mercredi 4 juin 2008

Delanoë: communiquons, comme la lune

En matière politique comme sur d'autres sujets, il est des thèmes éditoriaux qui sont récurrents et qui constituent ce qu'on appelle des tartes à la crème: déplorer l'escamotage des vrais débats de fond au profit de la communication et du marketing politique est l'un de ces thèmes.
Notons au passage que ceux qui soupirent amèrement sur cet état de fait - bien réel, au demeurant - en sont les principaux moteurs sinon les initiateurs, même inconsciemment: quel journaliste politique renoncerait, au nom d'une éthique démocratique, même durant une semaine, à gloser sur l'"habileté" de Nicolas Sarkozy ou sur le "timing" de la déclaration de candidature de Ségolène Royal à la tête du PS? Cherchez pas: aucun. Comme de leur côté les hommes et femmes politiques s'entourent de "communiquants", souvent issus du monde du journalisme, qui leur expliquent qu'il faut "occuper les médias au bon moment", les citoyens qui en ont un peu marre d'être pris pour des portions de Brie devront se résigner à leur sort pour un bon moment.
C'est dans ce contexte incontournable de spectacle politico-médiatique permanent que s'inscrivent les efforts du PS pour, comme on dit, "se rénover" et devenir une alternative crédible à la Sarkozye. Problème de "leadership" d'une part, de cohérence, d'originalité et de "lisibilité" des propositions d'autre part: le diagnostic est d'évidence, et largement partagé. A partir de là les avis divergent: soit on choisit le leader d'abord (par "leader" on entend une personne capable de battre Sarkozy en 2012, évidemment), et les idées ensuite, soit l'inverse . Si j'ai tout bien compris la littérature que m'envoie le Parti toutes les semaines, c'est la seconde option qui a été choisie. Les idées d'abord, donc.
Bon, petit détail, il faut désigner un nouveau Premier Secrétaire lors du congrès de Novembre 2008. Un Premier Secrétaire qui "animera le débat d'idées", cela va de soi, et "gérera" la désignation du ou de la Sarko-fighter en 2011, tout çà tout çà. Oui mais là-dessus se greffe une version "Mitterrandienne" des stratégies de (re-) conquête du pouvoir: prendre le Parti d'abord, devenir de facto un "leader naturel" et concocter un programme à prendre ou à laisser, sur le thème: "c'est moi le chef, alors camembert". Bref, un truc à la Sarkozy, nonobstant c'est le calcul que fait Ségolène Royal. Du coup, pour l'instant elle renonce à proposer de nouvelles idées crédibles, et quelque part çà l'arrange.
Je passe sur les péripéties du "front anti-Royal" qui se constitue et j'en viens au pompon, indiscutablement décroché par Bertrand Delanoë. Lui aussi se verrait bien dézinguer Sarkozy en 2012, et lui aussi pour ce faire entend prendre la tête du Parti. Mais bon, Maire-de-Paris-réélu-haut-la-main, des sondages favorables et des journalistes pour faire mousser le tout, c'est bien, mais pour vraiment sortir du lot, c'est insuffisant. En marketing politique comme en marketing tout court, dans un marché saturé il faut se différencier, se trouver une "aspérité", comme on dit. Ça a dû drôlement cogiter dans le bâtiment à côté du BHV-Rivoli... Et un beau jour un "communiquant" s'est levé de son fauteuil en se frappant le front et a dit: "Putain çà y est, Bébert, j'ai trouvé". C'est comme çà que depuis peu on se retrouve avec un "débat" lancé par une citation tirée d'un livre récent de Bertrand Delanoë, selon laquelle il se déclare "à la fois libéral et socialiste". Bien joué, depuis deux semaines on ne parle plus que de çà quand on évoque le PS, donc de sa petite personne, c'était bien le but, non? Parce que pour le reste...
Sur le fond, le Maire de Paris - il le faisait ce matin encore sur France Inter - explique à qui veut l'entendre qu'il attache un sens politique au mot "libéral" et que ce mot a été dévoyé par la Droite qui ne l'entend que dans son acception économique, ce qui ne l'empêche pas d'être lui-même favorable à l'économie de marché. Soit.
Par ailleurs il s'insurge contre le fait que c'est tout ce qu'on a retenu de son livre qui paraît-il fait 300 pages (sans images?). Alors là, non, s'il te plaît, Bertrand, joue nous un autre air. Qui a publié en premier la citation? Le journal "Libération". Qui est Directeur de la Rédaction de "Libération"? Laurent Joffrin. Quel journaliste a réalisé ce livre d'entretien avec Bertrand Delanoë? Laurent Joffrin. La faribole sur le thème "les-journalistes-ne-retiennent-que-des-citations-prises-en-dehors-du-contexte" ne tient pas deux secondes: çà pue le plan de com' à plein nez.
Tout cela ne serait que pitoyable gesticulation si on ne touchait, avec ce positionnement du produit Delanoë sur le marché des "Premier-Secrétairables-Présidentiables", à un problème de fond: il ne faut pas jouer sur les mots et nous faire le coup du terme "libéral" pris au sens politique, voire américain. Certes il y a la tradition Voltairienne et le "libéralisme" qu'on oppose à l"autoritarisme", notamment en matière de moeurs. Mais nous ne sommes plus au XVIIIème siècle, et la question des moeurs n'en est plus une que pour les curés, les imams et les rabbins: dans la France laïque de 2008, hic et nunc, qu'on le veuille ou non, "libéralisme" renvoie à ce courant de pensée qui entend démanteler l'action publique en matière d'économie et laisser agir la "main invisible" du marché. Or cette vision du monde démontre chaque jour son inanité (crise des sub-primes, crise alimentaire, ...) et son avenir est compté... y compris à droite. Se vouloir moderne en se disant libéral, dans la France d'aujourd'hui, c'est comme clamer son indépendance d'esprit en adhérant au Parti Communiste. La véritable modernité, c'est la social-démocratie.
Oui mais voilà: si Bertrand Delanoë avait dit "Je suis pour l'économie de marché, mais j'entends que l'autorité publique la régule, je suis social-démocrate", ç'aurait été honnête, mais çà ne lui aurait pas permis de se distinguer de ses petits camarades de jeu. Alors va pour "libéral", quitte à passer deux semaines à faire de l'explication de texte, quitte à ouvrir un boulevard aux gogos de la gauche de la gauche, quitte à prendre les gens pour des cons.
Cependant une "communication" réussie, c'est un message dont on ne devine pas le côté artificiel, un message surtout dont le contenu est en symbiose avec les aspirations profondes de ses récepteurs - une "aspérité" pertinente. Autant dire que là, c'est franchement raté.
Que le PS se trouve un leader avant de se trouver des propositions ou l'inverse, à la limite, hein, on s'en tape. Cela étant, si on veut construire une alternative social-démocrate crédible, il y a une chose dont on se passera volontiers: l'affrontement pathétique, secondés par leurs "communiquants", d'une has-been en puissance et d'un sémiologue amateur.

3 commentaires:

Fred a dit…

Salut Riwal,

Je sens dans tes commentaires, un certain attermoiement quant a la strategie de la gauche. La tactique c'est efficace quand elle est au service d'une strategie. Car en politique, comme en marketing (pour reprendre ta comparaison), il est necessaire d'avoir identifie clairement les besoins, les problematiques du conso-electeur et du marche, de definir ce que l'on veut atteindre et d'articuler une strategie ad-hoc. Le produit etant une composante de celle-ci. Je passe sur le fait que la politique devrait etre avant tout animee par le souci du bien commun et non des interets specifiques que l'on peut segmenter.

Dans le cas du PS, c'est le desert de Gobi ! Beaucoup de relief et de diversite en surface, mais cela reste un desert.

Il y a malgre tout une caracteristique commune a tous les aspirants chefs au PS, c'est leur don formidable pour la multiplication des pains. Le "paquet fiscal" et ses 15 mds est au PS ce que les 35 heures sont a l'UMP. On peut tout faire avec, et l'equation est tres simple:

Financement a trouver (Pb a resoudre) =
1 Paquet fiscal annule x Pb a resoudre =
15 mds x Nb de projets =
La Solution qui passe bien dans l'opinion =
Le congres et son fanion

Il y a des mesures structurelles que Sarko a entrepris qui sont necessaires et que les gouvernements precedents (toutes couleurs confondues) auraient du conduire depuis longtemps. Il n'y a pas un pseudo-leader au PS qui est pret a le reconnaitre honnetement, ce qui est un paradoxe pour un parti qui a adopte une nouvelle "mission" qui ecarte l'ideologie pour se tourner theoriquement vers le pragmatisme.

Ma conclusion est que le PS n'avancera pas tant qu'il restera dans le theorique !!!

A Tchao

Fred

Riwal a dit…

Partiellement d'accord, en ce sens qu'effectivement la reponse actuelle du PS est fragmentee, au coup par coup. D'ou la necessite de batir un nouveau projet coherent, et non pas un catalogue de mesures tactiques. Pour cela, il convient d'affirmer haut et fort une vision social-democrate - en clair lever les ambiguites sur les attitudes vis-a-vis de l'economie de marche - et ce faisant se debarrasser des crypto-marxistes genre Melenchon. Cette "vision", en particulier, doit revisiter de fond en comble le "pacte" conclu entre la chose publique (Europe, Etat, Regions...) et le monde de l'entreprise: fiscalite, charges, droits des salaries, tout doit etre remis a plat, et pas necessairement dans le sens du "toujours plus de profits" comme c'est le cas aujourd'hui. Tout cela ne se fait pas en quelques semaines ou mois, et "l'actualite" febrile creee par Sarkozy perturbe a dessein ce projet de clarification a moyen-terme, en faisant sortir les egos de la boite.
Cela dit, les cadeaux aux lobbies genre Monsanto, Carrefour ou TF1 ne constituent en rien des "reformes". Quant aux gesticulations sur l'Education ou la Justice, par exemple, elles consistent a faire croire qu'on change les choses alors qu'on ne fait que reduire la voilure.
Si seulement le PS etait vraiment "dans le theorique", comme tu dis! Je le vois plutot dans le "pragmatique" deconnant, ces jours-ci.

A tchao

Nikita a dit…

Comme la lune, oui ça c’est ben vrai !
D’abord, le PS est-il capable d’être un parti au pouvoir ? Mitterrand avait réussi à faire l’union du parti, et de la gauche, au Congrès d’Epinay. Mais depuis 1995, les échecs répétés de la gauche aux Présidentielles montrent l’incapacité de ses successeurs à organiser le parti autour d’une stratégie au moins politique, sinon de victoire.
2007 en est la preuve, une fois de plus.
Quand j’entends dire qu’après l’élection de Royal aux Primaires de 2006, le bureau a pris 2 mois de vacances, où il ne s’est rien passé. Et quand on sait que, en février 2007, s’amorce une baisse de popularité de Royal dans les sondages, on peut se poser des questions. Ok, elle avait joué cavalier seul depuis le départ, ce qui n’était pas très malin, mais là il était temps de se regrouper, développer des stratégies gagnantes, des arguments, bref se mettre en branle pour GAGNER LES ELECTIONS, quoi !

Et puis, la social-démocratie, nouveau cheval de bataille des socialistes ? Paraît qu’ils en feraient déjà dans les communes, les régions et que finalement s’ils osaient dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas, ce serait bien… Mais la social-démocratie, on en fait en France depuis euh, 1945, avec une petite interruption entre 1981 et 1983. Est-ce qu’il ne faudrait pas plutôt revenir aux vraies valeurs du socialisme ? Y’a p’t’être urgence, face à des gouvernements qui veulent toujours plus détricoter le système social en place.