jeudi 21 janvier 2010

La loi du marché, mais pas trop

Comme quiconque ayant un statut de salarié je suis, aux yeux de mon employeur, remplaçable. Ignorer cette vérité, c'est potentiellement s'exposer à de cruelles désillusions. D'ailleurs, au delà du salariat, beaucoup de gens le sont: ne parlons pas de Martine Aubry, qui l'était avant même de prendre ses fonctions, ne parlons pas non plus de Xavier Darcos, dont le voyant de carrière clignote frénétiquement. Mais Nicolas Sarkozy, quoiqu'il en dise et quoi qu'il fasse, est lui aussi remplaçable. Même le pape: si Benoît XVI était amené à rejoindre sa maison-mère, il suffirait d'un conclave, d'un peu de fumée blanche et hop, habemus papam, again. J'irai plus loin: si on y réfléchit bien, même Dieu Lui-même est remplaçable. Par une foultitude de dieux spécialisés, par un concept abstrait genre "principe créateur", voire par rien du tout.
Seules échappatoires à la fatalité de la "remplaçabilité": soit être un héros de fiction (Wolverine ne saurait totalement éclipser Julien Sorel, ni Astérix le père Goriot), soit s'appeler Henri Proglio. Voilà un homme qui, quittant la tête de l'entreprise Veolia Environnement pour prendre la direction d'EDF, entendait conserver un rôle (et la rémunération de 450 000 Euros qui va avec) de président non-exécutif du conseil d'administration de son entreprise d'origine. Au final, sous la pression médiatico-politique et "à la demande du président de la république", Henri Proglio a renoncé à ladite rémunération mais pas au job lui-même. Au-delà du fait que c'est, à ma connaissance, un cas unique d'entreprise privée de cette taille faisant appel au bénévolat pour l'exercice de telles fonctions, une chose est frappante dans cette histoire: le fait que, d'emblée, on ait considéré que Henri Proglio était la seule personne au monde capable de diriger EDF. A partir de là, il convenait que l'entreprise (encore) publique se plie aux desiderata du monsieur. En l'occurrence que sa présence à la tête de Veolia Environnement, même à titre "non-exécutif", ne soit pas remise en cause. Car si EDF ne peut trouver d'alternative à Henri Proglio, on ne saurait non plus imaginer que ce talent puisse manquer à Veolia. Veolia sans Proglio, selon toute apparence c'est comme Milou sans Tintin ou le mollah Omar sans son turban.
Cette exigence a, quoi qu'il en soit, suscité un vif débat. Mis sur la place publique, des chiffres comme 1,6 millions d'Euros au titre de président d'EDF ou 450 000 Euros au titre de défraiement de responsabilités non-exécutives - qui ont de quoi faire un peu sursauter le smicard - ont été clamés à tout va. Ce à quoi on a objecté, comme Jean-François Copé ce matin sur France Inter, que de tels émoluments étaient légitimes compte tenu des responsabilités exercées et, surtout, du fait qu'Henri Proglio étant, on l'a vu, irremplaçable, il convenait d'y mettre le prix. Pourquoi? Car il y a un marché des dirigeants de grandes entreprises, marché global où la loi de l'offre et de la demande s'exerce. Or le stock disponible d'Henri Proglio sur le marché mondial s'élève à une unité, et il existe dans le monde de nombreuses grandes entreprises comme Veolia Environnement ou EDF: dans ces conditions, pas d'hésitation possible.
Soyons clairs: je ne doute pas un seul instant des capacités managériales, au sens large, de ce monsieur. Ni de la légitimité de sa candidature à la présidence d'EDF. Par ailleurs, souligner les enjeux liés à sa rémunération est la moindre des choses lorsqu'il s'agit d'argent public, mais tandis que le salaire des patrons amène volontiers certains à ressortir les drapeaux rouges du placard, celui des footballeurs est censé laisser le bon peuple indifférent, même pour les plus virulents des égalitaristes: un patron, c'est méchant, un footballeur, c'est gentil. Panem, faut voir à voir, mais circenses, pas touche.
En revanche, on peut sérieusement s'interroger sur la prévalence du "marché mondial des dirigeants" en territoire français. L'a-t'on jamais vraiment senti, ce grand vent du large qui pourrait emporter le haut des pyramides hiérarchiques des entreprises du CAC 40?
La vérité, c'est que la supposée irremplaçabilité d'Henri Proglio - et le cas particulier du bonhomme est somme toute sans importance - est emblématique de la nature profonde du grand capitalisme à la française: on reste dans un entre-soi de bon aloi, dont les participations croisées et les cumuls de jetons de présence sont le symptôme le plus évident. A quoi s'ajoute une promiscuité avec les politiques, et pas seulement dans les salons feutrés du Fouquet's les soirs d'élections.
On pourrait éventuellement accepter cet état de fait si lesdits dirigeants et les thuriféraires du système - notamment les hommes et femmes politiques de droite - ne passaient leur temps à agiter des notions comme la "compétitivité" et "les contraintes de la mondialisation". Tout porte à croire, en France, que la loi du marché s'arrête là où commence la zone de confort moral et matériel des dirigeants des grandes entreprises. Si la logique de l'offre et de la demande mondiale s'appliquait pour de bon et si le conseil d'administration d'EDF était libre de ses décisions, au "Laissez-moi-faire-ce-que-je-veux-ou-je-vais-voir-ailleurs" de Proglio aurait répondu un unanime et désinvolte: "Chiche, même pas cap' !". On en est loin.
Dans les hautes sphères de l'économie française, on joue au capitalisme mondialisé. Un jeu dur aux faibles, et sans pitié. Mais lorsqu'il s'agit de leur propre carrière, les participants jouent pour d'la fausse: étant individuellement irremplaçables, ils peuvent éventuellement échanger leurs rôles. Mais se faire éjecter du jeu, jamais.
Faut pas déconner, non plus.
A bientôt

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Tout ça est très bien, mais la question demeure : Proglio est-il le père de Zohra Dati?
Il convient d'énumérer tous les éléments du "package" pour éclairer cette belle leçon d'économie à la française : Veolia, EdF, une ministre de la Justice, Areva bientôt...

Arnaud-Carr�re a dit…

Je corrige juste un fait : sa rémunération initiale chez VEOLIA n'était pas de 450 000 € mais près de 2 millions. Les 450 000 € accordés sont juste un complément accordé par VEOLIA pour complément de salaire EDF afin que le monsieur retrouve un niveau de salaire équivalent. Tous ces patrons sont culs et chemises et se retrouvent dans les conseils d'administration des uns et des autres. Et s'il était aussi bon que cela ce monsieur il irait voir ailleurs !
N'hésitez pas mobiliser pour les régionales sinon c'est le massacre garanti.
Gilles

cutty a dit…

Ne pas oublier non plus, l'enjeu en realité est qu'il doit rester chez Véolia pour pouvoir toucher son énorme retraite. On évite naturellement d'en parler, que sont quleques millions d'Euro entra amis?