vendredi 15 janvier 2010

Vincent mit l'âne hors du pré (médiatique)

"Pipolisation", obsession de la "petite phrase", spectacularisation permanente et masquage de la forêt du temps long par l'arbre de l'événement: la lecture du champ politique a pris un chemin inverse de celui de la connaissance historique, où la vague de la "nouvelle Histoire", au tournant des années 70, a balayé l'"Histoire-bataille". C'est un fait, je ne suis pas le dernier à le déplorer, mais il semble qu'il faille se résoudre à vivre avec.
Dans ce contexte, une gestion appropriée des médias est un avantage concurrentiel capital. Il convient non seulement de bien occuper cet espace, mais aussi d'anticiper l'écho de cette présence - quantitativement et qualitativement. Car à la présence médiatique proprement dite succèdent invariablement ses "retombées": sur un plan quantitatif, une "bonne" présence dans un média donné sera abondamment "reprise" dans d'autres médias, démultipliant l'impact du message d'origine. Sur un plan qualitatif, la "reprise" sera satisfaisante si elle permet, par sa teneur, de souligner l'importance du message original et, partant, de son émetteur.
Anticiper l'écho, donc. Plus facile à dire qu'à faire, cela étant, si on en juge par l'exemple de ce qu'on appelle déjà, sans rire, "l'affaire Peillon": Vincent Peillon était invité hier soir, sur France 2, à participer à un débat en compagnie d'Éric Besson et de Marine Le Pen. Sujet du débat, je vous le donne en mille: "l'identité nationale". Si, si. Toujours est-il que Vincent Peillon s'est désisté au dernier moment, suscitant l'ire des journalistes de la chaîne publique et les sarcasmes de l'UMP, notamment du rottweiler Lefebvre. L'histoire, c'est que le socialiste devait intervenir à la fin du débat et là, les versions divergent: selon Vincent Peillon, cette présence tardive était outrageante, il n'entendait pas jouer les faire-valoir. Selon France 2, l'intéressé était parfaitement au courant de ce timing, s'en accommodait et même s'en satisfaisait puisque ça lui permettrait de "ramasser" le débat. Qui ment, qui dit la vérité, sincèrement, on s'en bat furieusement l'oeil.
En revanche, cette anecdote est remarquable sur le plan de la communication politique. A l'origine, quelque "spin doctor" (à moins que ce ne soit Sarkozy lui-même) suggère à Éric Besson que c'est bien gentil tout ça, le site internet, les milliers de contributions, les "dérapages" qui agitent le Landernau, le "débat sur le débat", mais qu'il ne faut pas perdre de vue l'objectif initial de l'opération: prendre les voix du FN lors des régionales de Mars. Pour ce faire, rien ne vaudrait une classique confrontation avec Marine Le Pen. De cet affrontement, on peut raisonnablement anticiper non seulement la teneur ("Voyez, moi, je ne permets pas qu'on nous pollue le béret basque, mais je le fais de façon républicaine" dira l'un, "Vous nous piquez nos idées mais vous faites les choses à moitié, halte à la contrefaçon" répondra l'autre) mais aussi les retombées: Éric Besson - et, partant, l'UMP - apporte des réponses somme toute raisonnables aux "bonnes" questions que pose le FN, comme disait naguère Fabius. Là dessus, ça serait encore mieux si un ou une socialiste, peu importe qui, était dans le tableau: ça permettrait de l'attaquer sur son "angélisme" et, au final, de se positionner en "centriste". Tout bénef, donc: semer le doute chez les électeurs convaincus du FN, convaincre ses électeurs de rencontre, tout en rassurant la frange la moins droitière de l'électorat UMP. Que la présence du ou de la socialiste de service - avec ou sans son accord - ait été délibérément ou non reléguée en fin de discussion importe peu dans ce scénario. L'opération, en soi, n'avait qu'un seul but: réinstaller l'UMP sur le territoire du FN, au cas où le phénomène Hénin-Beaumont (voir ici-même) ne serait pas si isolé. Et pour ce faire, au-delà du niveau d'audience atteint hier soir, il était indispensable que les échanges du débat soient abondamment "repris" dans les médias aujourd'hui.
Mais patatras: on ne parle que de "l'affaire Peillon". Patrice de Carolis, PDG de France 2, prend même la peine d'interpeller Martine Aubry sur Rue89. C'est l'escalade d'un conflit, mais pas de celui espéré par Éric Besson. Il doit en être vert de rage, le pauvre biquet: "Mais on s'en fout, de Vincent Peillon, parlez de moi et de Marine, sacré nom de Dieu!". Eh non. C'est raté.
Du coup, on peut penser ce qu'on veut de Vincent Peillon. Il se peut que cette dérobade de dernière minute lui vaille une réputation de faux-derche, voire de lâche. Il se peut que cette pirouette nourrisse la propagande UMP autour du thème "Le-PS-ne-veut-pas-débattre-de-ce-qui-compte-pour-les-Français". Il n'empêche qu'il aura, par ce "coup", proprement démoli une opération médiatique de l'adversaire: il l'aura privé de toute "retombée utile". Je ne peux m'empêcher de penser que, par les temps (médiatiques) qui courent, un tel croche-pattes est bien plus efficace qu'une série d'arguments, même puissants, alignés lors d'une confrontation.
La question qui demeure, c'est celle de savoir si Vincent Peillon a réalisé ce croche-pattes en conscience, ou si c'est un coup de bol. Dans le premier cas, chapeau. Dans le second, on pourra dire qu'Éric Besson a voulu jouer au con, et qu'il a perdu.
See you, guys

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour,

de mon point de vue, votre analyse est vraiment très pertinente. A sa lecture,le sympathisant de gôche que je suis - un peu atterré malgré tout par, justement, le déficit chronique de stratégie y compris médiatique du PS - se requinque un peu : oui, il nous faut, surtout dans cette campagne sans fin qui caractérise la vie politique française, avoir un recul sur la stratégie de l'adversaire, abandonner les pratiques de 2007 (c'est-à-dire courrir systématiquement derrière, ce qui équivaut à se placer sur le terrain choisi par cet adversaire et donc à abandonner un atout de plus dans la confrontation)même si le risque, au final, c'est d'être sur le seul terrain de la communication...mais, bon, au point où on en est, autant se contenter de ce début "d'imagination au pouvoir (médiatique)".
Bonne continuation et merci.
Etienne

cutty a dit…

En principe je devrais dire que la technique de Peillon est un peu a la limite du hors-jeu. Pourtant, je crois qu'il a eu raison de combatre les aprentis Machiavel avec leurs propres armes. Mais vraiment c'est lamentable qu'on en soit arrivé à ce niveau. L'UMP et sa stratégie, c'est vraiment un désastre complet, la honte de la politique Française.
Besson s'est un peu tiré dans le pied, une fois de plus.

Arnaud-Carr�re a dit…

Je le dis tout net : les socialistes ont sans doute trouvé leur chef de file pour 2012 !
Il est évident qu'il l'a fait volontairement sans trop mesurer les conséquences positives de cette dérobade.
Dans tous les cas pour faire chier Besson et c'est réussi.
Si, donc, vous tenez là, messieurs et mesdames les socialistes, un homme dont le sens stratégique dépasse enfin celui de ceux et celles qui sont en place, il faut l'introniser tout de suite candidat PS pour 2012 !
En plus il est pas mal Peillon, il est crédible. Il est "neuf" pour le grand public.
Maintenant reste à vous trouver un volontaire pour aller convaincre les pitres du bureau du PS de lâcher l'affaire.
Et ça c'est pas gagné.
Et bien sûr c'est le parti des pêcheurs du dimanche qui va rafler la mise aux régionales.
Gilles

Nathalie a dit…

Hélas, et peut-être parce que je suis tout cela de loin, de très loin, je serais plus tentée de croire au coup de bol qu'autre chose.
Maintenant si on tient un brillant candidat pour reprendre en main le PS, super...mais là encore, je ne suis pas trop optimiste quant à un retour rapide de la gauche. 2017, au mieux...plutôt 2022, en fait.