acolytes. Et ces temps-ci, elles s'accumulent.
  • On vient d'annoncer, ce jour, le 25ème suicide chez France Telecom en dix-huit mois. Passons sur la pathétique "communication" des dirigeants du groupe, passant, en quelques semaines, du déni au cynisme, puis du cynisme à la compassion hypocrite et stérile. On retiendra ici l'ombre sérieuse que l'accumulation de ces drames jette sur le discours de droite selon lequel la mutation de salariés protégés en soutiers vivant dans une "saine incertitude" (comme disait Lindsay Owen-Jones, ancien PDG de l'Oréal) est non seulement possible, mais souhaitable
  • "Oyez, oyez, braves gens: en cet an de grâce Deux-mil-neuf, le roi Nicolas 1er a décidé que son fils le prince Jean serait doté de la riche seigneurie des terres de l'EPAD". Les braves gens, à droite tout autant qu'à gauche, sont d'abord pris d'une crise de fou-rire: "elle est bonne, celle-là". Puis leur rire se fige, car il ne s'agit manifestement pas d'une blague. Du coup, les grandes tirades Sarkozyennes sur le "mérite républicain" et l'"effort individuel" perdent un tantinet de leur capacité mobilisatrice
  • Mitterrand ministre de Sarkozy, c'était un bon coup, ça, coco. Las: ledit ministre s'est trouvé embarqué dans un sordide "débat" autour des cabrioles tarifées qu'il confessa (il y quatre ans) avoir naguère pratiqué en Thaïlande avec des garçons. Et "on" se demande si lesdits garçons avaient franchement passé l'âge de la Nintendo DS. On connaît la séquence: Marine Le Pen, en mal de reconquête des cathos-ratapoil du FN, lance le bazar, puis Benoît Hamon, porte-parole du PS, estime judicieux d'en remettre une louche. Au final, le sentiment d'un acharnement opportuniste. Mais aussi, à droite, un malaise palpable : il y a belle lurette qu'un dandysme à la Gabriel Matzneff ne passe plus la rampe, alors défendre un Mitterrand sur une histoire pareille - aussi injustes puissent être les accusations dont il est l'objet - le député et le militant UMP se disent qu'ils ont mieux à faire

Le Sarkozysme, par sa frénésie à produire de l"actualité" au quotidien, a réussi à évacuer la question sociale du débat politique - aidé dans cette tâche par un PS auto-destructeur. Il y a substitué un continuum "people et faits-divers" quasi-exclusivement centré sur la personne même du Président. Mais quand, dans le champ médiatique omniprésent, off- et on-line, les "bruits" successifs sont: les drames humains d'un "champion économique" visiblement mortifère; l'affichage désinvolte d'un népotisme outrancier; l'agitation autour de la vie privée d'un ministre qui, quoi qu'il en soit, ne "parle pas" au coeur d'électorat UMP... on se dit sans doute, à droite, que ça commence à faire beaucoup.

Car quand les faits-divers la foutent mal, somme toute on préfère les faits tout court. Eh oui, mais il aurait fallu y penser avant.

A bientôt

jeudi 17 septembre 2009

Brice-la-poilade ou la vraie "rupture"

Après l'hilarant Brice Lalonde, qui égaya le paysage politique des années 70 et Brice de Nice, fulgurante icône "culte" des moins de trente ans il y a quelques années, a surgi il y a une semaine la figure d'un nouveau comique: Brice Hortefeux. Une semaine, dans les temps politico-médiatiques que nous vivons, c'est très long, et déjà s'estompe l'événement, toutefois on aurait tort de le ramener à une simple anecdote. Il y a, dans cette affaire, la matérialisation d'un phénomène politique important, j'entends la présence au pouvoir, en France, d'un nouveau courant de la droite: la droite "kestananafout" ou "ranapété", comme disaient Sabatier et Foucault dans les sketches des "Guignols" de naguère.
Déambulant, le 10 septembre dernier, dans les allées de l'"université d'été" de l'UMP, Brice Hortefeux, à l'occasion d'un échange avec un militant d'origine maghrébine déclare, goguenard (devant les caméras de la chaîne Public Sénat) : "un, ça va, c'est quand il y en a beaucoup qu'il y a des problèmes". La seule chose sur laquelle tout le monde est d'accord à ce jour, c'est qu'il s'agissait d'un trait d'humour. Brice Hortefeux, sous ses dehors un peu austères, est en réalité un vrai rigolo. On se souvient qu'il avait dit à Rama Yade, dans l'avion qui les emmenait avec Sarkozy en direction du Sénégal quelque chose comme "tu viens avec nous, mais c'est pas sûr qu'on te laisse revenir". De l'humour, là encore. Ah, décidément, Brice n'engendre pas la mélancolie. "Brice-la-poilade", c'est peut-être bien comme ça qu'on le surnomme, au gouvernement.
Passons sur la pathétique et sinueuse ligne de défense adoptée par l'intéressé et ses amis politiques lorsqu'ici et là on s'émut qu'un ministre d'Etat puisse tenir de tels propos. On est même allé jusqu'à incriminer Internet, décrit comme l'instrument diabolique d'un "lynchage médiatique" désormais instantané. Henri Guaino, hier matin, sur France Inter, n'écartait pas l'idée qu'il faille un jour "légiférer" sur la diffusion de l'information sur la Toile. Ben voyons. Lorsque le doigt montre la lune, c'est faire preuve d'intelligence, comme chacun sait, que de regarder le doigt.
Passons, donc, car l'important dans cette histoire c'est moins la question de savoir si le ministre de l'intérieur est pas du tout, juste un petit peu, moyennement ou franchement raciste que l'effarante désinvolture avec laquelle Brice et ses amis traitent la question elle-même: ce qui importe, c'est que s'exercerait en France une censure insupportable du "politiquement correct" (voir l'excellente analyse de Chloé Leprince à ce sujet sur Rue89), sur le thème "ah ben, si on peut plus rigoler, alors, où on va, hein".
Il y a que la droite au pouvoir s'est, à l'image de son chef suprême, largement affranchie de règles de comportement qui jusque là faisaient concensus au sein de la classe politique: peser ses mots et ses actes lorsqu'ils sont publics et se soucier de montrer qu'on a du respect pour tout un chacun, fut-ce hypocritement, fut-ce au prix de l'adoption d'une langue de bois convenue. De la soirée au "Fouquet's" aux bonnes blagues de Brice-la-poilade, en passant par les bagouzes et les tenues Dior de Rachida Dati, il y a en vérité continuité, celle d'une caste qui désormais semble dire aux médias (et, par transitivité, aux citoyens) qui trouveraient à y redire: c'est comme ça et je t'emmerde. La droite "kestananafout", la droite "ranapété", donc. L'un de mes amis a eu un jour ce mot: "La différence entre dictature et démocratie? La dictature c'est "ferme ta gueule", la démocratie c'est "cause toujours"". En ces temps Sarkozyens, ce n'est plus une boutade, c'est un constat.
Mais l'"affaire Hortefeux" n'est que l'écume d'une vague rien moins qu'historique. Il y a cinquante ans presque jour pour jour, De Gaulle se déclarait publiquement en faveur de "l'auto-détermination" de tous les habitants de l'Algérie, ouvrant ipso facto la voie à l'indépendance de celle-ci. De ce mois de septembre cinquante-neuf date la marginalisation durable d'une fraction de la droite qui, s'agrégeant aux nostalgiques de la collaboration (pour autant qu'elle en fut distincte), ne trouva désormais plus comme porte-voix que des Tixier-Vignancour ou des Le Pen. Campagne présidentielle agitant le thème de l'"identité nationale" (voir ici-même), rapprochement d'avec le vicomte De Villiers ou défense inconditionnelle de Brice-la-poilade, une même logique: celle de la réintégration dans le giron de la droite gouvernementale des brebis égarées de cinquante-neuf pour qui un Arabe, fut-il miltant UMP, sera toujours un bicot. Manoeuvre de surcroît effectuée au vu et au su de tous.
Cette manoeuvre et la désinvolture qui l'accompagne constituent certainement la seule vraie "rupture" Sarkozyenne. Elle est de taille, faut admettre.
Ciao, belli.

lundi 7 septembre 2009

Gabon: la France au cul merdeux

Les Iraniens méritent mieux que leur gouvernement actuel” a, en substance, récemment déclaré le président Sarkozy. Nonobstant l’archi-connue allégorie de la paille et de la poutre (les Français, by the way, méritent-ils vraiment Sarkozy ?), cette assertion ne manque pas de stimuler la réflexion. Sur le fond, pas de problème: en affirmant que les Iraniens méritent mieux qu’une bande de théocrates fanatiques, Nicolas Sarkozy ne fait qu’exprimer tout haut ce que bon nombre d’occidentaux – et de non-occidentaux - pensent tout bas. Toutefois on s’interroge: puisque la France est désormais en position, par la voix de son génial président, d’évaluer les régimes politiques de par le monde à l’aune des peuples qu’ils dirigent, et inversement, que n’use-t-elle de son regard aiguisé de façon plus systématique?
Que je sache la France, a priori, avalise l’élection d’Ali Bongo à la présidence du Gabon, ou alors c’est que j’ai loupé quelque chose. Les Gabonais, avec Ali Bongo, ont donc ce qu’ils méritent. S’il y avait le moindre problème côté droits de l’homme, démocratie, gouvernance ou autre, vous pensez bien que la France – son président – le ferait savoir a la terre entière, non? Puisqu’on n’a rien entendu de tel, c’est que l’élection d’Ali Bongo n’a rien de contestable, et que par ailleurs l’homme présente toutes les garanties d’une gestion des plus équitables et intègres de la manne pétrolière du pays.
Evidemment, chacun sait qu’il n’en est rien. Qu’il y a toutes les chances qu’Ali, au delà d’une élection contestable, et à l’instar de son père Omar, se goinfre allégrement des royalties que ne manquera pas de lui verser Total. Qu’il y a toutes les chances que se perpétue la confusion, au Gabon, comme ailleurs, entre les caisses de l’état et la cassette du chef dudit état. Que très probablement il ne fera pas bon, comme sous feu son père, exprimer se désaccords avec le gouvernement de façon trop ostensible.
Mais le Gabonais n’est pas un Iranien: c’est un nègre tout noir qui, comme l’a très bien explique Henri Guaino par la voix de Nicolas Sarkozy, a de la peine à « entrer dans l’histoire » : un dirigeant simili-démocratique devrait lui suffire. L’Iranien, lui, est blanc, en tout cas plus que le Gabonais, il a davantage droit, a priori, aux bienfaits de la démocratie. Par ailleurs le gouvernement Iranien, à date, ne fait rien pour favoriser la bottom-line de Total ni de quelque autre entreprise du CAC 40. Au Gabon, en revanche, Total est comme à la maison, feu Omar Bongo y a veillé. Alors on se dit que le fils, Ali, saura perpétuer la position dominante du « champion » de l‘ex-colonisateur. On se dit qu’il saura ouvrir ses portes à n’importe quelle entreprise, pourvu qu’elle soit française. Et que c’est toujours ça que les Américains n’auront pas.

Le Gabon, et les Gabonais « de base » n’y peuvent rien, pue la Françafrique triomphante: cynisme et condescendance vis-à-vis des populations concernées, complaisance à l’égard d’affairistes peu scrupuleux, souci primordial de garantir une mainmise « française » sur les richesses du pays. « Paris vaut bien une messe», aurait dit le protestant Henri de Navarre avant de se convertir au catholicisme. « Libreville vaut bien une pirouette», entend-on du côté de l’Elysée.

« On ne grimpe pas au mât de cocagne quand on a le cul merdeux, » disait mon père. Il avait raison. Dans le même ordre d’idées, il serait bon que la France se garde de donner des leçons a quelque régime que ce soit dans le monde tant que dureront la Françafrique et, avec elle, son cortège d’injustices, de barbouzeries fumeuses et de profits juteux plus ou moins nets. On m’objectera que les Etats-Unis n’ont pas fait / et ne font pas mieux en Amérique Latine (« This guy is a son-of-a-bitch, disait-on un jour au président Truman a propos d’un dictateur latino-américain - Yes, but he’s our son-of-a-bitch, répondit le président »)… Je répondrai que ce n’est pas une raison.

Mais le paradigme de la Françafrique semble indépassable, tant sont persistants les tropismes postcoloniaux : réagissant à l’attaque, par des opposants gabonais, du consulat de France, Bernard Kouchner a déclaré : « je pense qu’il n’y a pas de vraie tension, ni de rébellion ». Le dernier terme sonne comme un aveu… Si on parle de rébellion, c’est qu’il y a domination… Or le Gabon est indépendant, a priori. Pourquoi parler de « rébellion » vis-a-vis de la France ? Le Gabon, tout compte fait, ne serait-il pas un poil moins indépendant qu’on pourrait le croire ? Ce lapsus rappelle celui de Nicolas Sarkozy lors d’un discours à la communauté française de Cotonou, au Bénin, en 2007 : évoquant la France, celui-ci parlait de « métropole ». On ne se refait pas.

Alors c’est certain, les Iraniens méritent mieux que leur régime actuel. Mais s’il y a un pays qui est franchement mal placé pour le dire, c’est bien la France. Et notamment son président qui, à l’instar de ses prédécesseurs, pratique la rhétorique des droits de l’homme à géométrie variable.

A bientôt